Climat ? Art ? Recherche ? « Climatologie artistique ! »

L’art contemporain devient-il scientifique et la science actuelle, artistique, même ? Comment – et jusqu’à quel point – les deux systèmes peuvent-ils profiter l’un de l’autre, surtout lorsqu’il s’agit d’un phénomène peu compris comme le changement climatique ? Un livre vient de paraître, qui pose ces questions en s’appuyant sur des projets artistiques et des entretiens avec des experts – et découvre des réponses surprenantes.
Pour Victor Smetacek, il est évident que les artistes peuvent en apprendre à la science, au sujet du changement climatique. Ce professeur d’océanographie biologique à l’institut Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine à Bremerhaven crée en 2009 le projet de recherche LOHAFEX, aux qualités artistiques et « conceptionnelles » indéniables – et pas uniquement d’après son concepteur.
Dans le cadre de LOHAFEX, 20 tonnes de sulfate de fer dissout ont été répandues sur une surface de 300 km² au sud de la Mer polaire, pour étudier les variations de la capacité de la flore marine à absorber le CO² - une expérience de géo-ingénierie qui devrait aussi, selon M. Smetacek, entraîner un certain « sentiment à l’égard de l’eau » et pour ses habitants.
Sentiment à l’égard de l’eau, intuition pour le climat
Smetacek ne se contente pas d’une simple analyse des données chiffrées pour comprendre le lien complexe entre océan et climat : nous avons besoin de nouveaux concepts plus esthétiques et intuitifs – par exemple pour imaginer une perception fondamentalement différente de la part des copépodes attirés par LOHAFEX : « Il faudrait être couvert de longues soies sensorielles et être plongé dans un bassin plein de miel, que quelqu’un remue ensuite. » Pour provoquer la sensibilité de la science, il faudrait donc une sorte de performance artistique à caractère scientifique.
La manière dont une telle expansion de la perspective scientifique par l’intuition artistique pourrait se présenter est illustrée à travers l’installation "The Yellow Cell" (ndt : « La Cellule Jaune »), de Jan-Peter E.R. Sonntag. Dans des circonstances artificielles, par une température ambiante de 40°C et une hygrométrie à 90%, le visiteur est exposé à une lumière jaune infinie qui accroît ses taux de sérotonine, et ce en présence de caligos - papillons qui absorbent la sueur.
Ainsi, chacun peut éprouver à ses dépens, dans le cadre d’un protocole expérimental comportant des constantes, les conséquences de paramètres environnementaux modifiés.
Interface expérience

On retrouve les théories de Smetaceks et la cellule jaune à chaleur de Sonntag dans un volume richement illustré nommé Klimakunstforschung (ndt : Climatologie artistique), paru aux éditions Merve courant 2011. Sur près de 220 pages – hors photos – il démontre de façon exemplaire et à l’aide de 16 travaux à quel point les artistes, partout dans le monde, pratiquent la climatologie, utilisent des méthodes scientifiques ou reflètent le phénomène du changement climatique sur le plan écologique, esthétique et social par les moyens qui leurs sont propres – la plupart du temps par le truchement d’une expérience au résultat non défini et composée de manière créative.
Les projets sont complétés par des entretiens avec des historiens des sciences, des chercheurs et spécialistes des arts réputés, qui étayent la question d’une éventuelle « scientificité » des œuvres d’art de façon théorique. Les artistes viennent en partie même directement du milieu scientifique. Dans tous les cas, ils utilisent des conclusions scientifiques pour les transformer en processus artistique.
De l’utilité de la beauté
Il en est ainsi chez Susanne Lorenz, originaire de Berlin, qui a intégré des recherches sur la force purificatrice de plantes aquatiques au « Land-Art-Projekt » Line of Beauty – das 5. Klärwerk (ndt : Projet paysage-art : Ligne de beauté – la 5ème station d’épuration) : dans son canal arqué en forme de S, au beau milieu d’un paysage fluvial dans le bassin de la Ruhr, elle combine l’idée écolo-pragmatique d’une station d’épuration à base de plantes avec la théorie d’une ligne idéale de beauté naturelle du 18ème siècle - au sens de William Hogarth.
Ursula Damm, artiste et professeure à l’université Bauhaus de Weimar suit le même principe avec Treibhauskonverter (Venus V), donc « Convertisseur de serre », projet fondé sur la « théorie endosymbiotique » de la biologiste Lynn Margulis, où chacun peut « établir » lui-même un équilibre écologique entre des algues et des daphnies dans un aquarium.
A l’aide d’une manivelle rigide, on pompe d’un puits de l’eau riche en CO², pour la déverser dans l’aquarium afin d’accélérer la croissance des algues – source de nourriture des daphnies. Quand le rapport entre croissance des plantes et population de crustacés est bon, les cladocères peuvent continuer à arborer une belle lumière de type LED. Dans ce cas le mot « beloved », illuminé d’une lumière bleu, devient lisible. Si cela ne réussit pas, l’illisibilité indique l’échec de l’homme.

Climatologie comme expérience sonore
Selon Ursula Damm, Treibhauskonverter (Venus V) veut surtout réaliser le désir de l’homme de „pouvoir contrôler la nature, tombée dans le déséquilibre, par la technologie“. Le fait que les résultats de l’expérience esthétique influencent à leur tour la recherche est également voulu - un aspect partagé par nombre de travaux recueillis dans Klimakunstforschung.
Le projet artistique le plus abouti en la matière s’intitule Wasser – kann man Wolken hören? (ndt : « Eau – peut-on entendre les nuages ? »). Il tente d’évaluer les données climatiques sur l’eau tirées de l’atmosphère, comme les quantités d’eau et de glace, la pression de l’air, la température ou le point de rosée, non pas de la manière scientifique habituelle (graphique), mais plutôt en les rendant directement tangibles par le biais de partitions sonores. Pour Thomas Koop, co-initiateur du projet, cela représente une réelle plus-value scientifique, car l’homme est capable d’analyser des « signaux acoustiques avec une grande précision. »
Une troisième catégorie : Géo Trouvetou
Heureusement, malgré ces exemples visiblement bien choisis par les éditeurs, Klimakunstforschung ne commet à aucun moment l’erreur d’effacer les frontières entre ces deux systèmes complètements différents. Tout comme la recherche inclut depuis toujours la créativité et l’intuition dans ses expériences, l’ouvrage révèle, dès l’entretien avec l’historienne des sciences Lorraine Daston, que l’art recherchait aussi constamment les savoirs scientifiques, et ce au plus tard depuis la Renaissance. S’il y a toujours eu des rapprochements, les différences épistémologiques restent cependant visibles aujourd’hui.
C’est surtout le psychologue social, Harald Welzer, lui-même ancien galeriste, travaillant sur le projet de recherche axée KlimaKultur (ndt : « Culture Climat ») à l’institut d’étude scientifique des arts d’Essen, qui souligne lors de son entretien l’importance de la différenciation entre le « désintéressement » kantien du côté esthétique artistique, et le côté scientifique et objectif qui s’intéresse à l’utilité des conclusions tirées : « La manière dont l’art obtient des résultats est systématiquement et substantiellement différente de celle appliquée par la science ».
Welzer refuse également la revendication artistique-conceptionnelle des projets de géo-ingénierie comme LOHAFEX de Victor Smetacek : « de toute façon, ce n’est pas de la science pour moi. Ni de l’art. Mais une troisième catégorie, que j’appellerais Géo Trouvetou. »

est directeur d’une rédaction et travaille comme critique littéraire ainsi que comme journaliste culturel et scientifique (Frankfurter Allgemeine Zeitung, Süddeutsche Zeitung, NZZ am Sonntag, Westdeutscher Rundfunk) à Cologne.
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Juillet 2011
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