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Où est l’amour?

Où est l’amour? Si l’on examine la liste des festivals européens, des centres de danse, des compagnies et des écoles, on pourrait penser que les Canadiens sont partout en Europe. En vérité, ce type de ferveur n’est pas le genre d’amour né de la simple séduction. Il s’agit en fait d’une relation purement tactique, du moins en partie.

Le soutien institutionnel des gouvernements du Canada et du Québec et des conseils des arts, de concert avec des investissements européens, contribue à l’épanouissement de cet amour et au chauvinisme qui l’entoure.

Au cours du siècle dernier, la danse a voyagé d’un continent à l’autre, en changeant ses foyers de créativité et d’intensité. Historiquement, on retrouve sur cette cartographie changeante de longues traditions à Berlin, Paris, Londres et New York. Le milieu des années 1980 a été marqué par un période de renouveau dans des endroits tels que Bruxelles, Ljubljana, Barcelone et Montréal. Il s’agissait de nouveaux territoires, où des identités artistiques, qualités individuelles et contenus géographiques étaient liés les uns aux autres. C’est ainsi qu’ils sont devenus le foyer d’une puissante création.
Lorsque Montréal s'est démarqué centre clé de création, on y trouvait une diversité de voix parmi les artistes: Paul-André Fortier, Jean-Pierre Perrault, Édouard Lock, Marie Chouinard et Ginette Laurin, pour n'en nommer que quelques-uns. Autre fait d’égale importance, le milieu de la danse s’est organisé et s’est assuré un soutien massif des forces politiques et économiques, créant un environnement stimulant avec un sens aigu de la continuité. De nombreux artistes travaillant au Québec ont bénéficié des riches ressources de centres de créations en Europe, comme le Vooruit Arts Centre, le Klapstuk, le Dans in Kortrijk ou le Centre chorégraphique national de Rennes et de Bretagne. La liste des artistes qui y ont travaillé est longue et variée, elle va de Marie Chouinard à Andrew Harwood, en passant par José Navas, Dominique Porte et Lynda Gaudreau.

Lynda Gaudreau est un bon exemple de chorégraphe, qui a poussé plus loin sa relation avec l’Europe, bien que Montréal demeure son point d’ancrage. Son travail, créé avec sa Compagnie de Brune, a été présenté et/ou coproduit par les plus importants centres et festivals en Europe. Klapstuk in Leuven, en Belgique, a été sa base de création de 1992 à 1997. Lynda Gaudreau enseigne régulièrement à l’école P.A.R.T.S. (Performing Arts Research and Training Studios), l’école de renommée internationale fondée à Bruxelles par Anne Teresa de Keersmaeker, en plus de participer à des projets de création de ce centre depuis 2001.

Par contraste, l’artiste d’origine belge Isabelle Van Grimde a inversé le processus. Elle est venue s’installer à Montréal en 1981 et y a fondé sa compagnie Van Grimde Corps Secrets en 1992. Si elle a pris racine professionnellement à Montréal, c’est qu’elle a trouvé ici quelque chose de rafraîchissant comparativement à ce qu’elle connaissait en Europe. Van Grimde, qui cherche une nouvelle forme de dialogue avec la musique contemporaine dans ses travaux plus récents, a laissé derrière elle une attitude qu’elle qualifie de "blasée". À Montréal, elle a trouvé des gens enthousiastes, encourageant les artistes ayant l’esprit d’entreprise. En un mot, elle s’est sentie appuyée dans cet écosystème.

Il est vrai qu’il existait – et qu’il existe encore – au Québec une vitalité et un sens de la créativité et de la productivité qui a essaimé à travers le Canada. Les instances gouvernementales fédérale et provinciale ont reconnu ce potentiel et réagi en conséquence. Mais, pour bien des artistes, les subventions des conseils des arts ont un effet limité en raison des maigres ressources disponibles et des stratégies ad hoc de diffusion des œuvres. Les directeurs de festival et de programmation s’investissent avec beaucoup d’énergie et de bonne volonté, tout comme les délégations du Québec en Europe et les attachés culturels des ambassades et consulats du Canada, qui participent à la mise sur pied de résidences pour les compagnies et à l’élaboration d’ententes de coproduction.

Pour des artistes comme Lachambre ou Van Grimde, il est opportun de travailler en Europe pendant certaines périodes de temps en raison d’affinités artistiques, certes, mais aussi parce que les producteurs investissent non seulement dans la prestation de services, mais aussi directement dans la production d’une œuvre. Sans coproducteurs, ces compagnies ne pourraient pas exister; il n’y a pas assez de tournées au Québec et au Canada, et les tournées ici ne sont pas aussi rentables.

De ce côté-ci de l’Atlantique, le regretté Jean-Pierre Perreault envoyait un message clair en ouvrant en 2001 l'Espace choréographique de la Fondation Jean-Pierre Perreault. Selon ses propres dires, l’espace n’avait pas été conçu sur le modèle des centres chorégraphiques européens, dans la mesure où il n’était pas dédié à la création de ses œuvres uniquement. Un des projets de son "lieu de passion" était de travailler avec des chorégraphes locaux, d’ailleurs au Canada et de l’étranger, en plus d’offrir des résidences.

Perreault ne mâchait pas ses mots en disant : "Nous encensons toujours la situation extraordinaire de la danse au Québec en affirmant que nous sommes un véritable vivier. Mais cette situation ne perdurera pas si nous ne revitalisons pas le milieu, si nous ne relevons pas de défis. L’influence de l’étranger est importante. Nous allons dans d’autres pays pour y effectuer des résidences. Pourquoi ne pouvons-nous pas faire la même chose ici?" Malheureusement, la Fondation Jean-Pierre Perreault ferma ses portes à l’automne 2004 en raison d’une crise financière et de gestion, moins de deux ans après la mort de ce pionnier parmi les chorégraphes d’ici.

Cette fermeture a suscité une période de réflexion et de nouveaux projets ont commencé à germer grâce à des initiatives de groupes tels que le centre multidisciplinaire Studio 303, qui a mis sur pied un programme d’échange entre le Canada et l’Europe visant à organiser des tournées sur les deux continents. Le Studio 303 continue d’accueillir des professeurs de renommée internationale pour des ateliers de longue durée, tout comme Circuit Est, qui vient d’emménager dans les locaux de l’ancienne Fondation Jean-Pierre Perreault. Le diffuseur montréalais Danse Danse, facilite les tournées à travers le Québec en permettant à des compagnies d’ici et d’ailleurs de se produire dans des régions éloignées de la province. Grâce à son profil unique, la section danse du Centre National des Arts à Ottawa propose une programmation riche et variée à son public. Sur le plan international, Agora de la danse a entamé l’année dernière un échange culturel avec le Mal Pelo en Catalogne, tandis que Tangente est partenaire du réseau des Bancs d’essai internationaux/Dance Roads. Les portes sont ouvertes et un vent de changement souffle, particulièrement pour la jeune génération extrêmement mobile, à laquelle appartiennent des artistes tels que Dana Michel, Sasha Kleinplatz/Andrew Tay et Hinda Essadiqi. Aucun d’entre eux ne travaille à l’échelle d’une Marie Chouinard ou d’un Édouard Lock, mais ils créent des liens et des réseaux indépendamment de n’importe quel circuit de production préfabriqué. Le mot d’ordre est la réciprocité et il va à l’encontre de la notion selon laquelle la hiérarchie et le taux de succès sont des conditions pour pouvoir se produire en Europe.

Les productions canadiennes de haut niveau et portées par des idées fortes suscitent encore l’enthousiasme en Europe, mais le soutien financier doit être proportionnel à ces besoins. Au début des années 1980, des compagnies comme LaLaLa Human Steps pouvaient se développer et se positionner. Aujourd’hui, des artistes tels que Crystal Pite, danseuse et chorégraphe travaillant à Vancouver et ancienne membre du Ballett Frankfurt de William Forsythe, ou l’artiste Sarah Chase, travaillant également en Colombie-Britannique, dont les projets comportent la narration d’histoires très intimes, continuent d’attirer l’attention en Europe. Mais le pays regorge d’artistes de tous les horizons et de toutes les générations et la carte de la danse se remplit rapidement. Il est évident que les Européens voient cet amour; reste à voir s’ils attendront la prochaine danse.
*”Where is the Love?” de Philip Szporer est paru dans ballettanz (10:05). Reproduction autorisée par l’auteur et ballettanz.
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