Littérature

Des mines et des hommes

© Colourbox
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De nombreux livres sur l’histoire coloniale et les relations actuelles entre l’Europe et l’Afrique ont récemment été publiés. Ce tour d’horizon vous présente plusieurs livres allemands et belges sur la question.

En Belgique, l’abondance des publications s’explique par l’anniversaire de l’indépendance du Congo (appelé Congo belge jusque-là). Il semble que les maisons d’édition essaient de sortir les livres dédiés à cette thématique durant la première moitié de l’année. Des festivités officielles auront lieu dans la capitale congolaise Kinshasa le 30 juin. Le Roi Albert II et des politiciens belges assisteront à cette cérémonie.

En Allemagne, la situation de départ est différente. L’époque coloniale se situe dans un passé plus éloigné et a été particulièrement courte (1885-1914/1918). Par conséquent, elle a laissé moins de traces dans la mémoire collective. Dans les universités, l’histoire coloniale est longtemps restée en marge – ceci change toutefois depuis quelques années.

Ce compte-rendu propose un tour d’horizon de six livres, dont deux en allemand, deux en français et deux en néerlandais. Pour chaque langue, nous avons sélectionné une publication qui renvoie à des développements en Europe et une autre qui met l’accent sur des dynamiques africaines.

Europe: traces de l’époque coloniale en architecture et bande dessinée


© uitgeverij EPOCelui qui, en Europe, s’intéresse à l’histoire coloniale de son propre pays n’a pas besoin de partir loin. Souvent, il suffit de regarder autour de soi. Voici l’hypothèse centrale de Lucas Catherine, historien à l’université de Gand. Dans son petit recueil Wandelen naar Congo, il part à la découverte de Bruxelles et d’autres villes belges. En se promenant, il trouve des maisons de commerce dont les pignons sont décorés avec des bananes dorées. Il croise des statues d’éléphants et de pionniers coloniaux. Il passe aussi par la rue Brederode derrière les Palais Royal de Bruxelles, une rue « connue vers 1900 comme l’endroit à partir duquel était gouverné le Congo ». Quant aux monuments, Catherine remarque que de temps en temps, le plus intéressant est de les regarder par l’arrière. C’est ainsi qu’il a trouvé une toute petite plaquette sur la statue équestre de Léopold II, située Place du Trône. Elle fait savoir que « le cuivre et l’étain de cette statue proviennent du Congo belge » et qu’ils « ont été fournis gracieusement par l’Union Minière du Haut-Katanga ».

© Sutton VerlagUne approche similaire a inspiré l’œuvre collective Kolonialismus hierzulande, éditée par Ulrich van der Heyden et Joachim Zeller. De nouveau, des traces de l’époque coloniale sont au centre de l’intérêt, mais l’enquête se déroule dans des villes allemandes. Une contribution esquisse un portrait de l’entrepreneur Carl Müller, originaire d’Altenburg en Thuringe. Entre 1904 et 1906, ce patron de brasserie en plein air voyageait dans les « protectorats » allemands en Afrique. Ceux-là incluaient Deutsch-Ostafrika (la Tanzanie actuelle), Deutsch-Südwestafrika (la Namibie), le Cameroun et le Togo. Müller rentrait avec des kilomètres de bobines de film dont la projection rencontrait un succès considérable dans tout l’Empire allemand. Jusque-là, des films des colonies n’existaient quasiment pas. Cette contribution, parmi 80 autres, se trouve dans le chapitre « Colonialisme visuel ». D’autres chapitres analysent, entre autres, des monuments et l’architecture. La multitude de sujets, de personnages et de lieux est captivant – en même temps, elle fait la grande faiblesse de cette œuvre qui manque trop souvent de fil conducteur.

© KarthalaLa monographie Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial de Philippe Delisle procure une lecture plus cohérente et mieux argumentée. Elle fait le point sur des représentations de l’Afrique dans la BD francophone de Belgique, le cadre de l’analyse s’étend des années 1930 aux années 1980. L’auteur démontre que pendant la première moitié de cette époque, des Africains étaient souvent exposés de manière stéréotypée. Ceci est valable pour l’aspect physique (des bouches démesurées, par exemple) et pour les qualités qui leur étaient attribuées (des « grands enfants » craintifs et naïfs). L’exemple phare de cette école est certainement la BD Tintin au Congo du dessinateur Hergé, publiée pour la première fois en 1930. Dans ce tome facile à lire et richement illustré, Delisle donne également du poids aux facteurs économiques. Ainsi, il reconstitue comment des dessinateurs belges, vers la fin des années 1930, commencent à éviter des références évidentes au Congo belge, et ceci dans le souci de ne pas déplaire à leur importante clientèle française.

Afrique: mercenaires dans les armées coloniales et défis contemporains


© Christoph Links VerlagLors de sa courte histoire coloniale, l’Allemagne a employé « entre 40000 et 50000 ressortissants d’Afrique, d’Asie et d’Océanie » en tant que mercenaires dans ses armées coloniales. Leur histoire est rétablie par Thomas Morlang dans Askari und Fitafita. L’historien de Münster retrace de manière différenciée les motivations et les conditions de vie et de travail de ces mercenaires coloniaux. De temps en temps, l’occupant faisait recours à la force dans les recrutements. Dans d’autres cas, il parait que la rémunération relativement élevée motivait les mercenaires à exercer cette activité pleine de risques. Les Allemands essayaient d’assurer la loyauté et la discipline des troupes par un mélange de peines et de récompenses qui variait de territoire en territoire. Des châtiments corporels pouvaient coexister avec des décorations spéciales pour officiers « de couleur » et les débuts d’une assurance-vieillesse. C’est rare qu’on puisse retrouver des lettres des journaux de ces mercenaires. Pourtant, Morlang parvient à reconstituer plusieurs biographies qui permettent de s’approcher de leur vision de la situation.

© Editions Luc PireLe volume illustré Katanga Business nous catapulte 100 ans en avant au début du troisième millénaire. Thierry Michel, auteur reconnu de plusieurs films documentaires, nous montre des images parfois impressionnantes, parfois oppressantes de cette province méridionale du Congo. L’exploitation à ciel ouvert, exercée depuis une centaine d’années, y a laissé des paysages lunaires. Les textes les plus captivants de ce volume viennent de Colette Braeckman, journaliste du quotidien Le Soir. Elle décrit le travail précaire des « creuseurs », des hommes et femmes qui se sont mis à la recherche de cuivre, de cobalt et même d’uranium pour leur propre compte. Cela leur était possible dans une sorte d’interrègne après la fermeture de l’entreprise publique Gécamines au début des années 1990. Entre temps, le gouvernement congolais a accordé des concessions à des multinationales (souvent indiennes ou chinoises) et la plupart des creuseurs a été chassée. Un concept de développement durable, qui pourrait profiter à une majorité de la population au Katanga, manque toujours – tel est le résumé critique de Braeckman.

© uitgeverij EPOLes défis sociaux, politiques et économiques auxquels le Congo est confronté à l’heure actuelle sont au centre de Congo voor beginners. Cet essai de Tony Busselen vient tout juste de paraître. L’analyse retrace l’histoire du Congo jusqu’en 1500. Le déplacement en masse d’Africains au temps de la traite et les conséquences de ce dernier sur le plan démographique ont des répercussions jusqu’aujourd’hui. Busselen estime que des discours européens de « sous-développement » négligent trop souvent ces dimensions historiques. Dans ce passage ainsi que dans d’autres, il adopte plutôt une perspective de militant que d’académique. Par conséquent, des entreprises minières, la Banque mondiale et des gouvernements occidentaux sont sévèrement critiqués. Il n’empêche que cet essai finit par convaincre par son engagement, son argumentation et sa volonté d’aller de l’avant. Il sera sûrement bien accueilli sur le marché du livre néerlandophone où un texte actuel, détaillé et en même temps accessible manquait jusque-là.

Bibliographie
  • Lucas Catherine, Wandelen naar Kongo. Langs koloniaal erfgoed in Brussel en België, Antwerpen: EPO, 2006, 144 p. [Vient de paraitre en traduction française: Lucas Catherine, Promenade au Congo : petit guide anticolonial de Belgique, Bruxelles : Aden, 2010, 176 p.]
  • Ulrich van der Heyden/ Joachim Zeller (ed.), Kolonialismus hierzulande. Eine Spurensuche in Deutschland, Erfurt: Sutton Verlag 2007, 447 S.
  • Philippe Delisle, Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial : des années 1930 aux années 1980, Paris : Karthala, 2008, 196 p.
  • Thomas Morlang, Askari und Fitafita. „Farbige“ Söldner in den deutschen Kolonien, Berlin: Christoph Links Verlag 2008, 204 S.
  • Thierry Michel et al., Katanga business, Bruxelles : Luc Pire, 2009, 192 p.
  • Tony Busselen, Congo voor beginners, Antwerpen: EPO, 2010, 200 p. [Vient de paraître en traduction française:
    Tony Busselen, Une histoire populaire du Congo, Bruxelles : Aden, 2010, 196 p.]
Les autres articles du dossier « L'Afrique et l'Europe » :
Théâtre : Des échanges culturels sans filet ni double fond
Arts : Ceci n’est pas un fleuve…

Sebastian Seiffert
© Goethe-Institut Brüssel, juin 2010
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