Un laboratoire sur les modes de vie - Le Tanztheater de Mary Wigman à Schwabing et au Monte Verità

Une exposition à Münich fait découvrir les liens entre Schwabing et le Monte Verità où l’on vient de rouvrir le Teatro San Materno.
Un jour de printemps de l’année 1913, dans un pré des Alpes tessinoises, une jeune femme : elle s’appelait encore Marie Wiegman et venait de terminer une formation de danseuse chez Emile Jacques Dalcroze à Hellerau. Fascinée, elle observe quelques hommes et quelques femmes qui légèrement vêtus exécutent des mouvements rythmiques. C’est la naissance de la danse d’ “expression”. Inspirée par sa rencontre avec Rudolf Laban et ses élèves au Monte Verità, Mary Wigman, comme elle s’appellera plus tard, va la développer et la faire connaître dans le monde entier.”C’était comme si je rentrais chez moi!” dit-elle en se rappelant ce moment, “... ce sentiment merveilleux qui m’envahit et qui brusquement, sous l’emprise du rythme des percussions, me combla de bonheur et de félicité.”
Les utopies et les formes d’expression artistiques naissent dans la tête, mais elles ont besoin de lieux bien réels pour se développer, comme la grande ville avec son magnétisme créateur ou la campagne avec sa solitude et la proximité de la nature, ou bien les deux. D’un côté, le Schwabing bouillonnant du tournant du vingtième siècle - avec ses artistes, ses adeptes d’une vie de bohème et ses libertins contestataires -, de l’autre côté, le Monte Verità idyllique - lieu de prédilection des contempteurs de la civilisation, des apôtres de la nature, des danseurs pieds nus, des végétariens, des féministes et des adeptes du spiritisme et de l’amour libre - ont durant près de trois décennies entretenu des liens inusités. Cela donna naissance à un champ de tension, également source de créativité, entre ville et campagne, entre Nord et Sud, entre l’Allemagne souvent étriquée de l’avant-guerre et la Suisse libérale.
Dans son exposition Amour libre et anarchie. Schwabing - Monte Verità. Projets contre une vie rangée (Freie Liebe und Anarchie. Schwabing - Monte Verità. Entwürfe gegen das etablierte Leben) présentée aux Archives littéraires de la bibliothèque municipale (Monacensia) de Munich, Ulrike Voswinckel, auteure et réalisatrice, établit de nombreuses correspondances entre ce quartier de Munich fréquenté par les artistes - cette “colonie surpeuplée d’originaux” aux dires de Erich Mühsam - et ce paradis pour marginaux sur les bords du Lac Majeur. Elle y dessine un paysage vivant de l’esprit de cette période mouvementée se situant entre 1900 et 1930.
Les racines des mouvements alternatifs
En guise de réponse à une industrialisation qui connaît une expansion rapide, à l’urbanisation et au conflit qui en résulte entre capitalisme et communisme et leurs deux modèles sociaux opposés, sont apparus dès le dix-neuvième siècle des mouvements de réforme qui cherchaient une alternative à ces positions adverses : l’épanouissement en toute liberté de l’individu et le renoncement presque systématique au progrès technique. Le refus du mariage dicté par l’Église et l’État, au profit d’une union de conscience libre, ou le refus du service militaire ont joué un rôle, au même titre que l’attrait des doctrines ésotériques du salut. Cette recherche d’un mode de vie autonome holistique et proche de la nature est comme l’amorce de mouvements alternatifs tels que les hippies (Flower Power) des années 70 ou encore le parti des Verts aujourd’hui.
Les artistes représentaient une catégorie à part entre réformateurs et rêveurs : ils se moquaient certes très souvent de l’ascétisme de ces “végétariens pur-sang” et de ces “philistins de la digestion” mais partageaient volontiers leur vie sans contrainte et surtout bon marché. Ils avaient en tout cas un point commun : la méfiance envers les contraintes conventionnelles. La comtesse Franziska von Reventlow, qui pour des raisons financières fuit Schwabing et passera les dernières années de sa vie de 1910 à 1918 à Ascona, donne dans son roman Der Geldkomplex (le complexe de l’argent) un portrait délicieusement moqueur de cette société bigarrée et grandement névrosée du Monte Verità.
Grâce à des documents visuels rarement montrés et des citations choisies avec discernement, cette exposition - le livre de Ulrike Voswinkel au titre identique Freie Liebe und Anarchie. Schwabing - Monte Verità. Entwürfe gegen das etablierte Leben a paru chez Allitera Verlag à Munich -, donne des aperçus d’épisodes plus ou moins connus de l’histoire mouvementée du Monte Verità : à ces débuts, sanatorium de ressourcement naturel et point de ralliement de prophètes nomades et d’anarchistes comme Gusto Gräser et Erich Mühsam, il devint un refuge pour pacifistes comme le dadaïste Hugo Ball lors de la Première Guerre mondiale pour devenir enfin le lieu d’exil
d’artistes traqués par les nationaux-socialistes comme Else Lasker-Schüler, Ernst Toller et Erich Maria Remarque. Avec la fin de la Deuxième guerre mondiale, l’argent arrive et les idéaux alternatifs sont bradés. Le prix des terrains augmente et les artistes quittent les lieux.
La danse est de retour
Récemment, on a sauvé des ruines un bâtiment historique unique datant de la période faste du Monte Verità. Les parents fortunés de la danseuse Charlotte Bara (de son vrai nom Bachrach) avaient alors chargé Carl Weidemeyer, un architecte marqué par le Bauhaus, de construire un théâtre privé. Dès 1928 était inauguré le théâtre San Materno à Ascona qui, avec ses couleurs nettes et ses lignes harmonieuses, allait faire figure de modèle pour l’architecture culturelle à venir. Charlotte Bara s’en est servi pour son école de danse et de mouvement jusque dans les années 50. En 1978, le théâtre devenait propriété de la commune et allait dès lors se délabrer. On doit son sauvetage de dernière minute à l’engagement de la Fondation Carl Weidemeyer. Grâce au soutien de la commune d’Ascona, l’architecte Guido Tallone a pu alors restaurer le théâtre dans sa forme originale et l’aménager en fonction des exigences modernes pour accueillir des manifestations culturelles. À l’avenir, il y aura régulièrement des spectacles, sous la direction de la danseuse et chorégraphe tessinoise Tiziana Arnaboldi. Fidèle à la tradition, on mettra l’accent sur la danse contemporaine.
journaliste indépendante spécialisée dans le domaine de la culture, notamment dans les secteurs du théâtre, de l’art performance et de la danse. Elle écrit entre autres dans la Süddeutsche Zeitung, dans Theater heute, ballettanz et tanzjournal.
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Octobre 2009
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