La politique du passé

"Toute réification est un oubli" – Une critique de la pratique du souvenir public en Allemagne

Einen Kranz tragen ehemalige Insassen des Konzentrationslagers bei einer Feier zum Andenken an die Opfer auf dem Gelände des Vernichtungslagers Auschwitz-Birkenau in Polen. Copyright: picture-alliance / dpaD'anciens prisonniers de camps de concentration portent une gerbe de fleurs lors d'une cérémonie commémorative pour les victimes dans l'enceinte du camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau, en Pologne. Copyright: picture-alliance / dpaVers le milieu des années 1990, quand on a commémoré pour la 50ème fois la libération d'Auschwitz, on a pu avoir l'impression qu'une assimilation exhaustive de la barbarie allemande avait eu lieu dans un esprit presque totalement positif au sein de l'opinion public. Or le rapport à la culpabilité a aussi été une démonstration de la distanciation croissante vis-à-vis du passé.

C'est pourquoi cet aveu de culpabilité exhaustif a pu paraître si innocent et avait le caractère d'un rituel final. Il est devenu un débat sur la normalité traité avec le ductus de ce qui est naturel et par lequel l'on faisait fièrement allusion à la démocratie d'Etat de droit entre-temps ancrée dans cinquante ans de tradition et à la réserve sur le plan de la politique militaire. Dans le monde entier, l'Allemagne est considérée depuis comme un Etat exemplaire dans le rapport à son propre passé catastrophique et comme un pays résolument occidental.

Les valeurs occidentales ne sont toutefois pas, à elles seules, une garantie de paix et de liberté, car elles sont ambivalentes à un degré élevé. Et, dans le moderne occidental, justement, on a aussi vu disparaître le potentiel qui a mené à la catastrophe. Attirer l'attention sur cet état de choses était l'intention de fragments philosophiques de la "Dialectique de la raison" de Max Horkheimer et Theodor W. Adorno.

Au moment de la commémoration du 60ème anniversaire de la libération d'Auschwitz, on a alors constaté que la tendance à la normalisation était devenue depuis longtemps manifeste dans un consensus exhaustif. Dans le numéro du 27 janvier 2005 du journal DIE ZEIT, Bernd Ulrich en a fait la synthèse: "Auschwitz était un forfait singulier, un forfait allemand; l'Allemagne a été libérée; les plus jeunes doivent assumer la responsabilité de l'Holocauste; pour nous, la liberté ne réside pas dans le refoulement, mais dans le souvenir; et on ne peut s'extraire de l'ombre que l'on projette soi-même. Richard von Weizsäcker et Jürgen Habermas, le président et le philosophe, ont obtenu gain de cause contre Ernst Nolte et Martin Walser, l'historien et le poète. Depuis, en Allemagne, la question d'Auschwitz est presque totalement exempte de toute connotation de litige; la chose semble pacifiée et élucidée." La culpabilité est reconnue de façon exhaustive et ses ébranlements ne se poursuivent plus jusque dans les valeurs fondamentales. "Le Plus jamais est et reste le second préambule non écrit de notre Loi fondamentale, une orientation fondamentale, mais entre-temps imprécise dans la majorité des domaines." L'interprétation correcte du passé s'est imposée. Il n'y a plus aucun risque que l'on refoule Auschwitz, "mais celui que l'on regarde sans ressentir une douleur, sans se laisser réellement aller au désarroi dans son fait d'être Allemand et dans son fait d'être homme."

Un rituel réifié

Jeunes Juifs commémorant, à Auschwitz, la mémoire des victimes de l'Holocauste; Copyright: picture-alliance/ dpaDans la "Dialectique de la raison", Horkheimer et Adorno écrivent: "Toute réification est un oubli". Et c'est exactement cette phrase qui caractérise depuis longtemps la culture du travail de mémoire en République fédérale dans l'espace public, une culture qui est depuis longtemps devenue un véritable rituel réifié. Le bioscientifique Jens Reich a un jour comparé l'"assimilation publique de routine des dates de l'histoire" en République fédérale à l'antifascisme réifié pratiqué publiquement en RDA : "l'antifascisme de la RDA possédait aussi ce caractère stéréotype, mais du point de vue de ceux qui se posaient en vainqueurs tandis qu'en République fédérale, c'est la gestuelle de la consternation que l'on cultive." (Die ZEIT du 27 janvier 2005)
Lors des journées commémoratives récurrentes - par exemple celle de l'attentat perpétué contre Hitler le 20 juillet ou celle de la libération d'Auschwitz - on dépose des couronnes et les médias diffusent dans le monde entier des visages contrits; on prononce des discours dominicaux et l'on écrit des essais pour les pages locales dans lesquels l'on ressasse toujours les mêmes choses. Il n'y a aucun doute qu'en général, ce contre quoi l'on met en garde lors de cette journée commémorative est justifié. Mais le rituel du souvenir est réifié. Or toute réification équivaut à un oubli. Les rituels du souvenir égalent en cela les monuments: ils ne maintiennent pas l'histoire vivante. Ce qui est le propre du monument, être en pierre, s'applique aussi à la forme actuelle du souvenir public et de la conscience: ils deviennent intérieurement des fossiles pétrifiés. Ces pétrifications ne portent pas en soi l'histoire véritable et ne pénètrent pas jusqu'à la conscience, mais contribuent au contraire à l'oubli, au regard détourné.

Une pratique du souvenir isolée

La pratique du souvenir publique est formulée de manière abstruse en tant que partie intégrante de la culture - comme la culture dans son ensemble - ce qui signifie qu'elle est isolée de tous les domaines de la politique menée par l'Etat (questions sociales, économie, relations extérieures), qu'elle est, dans ce sens, abstraite et plus ou moins circonscrite au cadre des pages locales.

Il semblerait que cela participe d'un but systémique, car la culture du souvenir peut d'autant plus seulement paraître plus vivante et mettre en exergue des points de vue profonds que l'on a moins lieu de craindre que ces vérités aient pour conséquence des séquelles pratiques sérieuses pour l'organisation de la structure de l'Etat et de la société. Mais une véritable assimilation du passé - Adorno l'a déjà souligné - ne se produit que sur le plan intellectuel : elle a elle aussi, comme l'éducation, un aspect figuratif. Une culture du souvenir vivante qui ne contribue pas à l'oubli ne serait pas seulement morale, elle s'immiscerait aussi dans tous les domaines pertinents de la politique et contribuerait à la création de l'ensemble social.

La loi fondamentale proclamée, le 23 mai 1949, tout d'abord à titre provisoire pour la seule Allemagne de l'Ouest et qui est aujourd'hui encore valide porte une signature explicitement antifasciste qui s'exprime en particulier dans les vingt premiers articles, ce que l'on appelle les normes fondamentales. Tous les articles - de l'intangibilité de la dignité humaine au commandement de l'Etat social et de l'Etat de droit en passant par la liberté d'expression de l'opinion - sont les conséquences tirées du passé fasciste. Les normes fondamentales ont un caractère de postulat. Or, au cours des plus de cinquante ans "de démocratie pratiquée avec succès" écoulés, la réalité constitutionnelle ne s'est cependant pas rapprochée, mais au contraire, éloignée de la norme constitutionnelle.

L'Allemagne participe directement ou indirectement à des guerres: dans l'ancienne Yougoslavie, en Afghanistan et en Irak, bien que ces guerres ne soient pas compatibles avec le droit international. La Loi fondamentale interdit toute guerre offensive qui parte du sol allemand et punit déjà d'une peine privative de liberté à perpétuité tout préparatif d'une telle guerre. La Bundeswehr se conçoit comme une pure armée de défense. - Entre-temps, la notion de défense a fait éclater toutes les frontières: selon Peter Struck, la sécurité de l'Allemagne sera aussi défendue sur l'Hindukush.

L'ambition d'une normalité instaurée permet par conséquent de se défendre contre les conséquences pratiques qui résultent des normes de notre constitution.

Hawel, Marcus: Die normalisierte Nation. Vergangenheitsbewältigung und Außenpolitik in Deutschland. Avec une préface de Moshe Zuckermann, Hanovre : Offizin 2007, 450 pages, ISBN 3-930345-50-2 24,80 €

Dr. Marcus Hawel
est publiciste, sociologue et coéditeur de la revue en ligne Sozialistische Positionen. Actuellement, il travaille comme collaborateur scientifique près l'Institut des Sciences politiques de l'Université Leibniz, à Hanovre.

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Novembre 2007