Philosophie et religion

L’amour de la sagesse – la philosophie fait de nouveaux adeptes !

© Lorenz Vierecke© Lorenz Vierecke Nous passons tous notre vie à philosopher d’une façon ou d’une autre. Dès le moment où nous nous demandons si une action est juste ou justifiée, nous faisons de la philosophie pratique… comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Et quand nous nous interrogeons sur les desseins ou le sens de nos actes, nous soulevons de vieilles questions philosophiques. C’est d’ailleurs cette capacité à nos poser ce genre de questions qui nous différencie des animaux.

Et selon l’effort consacré à cette réflexion, on arrive vite à des questions auxquelles il est fort difficile de répondre. Nous sommes donc nombreux à interrompre ce processus de réflexion au profit de l'action – une approche plus utile au quotidien. D’autres reviendront par contre sans cesse sur ces questions ouvertes. Désireux d’en savoir plus, ils lisent des livres, se plongeant parfois dans les grands classiques de la littérature philosophique. Autant de lectures qui soulèvent à leur tour bien des questions.

Une tendance voit le jour depuis un certain temps en Allemagne : les gens sont de plus en plus nombreux à philosopher ensemble. Non pas, comme on pourrait le croire dans les auditoires des facultés de philosophie mais dans des clubs de débat et des cafés philosophiques. Les cours du soir et les émissions philosophiques diffusées à la télévision ou à la radio connaissent eux aussi un succès croissant. Bref, la philosophie a le vent en poupe. Ce dont on ne peut que se réjouir à une époque où d’aucuns se plaignent d’un abêtissement de l’humanité. Peut-être s’agit-il aussi d’une réaction à la superficialité de la culture populaire.

On ne s’étonnera donc pas que les défenseurs de la philosophie académique fassent la grimace (ce qui en déçoit d’ailleurs beaucoup), estimant que ce n’est tout simplement pas de la philosophie. Une réaction dans une certaine mesure compréhensible étant donné que les sciences ne s’exercent pas pour les profanes et n’utilisent pas leur langue. Si c'est le cas pour les sciences naturelles, l'approche est quelque peu différente pour la philosophie. Et cela s’explique par ce que la philosophe a longtemps représenté …

Qu'est-ce que la philosophie ?

© Colourbox.com Littéralement, le terme philosophie signifie « amour de la sagesse ». Et depuis les Grecs en effet, la philosophie est considérée comme une vertu ou une capacité particulière à réfléchir. Les hommes sages seraient ceux qui essaient d'éclaircir les grandes questions existentielles, celles qui vont plus loin que celles qu’on se pose au quotidien, dans un but pratique. Une réflexion qui utilise parfois il est vrai une langue quelque peu énigmatique, pas toujours compréhensible par le plus grand nombre.

Si la philosophie accéda au rang de science, c’est en fin de compte grâce à Platon, qui établit une distinction entre la connaissance véritable et la pensée ordinaire de la majorité des individus. La philosophie prétend à la vérité. Elle prend ses distances, de manière critique, par rapport au mythe et aux traditions. Alors qu’elle s’éloigne, de par cette prétention, du citoyen lambda, la vision de Platon n'en demeure pas moins particulièrement pragmatique : la philosophie aide les hommes à mettre de l’ordre dans leur âme. Aristote met encore plus clairement en avant l’utilité pratique de la philosophie : « Car nous ne nous demandons pas ce qu’est la vertu pour le savoir, mais pour devenir vertueux ». Les choses en resteront ainsi jusqu’aux philosophes des Lumières. Kant fait de la philosophie comme un citoyen du monde, ce qui l’amène à établir une distinction fondamentale : « La philosophie est un système de perceptions philosophiques ou de connaissances rationnelles des concepts. C’est là la définition académique de cette science. Selon la définition cosmopolite, il s’agit de la science de la finalité de la raison humaine. Cette définition exigeante confère à la philosophie une dignité, c'est-à-dire une valeur absolue. » Philosophie et progrès moral vont ainsi de pair.

Le caractère toujours plus scientifique de la philosophie

© Argus - Fotolia.com Avec les Temps modernes, le processus de scientifisation de la philosophie s'accélère. Kant parle de rétrécissement de son champ à la « définition académique ». Cette nouvelle évidence trouve clairement son expression dans le manifeste du « Cercle de Vienne ». «La conception scientifique du monde se caractérise uniquement par la connaissance d’objets divers par l'expérience et l'approche analytique qui utilise la logique et la mathématique. »

La philosophie analytique, aujourd’hui dominante, s’inscrit dans cette tradition. Certaines questions classiques ont ainsi été abandonnées en cours de route – non seulement l’ancienne doctrine de la sagesse mais aussi les questions pertinentes et pratiques de l’orientation de nos vies. À ce sujet, Wittgenstein avait souligné succinctement, dans son Tractatus logico-philosophicus (1921) : « Nous avons l’impression que même lorsqu’une réponse aura été apportée à toutes les questions scientifiques possibles, les problèmes de la vie n’auront même pas encore été effleurés. Certes, il n’y a alors à ce stade plus de questions et c’est précisément là la réponse ». Et de terminer son ouvrage, avec humilité et sagesse, en écrivant « Il faut se taire sur ce dont on ne sait pas parler ».

Une possible interprétation au-delà de la philosophe académique

© Irochka - Fotolia.com La philosophie enseignée dans les universités et la soif de connaissance du grand public ont emprunté des chemins séparés. Les sujets sur lesquels le profane aime « philosopher » concernent précisément le plus souvent les questions que les philosophes professionnels ne considèrent plus comme des questions, à savoir les questions philosophiques. Celles-ci sont soit axées sur des détails de l’exégèse des classiques ou sur des modèles mathématiques de la logique. Le besoin d’interprétation n’est ainsi pas satisfait. Or, en ces temps modernes, ce besoin n’a jamais été aussi important. Notre époque est empreinte d'un pluralisme des valeurs, une perte des certitudes métaphysiques et une dévalorisation de la tradition. La civilisation moderne produit en permanence des conséquences et des problèmes qui nous confrontent à de difficiles questions d’éthique. Et à côté ces incertitudes spécifiques à notre époque moderne, il existe naturellement encore le canon classique des questions existentiellement importantes.

D’où une demande toujours plus importante aujourd’hui pour une aide à la recherche de réponses et dès lors pour des forums d’échanges philosophiques. Une demande à laquelle la philosophie académique ne répond pas, d'où l'apparition d'autres « prestataires de services » qui comblent cette absence. Des échanges animés d’idées ont ainsi lieu dans les clubs de débat et de réflexion et dans les cafés philosophiques, parfois d’un excellent niveau. De la même façon, l’éventail des programmes radio- et télévisés traitant de philosophie ne cesse de s'étendre et certains philosophes professionnels ne rechignent pas à y participer, au bénéfice des deux parties. Même si le public de profanes restera toujours un public de profanes, et que les philosophes amateurs colorent leur univers spirituel d'un mélange d'Epicure, de Schopenhauer et de Bouddha, où est finalement le mal. « Sapere aude! Aie le courage d’utiliser ta propre raison ». Tel était pour Kant le « slogan des Lumières ». Une devise que les cercles philosophiques de la république respectent semble-t-il de plus en plus.
Christian Schwaabe
est agrégé de philosophie et professeur de philosophie politique à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich. Il a écrit plusieurs ouvrages dont les deux volumes de l’essai - « Politische Theorie » (UTB, 2e édition 2010).

Copyright: Goethe-Institut e. V., Rédaction Internet
Août 2011

Traduction : Goethe-Institut Brüssel

Vous avez des questions sur cet article ? Écrivez-nous !
internet-redaktion@goethe.de

Sur le même thème

Philosophie et religion en Allemagne

Articles et liens pour aller plus loin

Dossier : le défi religieux

Les religions revendiquent, renforcent, divisent, réconcilient – elles jouent un rôle clé dans une époque mondialisée.

Prix d'Interculture 2012: Sociologie

Dans le cadre du 36ième Congrès de la DGS le Goethe-Institut initie un prix destiné aux jeunes sociologues.