Marica Bodrozic

Bodrozic, Marica
Das Gedächtnis der Libellen. Roman.
Luchterhand, 2010
253 pages
(par Gaëlle Guicheney)

La mémoire des libellules ou comment apprendre à oublier ?

La jeune physicienne Nadeshda part à Amsterdam retrouver Ilja, son amant. Elle a chaussé ses plus hauts talons et rêve déjà des baisers qui la couvriront à son arrivée. Cependant, le voyage plein de promesses ne tarde pas à lui faire perdre l'équilibre, la rêverie cède le pas aux questions, aux souvenirs, et Nadeshda voit peu à peu ses perceptions prendre un tout autre tour. Car il lui faut bien admettre que ses désirs et ses espoirs l'ont aveuglée au point de lui faire perdre le sens de certaines réalités.
Comme par exemple celle du bien-aimé Ilja, marié et bien décidé à le rester. Depuis le début, il lui avait déclaré que leur amour n'avait aucun avenir. Il vit aux Etats-Unis, elle à Berlin. Nadeshda a voulu croire à la possibilité d'un amour transatlantique digne d'Algren et de Beauvoir; elle risque plutôt de devenir la Nadja d'André Breton. Pour échapper à la folie et revenir à la vie, elle doit apprendre à oublier. Marica Bodrožić nous livre l'histoire d'un amour aussi inconditionnel que sans issue.
C'est dans la rupture que la narratrice Nadeshda va mesurer qu'elle ne doit pas seulement renoncer à son homme, mais aussi à toutes les illusions qui forgeaient sa personnalité de femme amoureuse. La rupture la renvoie à elle-même dans ce qu'elle a de plus profondément ancré dans sa mémoire et qu'elle veut sonder sans détour, sans mécanisme de protection.
Ressurgissent alors les images des premières ruptures, les secrets qui ont conditionné son enfance, l'ombre oppressante du père bourreau dans la Croatie encore yougoslave, avant l'exil et la guerre. Dans le monologue de la narratrice, ponctué par ses échanges avec son amie Arjeta, les frontières du temps s'effacent pour laisser place à des fragments de vie que Nadeshda rassemble peu à peu comme sa mosaïque biographique.

Coup de coeur :

J'aime les gens qui deviennent étrangers à eux-mêmes lorsqu'ils parlent une langue étrangère, jusqu'à ce qu'elle devienne leur langue, jusqu'à ce que chaque détail devienne étranger, parce qu'être humain, en gros et en détail, c'est être dans l'étranger. Dans ce nouveau livre, Marica Bodrožić continue de développer en filigrane le rapport singulier qu'elle entretient avec la langue allemande, sa langue d'écriture. Il en résulte une prose toujours créative tissée d'images lyriques, en même temps qu'un regard empli de sage détachement, précisément parce que l'allemand lui permet d'observer le monde avec la distance de l'étranger. Nadeshda, la narratrice, incarne cette identité plurielle qui n'a toutefois pas fini de s'interroger sur son individualité, sur ce qu'il reste lorsque l'on quitte une personne, une ville, une culture. Les questions soulevées dans ce roman puisent dans toute existence humaine.


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