Provocatrice contre son gré : sur la mort de Pina Bausch


Ses chorégraphies ont été célébrées dans le monde entier et elle a largement contribué à asseoir le succès international du théâtre dansé allemand. Pina Bausch nous a quittés. L’artiste a longtemps travaillé étroitement avec le Goethe-Institut. Par Petra Roggel
3 juillet 2009
Paris, 1997. Pina Bausch vient de se laisser convaincre par le Goethe-Institut de rééditer sa pièce Le Sacre du printemps – que doit interpréter le célèbre Ballet de l’Opéra National. Mais dès sa première rencontre avec les danseurs et les solistes, c’est le clash, se rappelle Georg Lechner, qui a longtemps dirigé le Goethe-Institut de Paris et accompagné la carrière de Pina Bausch. Les artistes, très soucieux de leur image, protestent avec force lorsque Bausch leur impose de venir le lendemain sans maquillage et sans bijoux aux répétitions. C’est pour eux une offense et c’est donc offensés qu’ils se présentent le lendemain, mais sans fard et sans parure. La chorégraphe leur fait face et déclare alors : « J’aimerais que vous soyez les joyaux de cette mise en scène. »
Cette représentation, la première qu’elle donne sans sa propre compagnie, est un tel succès que la pièce figure toujours au répertoire du Ballet. Et, depuis lors, il n’est pas de saison à Paris sans une nouvelle chorégraphie de Pina Bausch.
À l’initiative du Goethe-Institut, elle reprend d’anciennes pièces avec sa troupe, comme par exemple Iphigénie en Tauride (1974), pour le présenter à Paris, à l’Opéra Garnier.

Pina Bausch débute sa carrière en 1955 auprès de Kurt Jooss, à qui l’on doit le Tanztheater, littéralement « théâtre dansé », un genre qu’il a créé dans les années 1920. Elle achève sa formation en 1959 à la Folkwang Schule. Une bourse du DAAD (Office allemand d’échanges universitaires) la conduit pour deux ans à New York. À son retour, Kurt Jooss la choisit comme soliste de son Folkwang-Ballet.
Ses premières chorégraphies datent de 1968. En 1969, elle prend la direction du Folkwang-Studio et, en 1973, celle du Tanztheater de Wuppertal. Connu sous le nom de Wuppertaler Ballet, il était, comme les Wuppertaler Bühne (Théâtre de Wuppertal), dirigé par Arno Wüstenhöfer. Son style évoluant, Pina Bausch passe de la danse moderne au théâtre dansé.
Dès ses débuts à Wuppertal, elle fait scandale auprès des spectateurs et de la presse : un tel étalage de sentiments si intimes, si radicalement authentiques, qui fait fi des tabous, est lui-même un tabou. Jamais pourtant elle n’a eu l’intention de provoquer. Mais, dans l’art, la nouveauté conduit toujours à l’indignation et au rejet, en passant par l’agacement. Il n’en va pas autrement aujourd’hui.
En visionnaire avisé, Arno Wüstenhöfer a mesuré le potentiel de l’artiste et la défend contre vents et marées. Critique au Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jochen Schmidt reconnaît son talent et contribue, par ses articles, à ce que le public cesse au moins « de lui lancer des tomates », raconte Georg Lechner, directeur de l’un des Instituts Goethe qui ont invité Pina Bausch dans diverses villes à travers le monde. Et c’est à l’invitation du Goethe-Institut que la Compagnie se met dès 1979 en route pour l’Asie du Sud-Est et présente Le Sacre du printemps à Séoul et Bombay.
Elle a conquis le monde avant d’être reconnue dans son propre pays
En Inde, le scandale éclate rapidement. Les costumes des danseuses sont jugés trop audacieux, et des tournées sont annulées. En 1980, les Instituts Goethe sont partie prenante de la tournée en Amérique du Sud, et c’est également au cours des années 1980 que Pina Bausch développe, dans les Goethe-Instituts et avec eux, ce genre de pièces qui vont marquer sa carrière future, des créations toujours précédées d’un travail intense de recherche avec la troupe et dans chaque pays.
Pina Bausch affectionne particulièrement cette recherche sur place. Dans le monde entier, les Instituts Goethe lui facilitent le travail. À leur retour en Allemagne, les danseurs et la chorégraphe ne laissent pas de vanter le formidable engagement personnel, la compétence des collaborateurs du Goethe-Institut et leur travail en réseau. Ce soutien professionnel, thématique et artistique leur apportait une connaissance des différentes sociétés, des expériences chaque fois uniques : visite de parties des catacombes de Rome jusque-là fermées au public ; cours de karaté avec des maîtres à Hong-Kong ; visite de fêtes Sinti et Rom en Hongrie.
Cette coopération a mené à des spectacles aux États-Unis, au Portugal, en Inde, en France, plus tard également en Amérique du Sud et en Turquie. À partir des années 1980, Bausch est régulièrement en tournée, en Israël, par exemple, en Australie, au Japon, en Inde et aux Etats-Unis. Les individus et leur psychologie sont à la base de son travail, une démarche comprise à l’échelle internationale. En ce sens, Pina Bausch a ouvert des portes dans le monde, non seulement pour la danse allemande, mais aussi pour le Goethe-Institut. Et à l’inverse, c’est surtout son succès à l’étranger qui l’a aidée à faire connaître son travail en Allemagne.
Honnêteté, curiosité, absence de parti pris
Ce ne sont pas la danse pure, absolue, abstraite, ni le mouvement pour lui-même qui intéressent Pina Bausch, mais une imagerie théâtrale, des thèmes inspirés par une critique de la société, des éléments réalistes. Ce qui veut dire, pour la chorégraphe, que ses danseurs ne sont plus muets, qu’ils doivent chanter et parler sur scène ; que ses danseurs deviennent des individus à part entière, avec leurs préférences, leurs défauts et leurs manies. Son travail avec eux « combine l’agitation et la paix, le tourbillon et la solitude, la joie et la tristesse, le bruit et le silence, la lumière et l’ombre, la plaisanterie et la frustration, la vie et la mort, le solo et l’ensemble, l’immobilité et le mouvement » (Jochen Schmidt dans une publication du Goethe-Institut). Elle avait une manière unique de questionner ses danseurs pour les amener à révéler sans retenue le plus profond d’eux-mêmes.
Pina Bausch nous a quittés mardi dernier. Le monde entier regrette une femme fascinante. Son honnêteté, sa curiosité et son impartialité étonnaient tous ceux qui la connaissaient. Des collaborateurs du Goethe-Institut furent souvent des amis fidèles. Pour Georg Lechner, « Pina faisait partie de notre vie ».
De notre vie, mais aussi, et comme peu d’autres, de la culture allemande. Ces dernières années, on ne pouvait évoquer le théâtre dansé sans penser au Tanztheater de Pina Bausch. De ce théâtre dansé, il ne reste désormais que son inlassable travail.
Traduction : Marie-Lys Wilwerth et Martine Bloch,
Goethe-Institut Paris
Goethe-Institut Paris









