
Der Strand der Städte. Gesammelte Journalistische Arbeiten 1959-1987
Alexander Verlag, 2009
(Thibaut de Ruyter)
La plage des villes. Recueil d’articles de journaux 1959-1987
Coup de cœur:
Je jouerais au malin si je tentais de faire croire que j’ai déjà tout lu du dernier volume des oeuvres complètes de Jörg Fauser... En effet, finalement paru en avril 2009 chez Alexander Verlag après de nombreux mois de retard et une attente hystérique, je rédige début juin cette chronique à propos de près de 1600 pages joliment imprimées sur papier bible. Le huitième volume de cette édition vient conclure un projet éditorial débuté en 2004 et marquer la fin d’une belle aventure éditoriale. Diogenes prendra le relais dès cet été avec une édition poche regroupant un choix de textes essentiels de Fauser, mais cela ne remplacera en aucun cas le plaisir d’une lecture intégrale.
Jörg Fauser, né en 1944 à Bad Schwalbach et mort en 1987 à Munich, fait partie de ce que l’on peut appeler rapidement les «auteurs cultes» (comme on le dit à propos d’un film ou d’un livre). Etre «culte» demande de réunir quelques points afin de pouvoir être élu à ce rang. Ainsi, jusqu’à ce Qu’Alexander Verlag ne se décide à le republier, il fallait passer par les bouquinistes pour acquérir les livres épuisés de Fauser (la dernière édition remontait au début des années 90). La rareté, la difficulté à se procurer l’oeuvre, l’appartenance à un cercle restreint d’amateurs est une des bases de tout culte.
Mais il faut, ensuite, ajouter une biographie mouvementée. Là, avec Fauser, on n’est pas en reste. Junkie à Istanbul, grand reporter dans les bistros d’Allemagne de l’Ouest, «kolumnist» acerbe à Berlin, écrivain malmené par Reich-Ranicki durant le prix Bachmann, mort écrasé par un camion alors qu’il marchait sur une autoroute la nuit de son anniversaire, sa vie est déjà, en soi, un roman. Il s’en amusera, d’ailleurs, dans un livre: «Rohstoff», histoire tragi-comique d’un jeune auteur qui, de galères en galères, cherche sa voix et son style. Les droits de ce roman viennent d’ailleurs d’être vendus aux éditions Léo Scheer par l’intermédiaire de Literatur-Transfer (www.literatur-transfer.com) et il devrait donc paraître en 2010 dans une traduction de Marie Bouquet.
Mais l’important, avec le volume d’écrits journalistiques, est de comprendre que la «brotarbeit» n’existe pas pour Fauser. Ce n’est pas parce qu’un texte est court, de commande ou sur un sujet qui ne le passionne pas que l’auteur le bâcle pour autant. C’est l’occasion pour lui de se frotter au monde, sous toutes ses formes, visitant les halles de Rungis au petit matin ou arpentant les nuits berlinoises pour obtenir, toujours, des textes tellement personnels, drôles, à la narration et au style impeccables, qu’ils pourraient être des nouvelles. Le journaliste Jörg Fauser n’a pas peur d’employer la première personne. Un «je» dont on se demande, bien vite, s’il n’est pas fictif.
Il faut dire que ses écrits journalistiques lui servent aussi largement à alimenter ses nouvelles et romans (voir les deux beaux volumes de nouvelles complètes que contient l’édition d’Alexander Verlag: «Alles wird gut» et «Mann und Maus»). Ainsi, lorsqu’il se retrouve à partir en tournée avec Achim Reichel (pour lequel il composera aussi des chansons que l’on retrouve dans le quatrième volume des oeuvres complètes: «Trotzki, Goethe und das Glück» ou lorsqu’il joue la nuit à l’infiltré anonyme dans une visite guidée des bars de Berlin, le personnage de Fauser est tellement impliqué et les situations dans lesquelles il se retrouve tellement cocasses qu’on se dit que cela ne peut être vrai.
C’est pourtant, lors d’une lecture attentive, la véritable histoire un peu secrète de l’Allemagne divisée qui voit le jour. Ainsi la thématique des disparitions inexpliquées dans Berlin-Ouest donnera un reportage brillant pour tip («Spurlos verschwunden», 1984) et, aussi, la trame du roman policier «Das Schlangenmaul», 1985... Surtout, on peut lire aujourd’hui ces textes journalistiques comme des documents d’une époque révolue, comme l’aventure d’un cadavre encore chaud. N’est-il pas vrai qu’il y a un peu plus de vingt ans, un allemand de l’Ouest pouvait aller jouer aux courses de chevaux à Berlin-Est mais que, malheureusement, il ne pouvait ramener l’argent qu’il y avait gagné ? (Voir le texte «Pferderennen ist auch Leiden», 1981).
Les reportages de Fauser, au delà d’une écriture parfaite et souvent désopilante sont, désormais, des documents sur l’histoire récente (et ahurissante) de l’Allemagne, peu de temps avant que le mur ne disparaisse. C’est donc, peut-être, par l’index qu’il faut commencer cette lecture... Chercher des noms comme Charles Bukowski afin de découvrir une amusante interview entre l’auteur américain et un de ces fans allemands, rechercher Gerhard Schröder pour trouver un reportage de 1985 où Fauser analyse son ascension au sein de SPD et se laisser aller à choisir des entrées au hasard, du genre: Harry Houdini, Hanns Martin Schleyer, Christiane F., «Einstürzende Neubauten» ou Gottfried Benn pour lire, avec délectation, ce que Jörg Fauser pouvait en penser... De plus, l’éditeur a eu le génie de mettre le livre «en ligne» sur le site www.libreka.de. On peut, là, taper de simples mots et faire une recherche dans l’ensemble des textes.
Ce «méga-index» dédouble alors le plaisir de la lecture et de la découverte. Il suffit, juste, d’entrer «Berlin» et de se laisser guider au hasard dans les 246 occurrences que révèle le site.
Enfin, faisons comme Fauser et utilisons le «je»... Car, au fil des pages, on trouve quelques (rares) illustrations des couvertures des magazines pour lesquels Fauser livrait ses textes. Le magazine «Lui» était un de ses clients et les éditeurs d’Alexander Verlag se sont amusés à intégrer quelques images des couvertures un peu osées au milieu des pages de texte... Bref, si ma mère avait su — ou si ma professeur(e) d’allemand au lycée m’avait dit — il y a vingt ans, que je me donnais toute cette peine pour pouvoir, plus tard, lire des revues erotico-chic réimprimées sur papier bible, je n’en aurais pas cru mes oreilles (et j’aurais, sans doute, été autrement plus attentif).
Du coup, voyant que Feridun Zaimoglu est, ce mois-ci, en couverture de «Playboy», je me dis que j’ai enfin trouvé une bonne excuse pour aller chez le marchand de journaux acheter des magazines emplis de photographies de jeunes femmes en (très) petite tenue. C’est uniquement pour étudier l’avenir de la littérature allemande ! Merci Jörg Fauser.


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