L’EUROPE EN LISTE: A la recherche d’une culture européenne

« C’est le nom de quelqu’un que la plupart des gens connaissent »

Günter Verheugen | Photo: Michael Thurm

Günter Verheugen | Photo: Michael Thurm

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Les résultats de l'enquête « L'Europe en liste » ne sont pas une surprise pour l'ex-commissaire européen Günter Verheugen, interviewé par Klaus Pokatzky (Deutschlandradio Kultur)

L'ancien commissaire européen Günter Verheugen n'est pas étonné que les Européens considèrent la chancelière Angela Merkel comme la personnalité politique la plus importante en Europe. L'enquête du Goethe-Institut ne fait que confirmer la réalité : aujourd'hui, Angela Merkel est sans conteste la personnalité la plus influente en Europe.

Klaus Pokatzky : Quelle est la figure politique, homme ou femme, encore en vie ou non, la plus importante d’Europe ? Telle est l’une des questions figurant dans le questionnaire L'Europe en liste du Goethe-Institut. Citée par 18 % des répondants, Angela Merkel arrive en tête, suivie par Winston Churchill (14 %). Loin derrière viennent Willy Brandt, Konrad Adenauer, Charles de Gaulle, Robert Schumann, Margaret Thatcher, Napoléon Bonaparte, Adolf Hitler et Helmut Kohl, avec des résultats compris entre trois et cinq pour cent. Günter Verheugen en a connu quelques-uns personnellement au cours de sa très longue carrière politique. Il a été membre du Bundestag, ministre allemand des affaires étrangères et, de 1999 à 2010, commissaire européen. Bonjour Monsieur Verheugen !

Günter Verheugen : Bonjour !

Pokatzky : Et si je vous demandais quel est l’homme ou la femme politique qui a fait le plus pour l’Europe selon vous, que répondriez-vous ?

Verheugen : Si l’on entend par Europe l’Europe d’aujourd’hui, l’Europe de l’intégration européenne, je dirais Robert Schumann, Jean Monnet, Konrad Adenauer, et j’ajouterais Helmut Kohl. Dans un sens plus large – qui a le plus marqué l’histoire de l’Europe ? – je remonterais bien plus loin dans le temps et je citerais en premier lieu César et Charlemagne. Tout dépend de la façon dont on interprète cette question. C’est d’ailleurs ce qui me dérange un peu avec cette liste. « Quel est le plus important politicien ? » : cette question est très générale et tous les participants ne l’ont donc pas interprétée de la même façon, dans le sens de celui ou celle dont la contribution a été la plus positive. Sinon, comment expliquer qu’une figure historique aussi monstrueuse qu’Hitler ait été citée ? Selon moi, il aurait été préférable de proposer une liste de personnalités qui ont apporté une contribution positive à l’histoire de l’Europe. De cette manière, on aurait évité que des criminels figurent dans les résultats aux côtés de personnalités éclairées.

Pokatzky : Dans ce cas, je vais vous donner l’occasion d’établir votre propre classement en vous posant la question suivante : d’après vous, quelle est selon vous la caractéristique des politiciens actuels qui s’investissent le plus pour l’Europe ?

Verheugen : On voit qu’Angela Merkel arrive en tête de liste, ce qui reflète effectivement bien la réalité d’aujourd’hui. Cela montre donc que les personnes ayant répondu à ce questionnaire sont bien informées et qu’elles savent que la personnalité politique la plus importante d’Europe – dans le sens d’« influente » – est actuellement Angela Merkel, cela ne fait aucun doute. Helmut Kohl et Winston Churchill l’ont aussi été à leur époque, tout comme d’autres auparavant. Par contre, si vous me demandez qui contribue le plus aujourd’hui à la poursuite de la construction européenne, je passe !

Pokatzky : Le résultat d’Angela Merkel vous a-t-il étonné ?

Verheugen : Pas du tout. L’effet médiatique a joué. C’est le nom de quelqu’un que la plupart des gens connaissent. Et il est aussi intéressant de noter que ce résultat ne se limite pas aux principaux pays de l’UE, mais va bien plus loin, jusque dans le monde arabe. Cela montre également que les gens mesurent correctement l’ampleur de l’influence politique qu’exerce aujourd’hui la chancelière allemande. Que cela soit un bien ou un mal aux yeux du public est une autre question, mais quoi qu’il en soit, l’influence de la chancelière est bien évaluée.

Pokatzky : Cela vous a-t-il étonné que près de la moitié des 20 000 participants à l’enquête estime que l’Allemagne est le pays qui incarne le mieux l’avenir de l’Europe ?

Verheugen : Disons que c’est en effet, comment dire… Je pense que c’est une surprise pour n’importe quel Allemand, car ce n’est pas comme cela que nous nous voyons. Mais il semble que la situation actuelle en Europe a changé la vision des choses ; quand ils pensent à l’Europe, la plupart des gens pensent directement à l’Allemagne. Il nous faut accepter cette réalité. J’en conclurais que ce résultat ne nous place pas dans une position de force et qu’il ne nous donne aucun droit. Cela nous donne plutôt une responsabilité tout à fait unique : maintenir la cohésion européenne.

Pokatzky : Monsieur Verheugen, comment définiriez-vous la culture européenne ?

Verheugen : Voilà une question des plus délicates ! On reconnaît la culture européenne lorsqu’on est loin de l’Europe. C’est par comparaison qu’on se rend le mieux compte de cette spécificité culturelle européenne, lorsqu’on la compare aux cultures asiatique, latino-américaine, africaine – que ce soit dans les arts plastiques, la littérature, et même dans les paysages et l’aménagement du territoire. Mais quand nous nous tournons vers l’Europe, c’est la très forte influence des différentes cultures nationales qui nous saute aux yeux. L’Europe n’est pas un pays d’immigration comme les États-Unis et, que ce soit dans la langue, la culture, les us et coutumes, l’Europe est très marquée par les spécificités nationales. Mais ce qui est intéressant à mes yeux, c’est qu’actuellement, ces différences tendent à s’estomper, notamment dans les arts plastiques. Un tableau exposé dans une galerie de Berlin par un artiste turc pourrait très bien avoir été peint en France ou en Allemagne. Il n’y a plus de différence. On constate également qu’au-delà des différences nationales au niveau de la culture européenne, il existe de nombreux points communs. Les grands courants artistiques, comme le gothique, la renaissance, le baroque se retrouvent partout en Europe. Il me semble donc justifié de parler d’une culture européenne au lieu d’affirmer que la culture européenne est la résultante de nombreuses cultures nationales différentes.

Pokatzky : Monsieur Verheugen, quel peuple européen vous manque encore dans cette Union européenne au sein de laquelle vous avez été commissaire il y a trois ans à peine ?

Verheugen : Il est clair que la politique de l’intégration européenne ne sera vraiment une réalité que lorsque chaque peuple européen qui le souhaite pourra vraiment y être associé.

Pokatzky : Même la Turquie ?

Verheugen : Bien sûr ! La Turquie me manque même beaucoup. Je n’irais pas jusqu’à rappeler l’histoire de ce pays, qui abrite les plus anciens sites du christianisme. En faveur de la Turquie, j’insisterais tout simplement sur la réalité politique, qui est au premier plan : la Turquie est un pays-clé pour l’Europe. Nous avons besoin de la Turquie pour l’avenir de l’Europe, sur le plan politique et économique.

Pokatzky : Et sans doute aussi au niveau culturel ?

Verheugen : D’après moi, oui, car demain, nous allons devoir apprendre à intégrer différentes cultures, et surtout des cultures aux fondements religieux différents, dans une vision commune de la coexistence entre les citoyens. Trop d’Européens et en particulier trop d’Allemands semblent avoir perdu de vue que dans le passé, les frontières de l’Europe étaient beaucoup plus larges et que la coexistence de personnes de culture et de religion différentes allait de soi. J’ai vu de très nombreuses villes d’Europe centrale et de l’est qui étaient autrefois des centres dynamiques d’une vie multiculturelle. Tout cela a été détruit, anéanti par la politique criminelle d’Hitler, mais cela a existé. Quant à l’islam, son influence n’est pas seulement très perceptible dans les Balkans. Il ne faut pas oublier que l’Espagne a été influencée par l’islam, par la doctrine musulmane, plus longtemps qu’elle ne l’a été jusqu’alors que par le christianisme.

Pokatzky : Et avec une grande diversité culturelle, jusqu’en 1492, lorsque les musulmans ont été chassés de la Péninsule ibérique.

Verheugen : Effectivement.

Pokatzky : Les Juifs avaient aussi davantage de libertés pendant cette période islamique.

Verheugen: C’est tout à fait exact. L’événement dont vous parlez est effectivement une grande perte pour la culture et l’histoire européenne.

Pokatzky : Il y a trois ans, après avoir quitté votre poste à Bruxelles, vous avez accepté une chaire à la Viadrina-Universität de Frankfort-sur-Oder. Quelle est la question la plus intéressante qu’un étudiant vous ait posée jusqu’alors et qui vous a donné le plus de mal ?

Verheugen : La question la plus captivante revient en fait assez souvent, c’est celle des frontières de l’Europe. Les étudiants demandent en effet toujours quelles sont les vraies frontières de l’Europe. Et j’ai toujours du mal à leur répondre. Géographiquement, la question n’est déjà pas facile. Quant aux frontières politiques et culturelles de l’Europe, il est pratiquement impossible de les définir. J’explique ensuite que la principale contribution de l’Europe à l’histoire de l’humanité est la découverte des droits de l’homme. Ce qui n’apparaît d’ailleurs pas dans les résultats, à ma grande consternation.

Pokatzky : Pourtant, certains ont quand même estimé que la démocratie était l’invention européenne la plus importante.

Verheugen : Certes, mais je parle des droits de l’homme, car c’est sur cette base que la démocratie s’est développée, du moins la démocratie moderne. La démocratie classique – grecque – n’était qu’une démocratie incomplète, car de nombreux groupes de populations étaient exclus. La démocratie moderne vient des Lumières et des droits de l’homme.

Pokatzky : Imaginez que je puisse exaucer un de vos vœux pour l’Europe – que vous avez toujours voulu réaliser, mais sans succès y compris quand vous étiez commissaire. Quel serait-il ?

Verheugen : Mon plus grand vœu serait que les politiciens des États membres se rendent compte qu’il ne faut jamais faire passer les intérêts nationaux étroits avant l’intérêt paneuropéen. Qu’il faut d’abord rechercher, trouver et tenir compte de l’intérêt européen avant de songer à l’intérêt national.

Pokatzky : Et pour conclure, dans quelle langue européenne souhaitez-vous que je vous remercie pour cet entretien ?

Verheugen : En allemand tout simplement ! À ce propos, la diversité linguistique en Europe – nous avons de nombreuses et très belles langues – n’est pas un obstacle. J’y vois surtout une richesse !

Pokatzky : « Danke » Günter Verheugen, ancien commissaire de l’Union européenne. C’était notre série L'Europe en liste. Un projet du Goethe-Institut mené en coopération avec le quotidien Die Welt et Deutschlandradio Kultur.

Diffusé sur Deutschlandradio Kultur le 05/08/2013 : http://www.dradio.de/dkultur/sendungen/thema/2204009/
Traduction : Goethe-Institut Brüssel