Nulle part et partout chez soi. Entretiens avec des survivants de l'Holocauste
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Ils viennent de nombreux pays. La terreur des nazis les a fait s'enfuir sur toute la planète et les a privés de patrie. " Mon identité se trouve dans la réflexion sur l'époque nazie et l'Holocauste ", déclare l'historien Saul Friedländer. Né en 1932 à Prague, il a survécu à la terreur en se cachant dans un internat catholique en France. Il décrit la séparation vis-à-vis de ses parents qu'il ressent comme la blessure de son enfance, et la paralysie croissante qui en a résulté a eu pour effet qu'il ne peut plus réagir émotionnellement à ce qu'il a vécu ni à ce qu'on lui a imposé. La recherche est devenue sa vie. Le deuxième volume de sa grande histoire Jahre der Vernichtung (Années d'extermination) vient de paraître.
L'injustice au cœur de l'Europe - malgré l'intégration
La majorité des interlocuteurs provient de maisons parentales assimilées et intégrées. Ce sont les lois raciales des nazis, et elles seules, qui en ont fait des Juifs, c.-à-d. qui les ont mis au ban de la société, puis les ont persécutés de la manière la plus terrible qui soit avec des " lois " barbares et les a ensuite déportés ou contraints à émigrer ou à vivre en se cachant. Le fait de leur intégration n'a pas suffi pour les protéger contre l'injustice. Régulièrement, on lit avec un sentiment de désarroi que c'est au cœur d'une Europe civilisée que s'est produite une telle injustice.Les personnes choisies ont presque toutes, d'une manière ou d'une autre, déjà décrit dans des livres ce qu'elles ont vécu. C'est pourquoi la reconstruction de leur propre biographie ne joue pas le seul, ni unique, rôle principal dans les entretiens. La majorité d'entre elles a consacré sa vie au souvenir et à la mise en garde contre tout terrorisme d'Etat. Elles parlent de la nécessité de vouloir porter témoignage au nom de ceux qui n'ont pas eu cette possibilité.
Retour en arrière avec une certaine distance
Il s'agit d'un retour en arrière avec une distance de plus de soixante ans. Ce qui est surprenant, et même presque honteux pour le lecteur, c'est, à ce propos, le ton très réfléchi et le calme avec lesquels les personnes interrogées réfléchissent et s'expriment. Jamais on ne ressent l'esprit malfaisant de la vengeance, voire de la haine. Un sérieux et un deuil réfléchi, marquent la tonalité principale. Avec, récurrente, la remarque que sa propre survie a été le fait d'un pur hasard, d'un arbitraire qui a basculé vers la chance. Plusieurs fois, on entend formuler la remarque que les témoins proprement dits sont les anonymes qui n'ont pas pu survivre à ce qu'ils ont souffert. C'est Imre Kertesz qui le formule de la façon la plus drastique. Lorsqu'il est question du grand projet d'interview de Steven Spielberg avec des survivants de l'Holocauste, il constate que le projet le convaincrait plus s'il pouvait obtenir aussi des interviews avec les innombrables morts anonymes. Cette remarque a une telle portée fondamentale que l'on pourrait naturellement la lire comme une objection au volume présent.Edgar Hilsenrath ou Imre Kertesz ont choisi la forme de la littérature pour le vécu historique. L'art et la représentation du vécu sont indissolublement liés l'un à l'autre et s'induisent respectivement. Kertesz brosse de la façon la plus pénétrante la problématique de parler de sa propre vie et de ne pas oublier le temps et la vie effacée des autres. Chez lui s'ajoute encore l'expérience qu'une dictature a été remplacée par une autre, laquelle n'était pas non plus immune contre le poison de l'antisémitisme. Le doute que l'on puisse même retransmettre à l'être humain l'expérience du vécu a une profondeur insidieuse " Personne ne te croira. ", déclare l'historien Arno Lustiger. Pendant des dizaines d'années, il n'a pas pu évoquer son propre destin devant sa famille et ses enfants.
On remarque à la lumière de certaines formulations qu'il s'agit de " souvenirs que l'on se rappelle ", autrement dit le fait que le vécu a été raconté en public, et à plusieurs reprises, a marqué de son sceau la formulation. Mais, régulièrement, ce qui est raconté se condense en des passages lors desquels l'on retient son souffle parce que l'on a du mal à croire ce que l'on entend dire. Par exemple lorsqu'Agnès Sasson raconte comment le geste prétendument amical d'un garde se transforme inopinément en une agression extrême ou lorsqu'Aharon Appelfeld décrit comment il retrouve son père, qu'il tenait pour mort depuis longtemps, après la guerre en Israël, lors de la récolte dans une plantation d'orangers. Ce sont des moments dans lesquels un scénario vécu se condense en une force mythique. On comprend aisément qu'à ce moment-là, les deux hommes aient été incapables de se dire le moindre mot pendant des heures.
C'est un livre qui incite à se pencher de plus près sur cette question. Dans son texte d'introduction, Martin Doerry a énuméré les livres écrits par les personnes qu'il interviewe. Si l'on continue d'y lire, on sent bientôt se confirmer l'impression qu'aucun entretien avec un étranger, aussi sensibles que puissent être les questions posées, ne peut atteindre la profondeur qu'est en mesure d'engendrer l'interrogation de soi-même pendant des années et tout au long de longues périodes de silence.
Des photographies exceptionnelles de témoins de l'époque
Le livre comporte des photographies des interlocuteurs qui ont été prises par Monika Zucht. Un cliché pris de près et une photo de situation accompagnent respectivement les textes. Il est passionnant de voir combien de facettes différentes la photographie d'une personne est en mesure de montrer dans les poses choisies. Parfois, dans le cliché pris de près, on croit reconnaître des traits du visage dans lesquels s'est gravé un trait de caractère typique qui, dans la photo de situation, retombe de nouveau au second plan. Les photographies du livre sont exceptionnelles. Elles contribuent de façon essentielle à l'idée que l'on se fait de la personne qui prend la parole. Mais elles prouvent aussi que personne, parmi ceux qui ont pu survivre à l'Holocauste, ne vivait que dans le seul rôle de la victime.Il n'y aura plus longtemps des livres de ce genre. Les personnes évoquées ici étaient toutes des enfants ou des adolescents lorsque le destin les a emmenés dans ses tourbillons. Bientôt - ne serait-ce que pour de simples raisons d'âge - il n'y aura plus de témoins comme eux. Cela augmente encore plus la valeur et la signification de ce livre. Il est aussi - tel qu'il est - un témoignage de ce qui peut devenir.
| Martin Doerry et Monika Zucht (photographies) : Nirgendwo und überall zu Haus. Gespräche mit Überlebenden des Holocaust, DVA, Munich, 2006 |
L'auteur est membre de la rédaction en ligne du Goethe-Institut.
Janvier 2007









