Afrique, migration, conditions de travail précaires – la dramaturgie actuelle redevient politique
Chaque année, les Mülheimer Theatertage sont l’occasion de dresser un état des lieux de la dramaturgie germanophone actuelle. En 2011, les pièces montrées au festival l’ont clairement exprimé : le génie dans l’originalité et une durabilité à long terme laissent place au débat politique et à la critique sociale.Mais comment se porte la dramaturgie germanophone contemporaine? Existe-t-elle encore, ou a-t-elle été mise à mort dans tous les ateliers d’auteurs, bourses aux pièces et ateliers de dramaturges, au cours desquels elle a durant ces dix à quinze dernières années été dorlotée et bichonnée comme si elle était en détresse, mais tout en poussant toujours à une création rapide ? Sous cet angle, a-t-elle encore véritablement une valeur en tant que telle, une signification, une existence ? Ou bien a-t-elle été lentement écrasée par le flot croissant d’adaptations romancées et cinématographiques, par le biais desquelles quelques metteurs en scène de théâtre, entre-temps, veulent se mouvoir sur la scène bien plus librement, avec plus d’aisance, avec davantage de ludisme, et parvenir à en extraire une narration épique ? La dramaturgie germanophone contemporaine a-t-elle encore quelque chose à dire et à oser, ou bien la pièce à thèse inscrite dans l’époque (voire éphémère), avec son manque de dimension tragique, concourt-elle à la perte de sens du théâtre du 21ème siècle ? C’est à faire renoncer à la quête du Goethe, du Kleist ou du Schiller de notre époque.
Les textes ne sont plus écrits pour l’éternité
Pour apprendre quelque chose sur l’état de la dramaturgie germanophone actuelle, il faut se tourner vers Mülheim, où se déroule en ce moment, comme chaque année fin mai / début juin, les Mülheimer Theatertage, au cours desquels les sept meilleures mises en scène de l’année destinées à être rejouées sont élues par un jury de sélection, afin qu’ensuite un autre jury détermine à la fin à qui est attribué le Prix du / de la « dramaturge de l’année », lors d’une discussion publique diffusée en direct sur internet.En tant que membre du jury de ce festival, on se bat d'année en année au milieu de la pléthore de nouvelle littérature dramaturgique germanophone, tout comme au milieu de toutes les pages encore et toujours critiques sur une question et des gémissements donnés ayant trait à la « relation au monde » et à la dimension de ce texte. Texte que l'on se doit finalement, en tant que jury, de soumettre à une seule échelle de qualité comparative. Le contenu, la langue, la forme jouent dans tout cela un rôle essentiel ; la question de la validité universelle ou de la qualification de « classique » d'un texte, beaucoup moins. Il faut bien constater, voire déplorer, que les pièces de théâtre au 21ème siècle ne sont plus écrites pour l'éternité par des génies originaux et des princes des poètes. La plupart des pièces font état très concrètement de l'ici et du maintenant, se frottent au présent, thématisent des conflits et la complexité de l'époque ; et ont dès lors déjà presque en soi une obsolescence aussi rapide que ceux-ci. Mais on ne devrait toutefois pas d'emblée leur reprocher leur relation au présent, doublée d'une certaine banalité et d'une durée de vie forcément plus limitée.
La dramaturgie à la mode et la « configuration des deux couples »
119 pièces étaient cette année en compétition, et il y en a déjà eu un nombre bien plus important encore. Le gros de ces pièces donnaient l'impression qu'il existe dans les cursus universitaires d'écriture scénique un « Manuel de la dramaturgie à la mode compatible avec l'esprit dutemps », que les diplômés étudieraient bravement et artisanalement, mais sans se laisser guider du tout par une grande expérience de la vie ou de la souffrance. Il en est ainsi du scénario idéal de la petite famille ou des quatre personnes avec un potentiel de conflit à peine ébauché, souvent abstrait au début ou avançant de manière cryptique, dont une structure dialoguée cristallise ensuite un énoncé clair du problème par des phrases courtes, cools et marquantes, dont on remarque hélas très souvent la provenance de la planche à dessins.
A nouveau très apprécié depuis peu (bien qu’aucun exemple ne l’illustre cette année à Mülheim) est la « configuration des deux couples » ayant fait ses preuves dans le Who is afraid of Virginia Woolf? (Qui a peur de Virginia Woolf ?) d’Edward Albee : un couple plus âgé et désabusé rencontre un couple plus jeune, idéaliste, afin de se lancer dans un strip-tease de l’âme tout en raffinement par le biais d’une prise de becs sous alcool. Theresia Walser a réalisé un remake de cette situation avec son mari Karl-Heinz Ott dans Die ganze Welt (Le monde entier). Tant Rebekka Kricheldorf que Roland Schimmelpfennig ont abordé le thème de l’Afrique par le biais d’une telle constellation des couples que tout oppose : elle avec la comédie Robert Redfords Hände selig (Les mains bénies de Robert Redford), dont l’action se situe dans un camping africain, et lui dans le drame à discours de salon Peggy Pickit sieht das Gesicht Gottes (Peggy Pickit voit le visage de Dieu), joué simultanément sur trois grandes scènes (Berlin, Hambourg et Vienne).
Une nouvelle conscience politique
L'Afrique et la relation de l'Europe au continent noir est plus que jamais un nouveau sujet central. De nombreux auteurs ont essayé au cours de l'année précédente d'exprimer notre perplexité et notre désarroi au contact de l'Afrique, permettant à une nouvelle conscience politique de réapparaître dans la dramaturgie germanophone habituellement si souvent centrée sur la famille, voire sur elle-même. Kevin Rittberger, né en 1977, représenté à Mülheim avec Kassandra oder die Welt als Ende der Vorstellung (Cassandra ou le monde comme fin de la représentation), réfléchit dans sa pièce-collage les drames qui se jouent chaque jour à la frontière entre l'Afrique et la forteresse Europe. Il n'y raconte pas seulement le destin de réfugiée d'une jeune Nigériane, mais change plutôt le ton tout comme la perspective, en laissant voix au chapitre à des représentants des médias, à des interprètes et à d'autres parties prenantes. Ainsi se dessine un entrelacement complexe de souhaits, de culpabilité et de responsabilité. Le drame : un dilemme. Et nulle part un deus ex machina.L'autre foyer de conflit politique qui acquiert un poids sans cesse plus important est le complexe migration / intégration. A Mülheim, c'est par le biais de Verrücktes Blut (Sang fou) de Nurkan Erpulat et Jens Hillje que ce thème était représenté, cette immense surprise du théâtre de la Ballhaus Naunynstraße dans le quartier de Kreuzberg à Berlin. Une enseignante y devient une terroriste de l'enseignement et contraint sa classe de « Turcs à problèmes » à l'apprentissage de Schiller en les menaçant avec un pistolet. Il ne s'agit assurément pas d'un texte ayant un potentiel de classique, mais la force rafraîchissante du discours et de la claque de cette production acclamée de toutes parts (issue d'un commentaire à l'emporte-pièce du débat Sarrazin1 en septembre 2010) montre déjà ce que la dramaturgie peut et doit justement permettre : réagir à l'actualité très directement et avec impertinence, en maniant le pouls du temps.
Ce défilé au cœur du politique fait du bien à la dramaturgie contemporaine, il la guide hors de ses états d'âme et on peut potentiellement aussi le faire émerger là où il ne s'agit pas explicitement de conflits globaux ou interculturels, mais plutôt du domaine privé-public, comme là où la plupart des pièces de l'édition 2011 de Mülheim puisent leur thèmes : le monde du travail. La peur du chômage et de la relégation sociale, l'ajustement à l'économie des individus flexibles, les répercussions des crises financières et globales sur les ressources individuelles en sont les sujets centraux.
La fragilité du monde du travail et du cadre de vie
C'est par exemple Adam Krusenstern, au milieu de la quarantaine, cadre, protagoniste de la pièce de Lutz Hübner Die Firma dankt (L'entreprise vous remercie) : un représentant typique du monde du travail du 20ème siècle. 19 ans de bons et loyaux services au sein de la même société, toujours vécu pour son boulot. Et le voilà maintenant assis sur ce sofa mou en cuir, dans la maison d'hôtes de son entreprise, sans savoir ce qui vient de lui arriver. L'entreprise a été reprise, c'est désormais une jeune star de la New Economy qui fait la pluie et le beau temps et qui observe Krusenstern comme un fossile du passé, à l'époque où il existait encore quelque chose comme une « culture d'entreprise ». Ce que Krusenstern subit ce week-end-là est un voyage en enfer ; et peut-être, comme le suggère la pièce, seulement un cauchemar. Mais cela nous en dit beaucoup sur la tendance générale du choix des pièces de cette 36ème édition des Mülheimer Theatertage : depuis la fragilité des conditions de travail actuelles, et au-delà aussi des conditions de vie, à la pression de s'ajuster et la peur qui lui est corrélée. Il ne s'agit pas seulement d'une peur économique, mais aussi d'une peur existentielle, la peur d'être mis au rebut, de ne plus avoir de valeur, d'être superflu. Quatre des sept pièces portent résolument sur de telles peurs et sur les conditions de travail précaires.La tendance générale : la peur
Aux côtés de Die Firma dankt, on trouve dans le même registre Warteraum Zukunft (La salle d'attente de l'avenir) d'Oliver Kluck. Ce novice de Mülheim y décrit avec une immense colère intellectualisée la journée d'un employé (ou mieux, d'un employé bien-pensant) issu de la génération des thirty-something. La comédie domestique hystérique Gespräche mit Astronauten (Dialogues avec des astronautes), de Felicia Zeller, s'introduit sans détour au sein de la cellule-souche du monde du travail occidental : dans une entreprise familiale, où des mères de famille allemandes exploitent des filles au-pair d'Europe de l'est en tant que forces de travail peu rémunérées. Et we are blood (nous sommes le sang), le vaste panorama de la société dressé par Fritz Kater, évoque la saignée d'une région après le recul de l'économie. Seule Elfriede Jelinek, invitée avec son Winterreise (Voyage en hiver), s'élève encore en solitaire (mais naturellement pas de manière apolitique) au-dessus de cet éventail. Elle construit de toute façon depuis toujours son propre genre à Mülheim.Celui ou celle qui sera élu lors de cette ronde des dramaturges de l'année y gagnera aussi toujours de facto ceci : on ne pourra jamais lui reprocher un manque de relation au monde. Et le soupçon habituel de l'orientation sur l'actualité (à savoir, celui d’une dramaturgie jetable, qui disparaîtra à nouveau dans les limbes dès l'instant qui suit la première) n'a pas cours cette année. Presque chacune des sept pièces ont déjà été rejouées. Cela fait montre d'un ralentissement conscient de cette industrie de la première à chaud à laquelle on assiste le plus souvent, ainsi que d'un très bon climat actuel pour la dramaturgie contemporaine allemande.
Les prix des Mülheimer Theatertage ont été décernés le 26 juin :
- Le Prix du dramaturge de Mülheim a été attribué à Elfriede Jelinek pour Winterreise (Voyage en hiver).
- Le Prix de la pièce pour enfants de Mülheim a été remis à Über die Grenze ist es nur ein Schritt (L’autre côté de la frontière n’est qu’à un pas) de Michael Müller.
- La pièce Verrücktes Blut (Sang fou) de Nurkan Erpulat et Jens Hillje a reçu le Prix du public.
Christine Dössel
est spécialiste du théâtre et journaliste.
est spécialiste du théâtre et journaliste.
Copyright : Süddeutsche Zeitung, 7 juin 2011
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1Thilo Sarrazin est un politicien social-democrate (SPD) dont un ouvrage critique sur les musulmans a déclenché un tollé, entraînant sa démission du directoire de la Deusches Bundesbank (N. d. T.)



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