Politique du plurilinguisme

La communauté linguistique silencieuse

Signe voulant dire « signes ». Copyright : Dr. Olaf Fritsche, www.visuelles-denken.deQuelles langues parle-t-on en Allemagne ? En plus de l’allemand, on pense aux langues des immigrés, comme le turc ou l’italien, auxquelles s’ajoutent des langues régionales comme le sorabe, le danois ou le frison. Mais il y a une autre langue employée par environ 200 000 personnes qui ne vient pas automatiquement à l’esprit de tout le monde : la langue des signes.

Même s’ils ne communiquent pas avec des sons mais avec des gestes, des mimiques et des mouvements du corps dans son ensemble, les personnes utilisant la langue des signes se considèrent tout naturellement comme des « locuteurs ». Les 80 000 sourds et malentendants d’Allemagne se perçoivent comme une communauté linguistique et non comme un groupe de handicapés. Ils ressentent l’attribut « sourd-muet » comme une discrimination – en effet, ils ne sont pas muets : d’abord parce qu’ils parlent en langue des signes, ensuite parce que la plupart d’entre eux sont aussi capables de se faire comprendre avec la langue orale.

L’avenir est derrière moi

La langue des signes n’est pas universelle : là où l’on parle une autre langue orale, la langue des signes est différente aussi, car les langues des signes, tout comme les langues orales, se sont développées partout dans le monde de manière naturelle, indépendamment les unes des autres. Au sein même des pays germanophones, il existe différentes langues des signes : une variante allemande, une autrichienne et une suisse allemande ; en Suisse s’y ajoute la distinction entre plusieurs dialectes. Mais tout comme un entendant de Hambourg parvient à communiquer avec un entendant de Vienne, les personnes maîtrisant la langue des signes en sont également capables. Mieux encore : les langues des signes sont plus internationales que les langues orales. Un sourd allemand peut par exemple communiquer plus facilement avec un sourd français que des entendants des deux nations ne peuvent le faire s’ils n’ont pas appris la langue orale de l’autre. Quant aux entendants, n’emploient-ils pas instinctivement un langage par gestes lorsqu’ils ne trouvent pas le bon terme dans la langue orale ?

Signes voulant dire « Non, je suis sourd ». Copyright : Dr. Olaf Fritsche, www.visuelles-denken.de













Plus la distance culturelle est grande, plus la communication par signes devient difficile. Même des universaux supposés, comme l’idée que le passé est derrière nous et l’avenir devant, ne sont pas valables au sein de certaines cultures. « Ce qui est passé, on peut le voir, ce doit donc être devant nous. En revanche, on ne sait pas ce qui se passera dans l’avenir, qui doit par conséquent se trouver derrière nous », explique la professeure Meike Vaupel à propos de ces conceptions contraires qui empêchent une compréhensibilité universelle des gestes.

Un préjugé persistant

Meike Vaupel, qui enseigne l’interprétariat de langue des signes à l’école supérieure de Zwickau, souhaiterait que cette langue soit enseignée dans les écoles tout naturellement, comme l’anglais ou le français, « car la langue des signes est une langue très belle, d’un genre complètement différent, qui emploie le corps ». Jusqu’à présent, quelques essais sont en cours, « super bien accueillis par les enfants », indique Meike Vaupel. Pourtant, introduire l’enseignement général de la langue des signes est impossible, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas suffisamment d’enseignants qualifiés – même dans les écoles pour sourds, tous les enseignants ne la maîtrisent pas.

Une interprète en langue des signes traduit un discours de la politicienne Gesine Schwan. Photographie : Marcus Führer, Copyright : dpa/picture alliance En Allemagne, très rares sont les écoles pour sourds bilingues ; généralement, les élèves ne se servent de la langue des signes que durant les récréations, l’enseignement se déroulant en langue orale. Même si l’« oralisme » passe aujourd’hui pour dépassé, l’ancienne interdiction de la langue des signes dans le cadre de l’enseignement scolaire a encore des répercussions. Les partisans de l’oralisme prônaient une éducation des enfants sourds et malentendants exclusivement en langue orale. Au XIXe siècle, une querelle au sujet de l’emploi de la langue des signes dans les écoles pour sourds eut lieu au sein du milieu pédagogique sourd ; les « oralistes » prirent le dessus en 1880 et réussirent alors à imposer cette interdiction. À cela s’ajoute le fait que plus de quatre-vingt-dix pour cent des enfants malentendants et sourds ont des parents entendants. Ceux-ci font en général tout leur possible pour apprendre à leurs enfants la langue orale. Ces enfants entrent donc assez tard en contact avec la langue des signes. Ce comportement est engendré par la crainte que l’apprentissage de la langue des signes, commencé trop tôt, pourrait gêner le développement des capacités en langue orale. « C’est un préjugé, dit Meike Vaupel, nous disposons désormais de travaux scientifiques suffisants réfutant cela. Au contraire : la langue des signes aide les enfants à se développer de manière cognitive. »

Le droit à un interprète

Depuis 2002 la langue des signes allemande est reconnue comme langue autonome dans la loi sur le handicap. Depuis, les sourds ont droit à des interprètes professionnels par exemple lors de démarches administratives ou au tribunal. Par ailleurs, des interprètes permettent aux sourds de faire des études normales, les aident lors d’examens médicaux ou dans la vie professionnelle, par exemple lors des assemblées du personnel de l’entreprise.

Plusieurs universités et écoles supérieures allemandes forment des interprètes en langues des signes. La première fut l’université de Hambourg, en 1993, puis vint en 1997 l’école supérieure de Magdeburg-Stendal et en 2000 l’école supérieure de Zwickau. Depuis 2003, l’université Humboldt de Berlin offre également une filière universitaire de base pour l’interprétariat en langues des signes. Bien que les possibilités de formation aient augmenté ces dernières années, les besoins en interprètes qualifiés, surtout dans les régions rurales, sont loin d’être couverts. « En théorie » les besoins seraient même encore plus importants, « mais pour cela, il manque tout simplement le financement », explique Meike Vaupel.

Signe voulant dire « merci ». Copyright : Dr. Olaf Fritsche, www.visuelles-denken.de Comme c’est le corps dans son ensemble qui sert dans la communication par signes, celle-ci semble parfois « affective » aux entendants, mais la mimique ainsi que l’attitude du corps ont souvent une signification grammaticale ou sémantique spécifique. Les mouvements et les expressions du visage des locuteurs sont standardisés et sont moins liés à des émotions spontanées que les spectateurs ne pourraient le penser. Mais tout comme les locuteurs de certaines langues orales, comme le chinois, peuvent, en plus des modulations sonores nécessaires à la grammaire, également faire transparaître leurs sentiments et émotions, qui sait le reconnaître peut percevoir cela aussi chez les locuteurs de la langue des signes. Cela constitue justement les finesses de cette langue.

Bien sûr, la langue des signes se prête aussi à l’art et à la littérature – les quatrièmes Journées culturelles allemandes des sourds en août 2008 l’ont montré : on put y assister à des représentations de poésie, de théâtre et de rap des sourds.

Christoph Brammertz
Rédaction online du Goethe-Institut

Copyright: Goethe-Institut e. V., Online-Redaktion
Septembre 2008

Sur le même thème

Le pouvoir de la langue

Le rôle de la langue dans un monde globalisé

Migration et intégration

La migration transforme les cultures. Le Goethe-Institut est le reflet de cette évolution en Allemagne et dans le monde, et s’engage pour l’intégration linguistique des émigrés.