Du néant ne peut naître que néant : la vision de la crise par le monde du théâtre

Si l'on en croit les programmations de la saison théâtrale 2010/2011, les auteurs, directeurs artistiques et metteurs en scène se montrent plutôt attentistes face à la crise mondiale, alors même que celle-ci menace de ruiner des états.
Nous savons maintenant ce qui s'est passé en coulisses, à l'automne 2008, au moment où la banque d'investissement Lehmann Brothers, tel un coureur de fond, a finalement montré des signes d'asphyxie. Alors qu'elle avait vu s'évaporer des milliards de dollars d'actifs spéculatifs, la banque a pendant des mois préservé un optimisme de façade, avant de s'effondrer. Au moment où le monde ne faisait qu'entrevoir la crise, Elfriede Jelinek travaillait déjà sur son texte Die Kontrakte des Kaufmanns, (Les contrats du négociant). Un texte brut, consacré au déchaînement des flux financiers mondiaux, que le tout nouveau théâtre Thalia de Hambourg a rapidement décidé de présenter, en collaboration avec le Schauspiel de Cologne, dans une mise en scène de Nicolas Stemann.
Ceux qui n'ont rien
En soi, il n'était pas étonnant de voir un tel sujet traité au théâtre, un univers dans lequel on gagne généralement très mal sa vie, surtout en tant que débutant, et où l'on vit souvent en état de crise financière permanent. Les jeux de mots d'Elfriede Jelinek ont parfaitement décrit les états d'âme liés à cette situation, cette situation de néant dans laquelle ne peut naître que le néant, et qui conduit des êtres à se retrouver totalement démunis, avec pour seul bien leurs propres ongles à ronger.
Avec la lauréate du prix Nobel, le monde du théâtre s'est trouvé un porte-voix et tous, de Fribourg à Berlin, en passant par Sarrebruck et Goettingen, ont choisi d'inclure son texte dans leurs programmes. Dans la même mouvance, d'autres scènes avaient déjà choisi de présenter des œuvres classiques dédiées aux « petites gens » : à Casimir, qui perd son emploi de chauffeur dans le roman Casimir et Caroline d'Ödön von Horvath et à Johannes Pinneberg dans le roman Et après ? de Hans Fallada.
La fin d'un cycle
Si l'adaptation et la mise en scène du roman de Hans Fallada par Luk Perceval pour le Kammerspiele de Munich fait le lien avec la crise mondiale des années 30, la nouvelle pièce de Dennis Kelly, Love and money, est un véritable écho à l'époque actuelle. Au centre de la scène, on découvre un homme qui aide sa femme à se suicider pour échapper aux dettes de leur couple. La pièce, déjà représentée dans sept lieux différents, est également au programme de théâtres à Oberhausen et Wuppertal cette saison.
C'est la fin d'un cycle. Au moment où la crise financière s'intensifie, c'est précisément dans la région de la Ruhr que des théâtres sont menacés de fermeture. A Wuppertal, où la saison passée a été marquée par de nombreuses protestations contre des projets de fermeture, on pouvait par conséquent s'attendre à ce que le thème de la crise soit une fois de plus très présent dans la nouvelle programmation. Or, celle-ci frappe surtout par son ton politiquement correct. Si sa préface mentionne des temps difficiles, on n'y trouve, à l'exception des pièces Love and money etLa Estupidez (La Connerie) de Rafael Spregelburd, pièce consacrée à la « rapacité », aucun écho à la situation économique actuelle.
Cette attitude de retenue ne se vérifie pas uniquement à Wuppertal. De fait, actuellement, les théâtres sont plutôt en recherche de moyens pour faire face à la crise. Pour le reste, ils suivent le précepte mis en avant par le livret des théâtres de Wuppertal, sous l'illustration d'un poissonnier : qui prend l'anguille par la queue n'a rien.
Jouer la sécurité
On peut concevoir que les directeurs artistiques désireux de proposer des spectacles sur le thème de la crise aient du mal à trouver des textes, dans la mesure où ceux-ci ne poussent pas sur les arbres. Actuellement, les gens de théâtre adoptent une attitude qui est à l'image de la crise elle-même : discrète et mutique. Ce sont là les caractéristiques des nouvelles pièces de la saison. Le mot d'ordre : jouer la sécurité, en proposant les classiques habituels, tout en s'autorisant deux ou trois références au thème de la crise.
Le Théâtre d'Etat de Mayence fait exception, en présentant une nouvelle programmation sous le titre « Krise als Chance » (La crise comme une chance) et en présentant en avant-première la pièce de Laura Fernández, Gegengipfel (Contre-sommet) décrite comme une « farce sarcastique contre la mondialisation par un auteur argentin ». Philipp Löhle, dont la nouvelle pièce Supernova sera jouée pour la première fois à Mannheim en milieu de saison, assure la mise en scène. Il y est question d'une ruée vers l'or qui se déclenche en Forêt noire, et de l'avidité humaine qui une fois de plus va bouleverser des vies.
Avec trois pièces, les théâtres de Mannheim et de Mayence sont résolument sur le mode « crise ». Il en est de même pour le Staatsschauspiel de Dresde, qui suit l'exemple munichois en mettant en scène le roman Et puis après ? de Hans Fallada, avant plus tard de proposer sa propre représentation de Die Kontrakte des Kaufmanns (Les contrats du négociant) d'Elfriede Jelinek. Un texte qui devrait continuer d'occuper le devant de la scène pendant encore quelque temps.
critique littéraire et de théâtre indépendant, travaille pour les quotidiens Süddeutsche Zeitung et Tageszeitung, ainsi que pour la revue mensuelle Theater heute. Entre 2003 et 2007, il a été membre du jury de sélection du Mülheimer Dramatikerpreis (prix d'art dramatique de Mülheim), ainsi que du jury du festival Berliner Theatertreffen jusqu'en 2010. Depuis 2007, il est membre du jury qui remet chaque année le prix Else Lasker-Schüler-Stückepreis
Copyright: Goethe-Institut e. V., Rédaction en ligne
Août 2010
Traduction : Goethe-Institut Brüssel
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