Politique et histoire contemporaine

Réseaux sociaux - le Che Guevara du 21ème siècle?

© Photosani - Fotolia.com© Photosani - Fotolia.com Tout juste dans les pays autoritaires où règne la censure, Internet offre de nouvelles possibilités d'opposition et de mobilisation au nom de la résistance. Chez nous également, les réseaux sociaux offrent aux initiatives citoyennes et aux mouvements contestataires la possibilité de se coordonner de manière plus efficace et plus rapide, comme l’ont montré les manifestations contre le projet « Stuttgart 21 ».

Jusqu'à la victoire inattendue de l'outsider Barack Obama lors de l'élection présidentielle aux États-Unis en 2008, le monde politique allemand percevait les réseaux sociaux au mieux comme l’apanage de quelques exhibitionnistes technophiles. Puis les systèmes de micro-blogging commencèrent à battre leur plein. Aujourd'hui, il n'y a presque plus de campagne politique qui pourrait se passer des techniques de communication du web 2.0, pratiquement plus d'homme politique qui ne dispose pas d'un compte Facebook ou Twitter.

Mauvaises nouvelles pour les utopistes

Cependant, derrière l’apparence trompeuse d’un grand engouement, se cache une toute autre réalité. « Mauvaises nouvelles pour les utopistes : seulement 0,6% des internautes se prononcent plus d'une fois par mois sur les thèmes politiques via les blogs, et 2,5% via les réseaux sociaux. Rares sont les apports vraiment lus - et quand c’est le cas, ils ne le sont que par des personnes aguerries à la politique », twittait Christoph Neuberger, expert en sciences de la communication, au congrès « Révolution sur la toile. L'internet change la communication politique » de l'Akademie für Politische Bildung (ndt : « Académie d'éducation politique ») à Tutzing.

« Quand il y a un abus de confiance – pour reprendre l’exemple de Stuttgart - qui oppose les citoyens d'un côté et les médias et les autorités de l'autre, on cherche alors d'autres forums pour s’organiser et discuter », objecte Andreas Bühler, membre des Verts à Stuttgart. La communauté Facebook des opposants de « Stuttgart 21 » compte plus de 100.000 membres et obtient ainsi une plus grande portée qu'un journal régional.

Communication politique dans le monde du web

© Colourbox.comLa question quant aux conséquences politiques pertinentes des nouveaux moyens de communication reste ouverte pour le moment. Elle fait cependant déjà l'objet d'un projet financé par la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG) (ndt : Institution pour promouvoir la recherche scientifique en Allemagne) dont le but est d’étudier la « communication politique dans le monde du web », et qui a débuté en avril 2011 sous la direction des spécialistes en sciences des médias : Gerhard Vowe et Marco Dohle.

Ils ne devraient pas manquer de documents. Que ce soit WikiLeaks ou Guttenplag (ndt : référence au plagiat dans l’affaire Guttenberg), « Stuttgart 21 » ou le « Printemps arabe » - le web 2.0 fut toujours perçu comme une force motrice. Mais l'était-il vraiment à chaque fois ? Une révolution par internet et les réseaux sociaux, précisément dans des pays où l’on a communément du mal à établir une connexion téléphonique analogique ? C'est une aubaine pour les adeptes des théories conspirationistes. Ils ont depuis longtemps qualifié le « Printemps arabe » de mise en scène de grande envergure ourdie par « l'Occident » pour se débarrasser des derniers leaders progressistes restants du monde islamique, à l'aide des toutes dernières nouveautés technologique de la Silicon Valley américaine. Des rapports, comme celui du 13 juin, d'un étudiant américain qui s'est « révélé » être la bloggeuse syrienne Amina Abdallah Arraf devrait apporter de l'eau à leur moulin.

Regard à travers des lunettes occidentales ?

© Colourbox.comLes semaines précédentes, la fille imaginaire de Damasque, prétendue lesbienne, au nom d'utilisateur « Amina A. » était devenu l’une des voix les plus importantes de la révolution en raison de son opposition à l'égard du régime. Les médias en Syrie, tout comme en Libye, sont soumis à une censure rigoureuse ce qui fait que les journalistes étrangers exclus du territoire dépendent - lors de la couverture médiatique - de témoignages sur les blogs et des vidéos YouTube dont l'authenticité est difficilement vérifiable.

Pourtant, les constats sur le rôle des réseaux sociaux concernant les évènements dans le monde arabe sont tout à fait partagés. Will Heaven du Daily Telegraph, par exemple, met en garde contre une vision déformée par des lunettes occidentales et rappelle que la « révolution verte » iranienne en 2009 a été célébrée précipitamment comme « une révolution Twitter », avant qu'on ne découvre que seulement 0,027% de la population disposait de comptes correspondants. « Les médias occidentaux », dit Heaven, « se sont concentrés exprès sur les technologies de l’Ouest, et moins sur le fait que ce furent les manifestations actives dans les rues - un moyen très connu des révolutions - qui ont conduit à la chute des dictateurs. »

Des conclusions remarquables

Le journaliste et cinéaste germano-égyptien, Philip Rizk, débouche sur une conclusion similaire. Lors des jours de la révolte égyptienne, il écrit sur son blog : « ces réseaux sociaux ont évidemment joué un rôle. Mais la plupart des gens ne sont pas des jeunes passant plusieurs heures par jours sur internet. Donc, il ne suffit pas de la qualifier uniquement de révolution Twitter ou Facebook. » D’après ses observations, il s'agissait davantage d'une « révolution par les pieds » où de petits groupes, initiant des marches à travers la ville, devinrent des armées de milliers de personnes.

Malgré tout, même s'ils sont conscients qu'il est encore trop tôt pour une évaluation définitive, les « conseillers en innovation » du Ministère des Affaires Etrangères américain, Alec Ross et Ben Scott, pensent qu'il est temps de tirer quelques conclusions notables. « Ce qui se passe au Moyen Orient n’est en rien une révolution déclenchée par la technologie - mais la technologie a joué un rôle important. » Pour eux, il est évident que les réseaux sociaux accélèrent le changement politique en reliant des groupes aux mentalités semblables et en permettant la coordination en temps réel du mouvement en gestation. Le processus de formation d'un mouvement est abrégé et ne s’achève plus après plusieurs années, mais après quelques semaines ou mois. « Le Che Guevara du 21ème siècle est le réseau. Il n'y a pas besoin d'un individu hors normes pour organiser et mobiliser les masses. »

Roland Detsch
travaille comme rédacteur, journaliste et auteur indépendant à Munich et à Landshut.

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Août 2011

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