Migration en France et en Allemagne

Il n'y a pas de rencontre au singulier

Photo: Jakob Polaczek
Mot de bienvenue de Marica Bodrožić,
marraine du projet Internet Immigration – À l'étranger – à la maison

Nous vivons une époque où les frontières se décalent. Ce décalage s'est amorcé dans nos têtes. C'est toujours la première étape. Le premier lieu où se passent nos actions, c’est notre tête. Nous y conservons des pensées que nous formulons à partir de notre langage et de nos expériences. Tout comme les hommes ont des blessures, le monde extérieur peut aussi présenter des blessures. C'est juste que nous ne les voyons plus. À chaque frontière, des hommes ont pleuré, des hommes ont perdu la vie pour protéger leurs frontières. Pour des raisons géopolitiques, nous avons besoin de frontières, mais nous pouvons les modifier de notre point de vue, car nous savons qu'elles sont artificielles. La terre nous appartient à tous, c'est pourquoi les êtres humains aiment voyager dans d'autres pays, et dans ce que nous ne connaissons pas encore de la terre, nous trouvons en nous des équivalences, des échos, dont nous pouvons nous réjouir. Beaucoup de gens viennent en France parce qu'il n'y a que là qu'ils puissent trouver cette forme précise de vie et de culture. Même si l’on essaye ailleurs d'imiter le savoir-vivre français, il est impossible de vraiment l'imiter. Ce type de frontière est une belle frontière car elle ouvre l'espace culturel dans lequel un autre peuple vit avec ses expériences collectives, ses traditions et, bien sûr, également son langage. Mais qu'y a-t-il de l'autre côté de la frontière ? Pour toutes ces raisons, ce qui se trouve de l'autre côté de la frontière ne doit pas nous faire peur. Il est toutefois important que la différence soit visible à tous les niveaux, que nous prenions conscience de nos peurs et de nos difficultés dans les relations avec autrui, et que nous les exprimions. Tous les non-dits se dressent entre les individus comme des murs. En parlant, nous construisons des ponts. Nous ne devons donc en aucun cas être tous semblables. Nous possédons le langage pour communiquer sur nos mondes intermédiaires. Il est très important et il peut être très enrichissant que nous soyons différents. Cependant, il y a une chose sur laquelle nous ne pouvons pas faire l'impasse, que ce soit dans notre culture ou dans une culture différente : la communication entre les hommes est une chose très complexe, même la parole peut entraîner des quiproquos. Être humain nous demande beaucoup de vertus dont la patience est certainement l'une des plus importantes.
J'ai toujours appris le plus des êtres qui étaient différents de moi. L'étranger a ouvert ma vie et l'a agrandie. L'inconnu en nous est une grande partie de notre être, de notre caractère. L'invention de la psychanalyse en a apporté la preuve et a modifié l'humanité entière dans tous les sens. Souvent, nous, les humains, pensons savoir qui nous sommes, mais nous ne pouvons jamais le savoir, tant que nous vivons, nous restons une terre pleine de mystère mais non vierge. Être vivant signifie changer et avoir la possibilité de devenir quelqu'un d'autre.

Les gens qui sont partis dans un autre pays dont par exemple ils ne connaissaient pas même la langue, sont en quelque sorte des pionniers à mes yeux. J'éprouve beaucoup de respect pour ceux qui cherchent. Ceux qui cherchent sont des personnes qui se préoccupent, qui s'ouvrent à l'inconnu. Ceux qui cherchent sont ceux à qui des miracles peuvent encore arriver. Nous cherchons tous une bonne ou une meilleure vie. Tous les êtres humains, qu'ils soient jeunes ou vieux, quelle que soit leur culture d'origine, où qu'ils aillent, veulent tous une vie agréable et, pour certains, meilleure que celle qu'ils ont déjà. Lorsque nous allons vers les autres, des mouvements se mettent en place. Nous devons nous emmener nous-mêmes, il n'y a pas de rencontre sans nous-mêmes. Il n'y a pas de rencontre au singulier, nous avons besoin des autres, nous dépendons de la bonté des autres. Ceux qui ont un peu parcouru le monde savent que le charme et la sympathie sont plus importants que le droit. Nous avons des droits mais c'est parfois secondaire. Nous ne pouvons pas faire valoir notre droit si les autres ne nous l'offrent pas. Nous pouvons aussi décider d'être bons avec les autres. Si nous pouvons le faire, nous ouvrons des portes, symboliques, comme on ouvre les portes d'une maison. Devant nous les êtres humains, la vie met des maisons et des pièces dans lesquelles nous pouvons rentrer de différentes façons. Nous pouvons choisir la manière dont nous souhaitons le faire. Les pièces que nous ne faisons que traverser peuvent ne pas toujours être pleines d'harmonie. Il est également important de pouvoir nous disputer. Il n'existe pas d'harmonie durable. Nos différences, et tous les êtres humains sont différents, sont souvent à l'origine de malentendus. Lorsque nous créons les bases dans notre langue, nous pouvons aller plus librement vers l'autre, tout en sachant que nos différences peuvent peut-être nous séparer. C'est une protection, une sorte de pilier de soutien pour la rencontre. Même les ponts ne tiennent pas seuls. Il faut les construire convenablement et solidement. Il est possible d’apprendre à les construire convenablement et solidement, afin qu'ils ne s'effondrent pas au moment crucial. Nous devons aussi être vrais dans notre langage, et le faux, les attrapes, peuvent être très douloureux. Nous n'aimerions pas non plus manger d’un faux pain qui ne nous rassasierait pas. Le langage, lui aussi, nous nourrit. Afin de pouvoir nous en rassasier, nous devons bien le traiter.

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