La mémoire culturelle

Témoins de pierre d’une époque

Gauforum Weimar; Copyright: Ralf Meyer Laboe, classe d´école posant devant un sous-marin; Copyright: Ralf MeyerLa documentation photographique Architektonische Nachhut, de Ralf Meyer, jette un nouvel éclairage sur le présent avec les bâtiments édifiés par les nazis ou qu’ils se sont appropriés.

Tout a commencé dans une station balnéaire de la Baltique, Laboe. Le photographe hambourgeois Ralf Meyer observait les activités vibrionnantes sur la plage: amateurs de bains de soleil, enfants pataugeant dans l’eau – et un exploitant de kiosque qui, outre des frites et des glaces, vendait aussi des pavillons de bateaux de la guerre du Reich avec lesquels de braves pères de famille décoraient alors leurs châteaux de sable.

Cette utilisation et appropriation ingénues du passé nazi ont été l’étincelle initiale pour la série photographique documentaire Architektonische Nachhut (arrière-garde architecturale), de Ralf Meyer, une remise en question de l’héritage architectural du «Troisième Reich».

C’est à Laboe, où se trouve aussi le monument rendant honneur à la Marine dont la construction a commencé dans les années 1920 et qui a été inauguré en 1936 par Adolf Hitler, que Ralf Meyer a réalisé les premières prises de vue pour son projet, il y a neuf ans: avec une classe d’école posant devant un sous-marin exposé sur la promenade de la plage juste en face du monument commémoratif. Depuis, une collection de130 clichés s’est constituée en trente-deux endroits d’Allemagne.

L´abbatiale de l´abbaye bénédictine de Münsterschwarzach; Copyright: Ralf MeyerCouple de touristes à la Kehlsteinhaus; Copyright: Ralf MeyerLa caserne Generaloberst-Beck, à Sonthofen; Copyright: Ralf Meyer
TV SymbolDiaporama: "Architektonische Nachhut" de Ralf Meyer

Du rapport au passé nazi pétrifié

L’Etat totalitaire nazi n’a pas manqué d’instrumentaliser intégralement l’architecture, tels des «mots en pierre», à des fins politiques. Les nazis ne se sont pas contentés de réaliser un nouveau programme architectural avec une architecture de représentation monumentale pour l’Etat et le parti. Ils se sont aussi approprié des bâtiments qui existaient auparavant déjà et remontaient à l’époque de Weimar, en les adaptant à leurs besoins en vue d’une utilisation nouvelle. Et, lors de ce que l’on a appelé «l’assaut sur les monastères», le régime a confisqué, en 1941, plus de 200 monastères, dont l’abbaye bénédictine de Münsterschwarzach, qui a servi d’hôpital militaire pendant la guerre – avant qu’en 1945, les moines ne puissent reprendre possession de leur monastère.

Les photos de Ralf Meyer illustrent à quoi ressemble aujourd’hui le quotidien dans ces bâtiments que les nazis ont édifiés ou se sont appropriés. Ainsi les photographies reflètent-elles également les rapports à un passé nazi pétrifié.

A l’opposé des photographies d’architecture de l’époque nazie, les clichés de Ralf Meyer ne se distinguent pas par des perspectives dramatiques, des lignes fuyantes ou un noir-et-blanc héroïsant. Son regard reste subjectif, il photographie toujours à hauteur d’oeil et en couleur. Quant à la diversité de ses perspectives et motifs picturaux – portraits, détails, vue générales, photos d’architecture et de paysages – elle montre qu’il sait à chaque fois s’adapter de nouveau à l’endroit.

Des tranches de temps se superposent

Ainsi, dans la série de photographies consacrée au monumental «Terrain de parades du parti du Reich», à Nuremberg, Ralf Meyer met-il en exergue un convoyeur de la société Quelle, qui utilise une partie de cette enceinte comme entrepôt pour ses articles de vente par correspondance. A l’auberge de la jeunesse de Ravensbrück, l’ancienne baraque de la brigade de gardiens SS chargés de surveiller le camp de concentration de femmes, il photographie un oreiller qui est placé, avec le pli de rigueur au centre, sur un lit à étages.

La caserne Generaloberst-Beck, à Sonthofen; Copyright: Ralf MeyerVide et comme des coulisses, tel est l’effet que fait la «Piazza» d’une galerie commerciale qui a été inaugurée dans l’ancien «Gauforum Weimar», édifié en 1936. Une autre prise de vue représente un couple rayonnant, en brodequins de montagne, qui semble fasciné par le panorama depuis la Kehlsteinhaus, au-dessus de l’Obersalzberg, l’ancien «no man’s land du Führer» - qui était, avec Berlin, la deuxième centrale de commande du régime nazi par son importance. Et, dans la série dédiée à la caserne Generaloberst-Beck, à Sonthofen, on peut voir des soldats lors de leur gymnastique matinale – ils s’entraînent dans l’ancien «Ordensburg», un centre de formation d’élite du NSDAP (le parti ouvrier national-socialiste allemand).

Dans toutes ces scènes, l’époque nazie n’occupe pas le devant de la scène de façon flagrante. Ce n’est que lorsque l’on connaît le contexte historique que ces photos prennent une certaine consistance, que des tranches de temps se superposent.

«Je n’ai aucune mission à accomplir, et mon objectif n’est pas d’accuser», déclare Ralf Meyer. Qui ajoute toutefois qu’il est important que l’on prenne conscience que des lieux et des édifices difficiles de l’époque nazie font partie intégrante de notre présent, chacun à sa façon très différente. Avec ses photos, Meyer veut jeter un pavé dans la mare pour que l’on réfléchisse au sujet des contextes historiques. «Naturellement, on peut et on doit aussi réutiliser d’une façon différente les bâtiments qui remontent à l’époque du Troisième Reich – seulement, il ne faut pas que ce soit au mépris de la piété», précise le photographe.

Chaque lieu donne des réponses différentes

La qualité de cette série de photographies ne s’explique pas seulement par la sélection et la composition des motifs. Un aspect des plus essentiels est aussi la tension qui naît lorsque l’on a connaissance de l’histoire du lieu où les situations quotidiennes d’aujourd’hui ont été photographiées. Des légendes à côté des photos informent l’observateur au sujet du contexte historique des différents bâtiments.

Grosso modo, on peut faire une distinction entre trois courants de style différents pour l’architecture nazie, courants assujettis à une sévère hiérarchie des missions architecturales: le néoclassicisme monumental pour l’architecture de représentation étatique, le régionalisme du «terroir» avec des formes de toits et de pignons normalisées pour la construction de quartiers résidentiels et un moderne industriel devenu typique pour les bâtiments fonctionnels et les équipements de la circulation. L’objectif de Ralf Meyer, avec sa documentation, était de saisir un échantillon représentatif de tout ce spectre – avec une perspective clairement focalisée sur le présent.

Qu’il s’agisse d’un centre de documentation ou d’une galerie commerciale, d’une banalisation irréfléchie ou d’une réutilisation bien consciente: «Chaque lieu donne des réponses différentes à la question de notre rapport au passé», déclare Ralf Meyer. Au même titre que le photographe, l’observateur doit, lui aussi, s’adapter à cette largeur de bande – et toujours de nouveau regarder attentivement.

Conseil de lecture

Ralf Meyer: Architektonische Nachhut (all./angl.)
Kerber Verlag Bielefeld 2007
ISBN 978-3-86678-052-1 (38,00 euros)

Elisabeth Schwiontek
est journaliste freelance à Berlin

Traduction: Jean-Luc Lesouëf
Copyright: Goethe-Institut, rédaction en ligne

Avez-vous encore des questions au sujet de cet article? Ecrivez-nous!
online-redaktion@goethe.de
Mars 2008

Sur le même thème