Littérature

Poésie et camp de travail : Herta Müller, prix Nobel de littérature

Herta Müller; © Annette Pohnert / Carl Hanser VerlagHerta Müller; © Annette Pohnert / Carl Hanser VerlagDu point de vue thématique, les romans et poèmes de Herta Müller sont restés prisonniers du passé de l’auteur et de la dictature en Roumanie, son pays natal. Mais du point de vue littéraire, ils se nourrissent de la poésie de sa langue maternelle, l’allemand. En décembre 2009, l’auteur a reçu le prix Nobel de littérature.

Herta Müller habite généralement un appartement situé dans l’un des étages supérieurs d’un immeuble. Aujourd’hui encore à Berlin-Friedenau où elle vit, l’écrivain, née dans le village roumain de Nitzkydorf, au Banat germanophone, se plie à ce rituel. Il date de l’époque où la police secrète, la Securitate, se rendait au domicile de ceux qu’elle suspectait pour fouiller dans leurs affaires personnelles ou pour assassiner les opposants au dictateur Nicolae Ceauşescu.

« Nous sommes tout près. Le temps est compté »

Couverture du roman “Atemschaukel”; © Carl Hanser VerlagAprès leur émigration en République fédérale, en 1987, Herta Müller et son ex-mari, Richard Wagner, reçurent encore des menaces de mort par téléphone, même après la mort de Ceauşescu. « Nous sommes tout près. Le temps est compté » disaient ces messages, « arrêtez, si vous tenez à la vie ». L’office fédéral allemand de renseignements leur conseilla d’éviter de se promener la nuit dans les parcs, de se rendre chez des inconnus et
« d’habiter un appartement au rez-de-chaussée ».

Même si les menaces de mort anonymes se sont tues, les ombres du passé sont toujours présentes. « La méfiance s’élève au-delà de tous les murs » peut-on lire dans le roman paru en 2009, Atemschaukel, qui oppose une fois encore à la terreur de l’état la beauté mélancolique d’une langue poétique.

Omniprésence de la terreur

Cover des Romans Der Fuchs war schon damals der Jäger; © Carl Hanser VerlagL’écriture de Herta Müller est aussi littérairement soutenue que sont profondes les caves obscures dont ses thèmes restent prisonniers. En fait les horreurs du totalitarisme poursuivent l’écrivain depuis qu’elle est enfant. Elle redoutait les explosions de colère de son père, un ancien SS ; sa mère a fait partie des 80.000 « Volksdeutsche » déportés pendant cinq ans dans les camps de travail soviétiques. Herta Müller doit même son prénom à l’une des amies de sa mère morte au goulag.

Couverture du livre “Der König verneigt sich und tötet”; © Carl Hanser VerlagAlors qu’elle était encore lycéenne, Herta Müller rejoignit le groupe d’écrivains critiques du régime, « Aktionsgruppe Banat ». En 1979, elle perdit son travail de traductrice dans une usine de machines-outils, pour avoir refusé de collaborer avec la Securitate. « Lorsqu’elle ne sut plus à quel saint se vouer, lorsque les persécutions contre sa personne devinrent insupportables », elle commença à écrire. Ses débuts littéraires, Niederungen (Basses-Terres) (1982) qui décrivent la triste vie des souabes du Banat réussirent encore à paraître sans être censurés, mais ses concitoyens du Banat lui reprochèrent de les avoir calomniés.

Démoralisée par les interrogatoires et « condamnée à la solitude » dans sa vie privée, Herta Müller quitta la Roumanie sur un tracteur en hiver 1987, avec deux valises, en direction de l’Allemagne fédérale. Mais cela ne mit pas un terme aux insultes dont elle était l’objet : « On devrait brûler ses livres, et, elle, l’enfermer dans une prison » lui écrivit-on.

Blessures de l’histoire, merveilles des histoires

Couverture du roman “Der Mensch ist ein großer Fasan der Welt”; © Carl Hanser VerlagPendant quinze ans les gangsters qui agissaient pour le compte de Ceauşescu et leurs successeurs se sont livrés à la chasse à l’homme contre moi, écrira Herta Müller dans son volume d’essais, Der König verneigt sich und tötet (Le roi s'incline et tue) : une expérience qui la marqua à tout jamais. Voilà de quoi répondre aux critiques qui lui réclament de poser enfin ses valises en Allemagne et d’écrire un roman sur un sujet d’actualité.

La cruauté des camps d’extermination, la corruption de l’appareil d’état, les tortures et les meurtres, les traumatismes - jusqu’à les pousser à la folie – infligés à l'individu par un despotisme autiste forment jusqu'à présent le fil rouge qui parcourt l’ensemble de l'œuvre de Herta Müller, une œuvre aussi réaliste que poétique, à commencer par la nouvelle Der Mensch ist ein großer Fasan auf der Welt (1986, L'homme est un grand faisan sur terre, Folio, trad. Nicole Bary) en passant par les romans Der Fuchs war damals schon der Jäger (1992, Le renard était déjà le chasseur, Le Seuil, trad. Claire de Oliveira) ou Heute wäre ich mir lieber nicht begegnet (1997, La convocation, Métailié, trad. Claire de Oliveira) jusqu'à Atemschaukel (La Balançoire du souffle, à paraître chez Gallimard).

Déconstruire et assembler

Cover des Buchs Die blassen Herren mit den Mokkatassen”; © Carl Hanser VerlagL’écriture de Herta Müller atteint les sommets extrêmes de la poésie quand elle cherche à maîtriser l’horreur. L’ancien ministre de la culture Michael Naumann (SPD) a évoqué à ce propos la « foi en la magie libératrice de l’écriture. » Les livres de Herta Müller sont truffés de « mots étranges, désuets, comme on en trouve dans les passeports ». Celui qui ne fait plus confiance à la langue de bois, doit donner à la terreur une voix nouvelle, voire une voix démodée.

C’est encore plus évident dans ses découpages poétiques, oscillant entre le grotesque et le surréaliste et permettant une lecture à un double niveau, que dans le reste de l’œuvre : ses livres de poèmes, de collages selon la technique du patchwork, Im Haarknoten wohnt eine Dame (2001) et Die blassen Herren mit den Mokkatassen (2006) sont fabriqués avec des mots découpés dans des journaux et collés ensemble. Au rythme saccadé des découpages, l’idylle naïve de la nature dans les poèmes est réduite à néant d’un trait de plume tiré sur la terreur ordonnée par l’état. « Im Federhaus wohnt ein Hahn » (« Dans la maison de plume un coq habite/ un lièvre habite la maison de fourrure/Dans la maison du coin – la patrouille/ pousse quelqu’un par-dessus le balcon /par-dessus le sureau/ et c’était encore un suicide. »)

Les fantômes du passé demeurent

Couverture du roman “Heute wäre ich mir lieber nicht begegnet”; © Carl Hanser VerlagLa mosaïque des chapitres de Atemschaukel est elle aussi traversée de part en part par la force du verbe poétique, par des mots comme « Hautundknochenzeit » (temps-de-la-peau-sur-les-os),« Tageslichtvergiftung » (empoisonnement-à-la-lumière-du-jour), ou « Hungerengel » (ange-de-la-faim), un néologisme emprunté à Oskar Pastior - Prix Georg Büchner – qui, comme la mère de Herta Müller passa cinq années dans un camp de travail ukrainien. C’est avec lui qu’Herta Müller voulait écrire ce livre : en 2006 la mort de Pastior donna une nouvelle orientation au projet.

Dans Atemschaukel la littérature constitue le fondement de l’existence : lorsqu’à l’époque de Staline, le jeune roumain de langue allemande Leopold Auberg doit partir pour le goulag, pour être enfermé dans une fosse de mâchefer, il range ses maigres trésors dans une mallette de gramophone qui lui sert de valise : « un volume relié en lin du Faust, Zarathoustra, un petit livre de Weinheber et une anthologie de poésie des huit derniers siècles. » Une fois encore la langue de l’intime donne un visage poétique, mais pas rassurant, à ce mélange de peur quotidienne, de faim omniprésente, et d’épuisement permanent : « Je mange un bref sommeil ».

« Paysages du déracinement »

Après sa libération, le narrateur se dit « enfermé en lui et jeté hors de lui ». La phrase de sa grand-mère qui a tellement contribué à sa survie - « je sais que tu reviendras » - ne peut pas l’empêcher de se sentir un étranger dans sa propre famille. Celui qui survit, c’est ce que veut signifier Herta Müller, doit constamment chercher à écrire contre le passé pour continuer à survivre. C’est dans cette réflexion que le « paysage du déracinement », dont le comité Nobel a fait l’éloge, trouve ses racines.

Il est donc probable que le prochain livre de Herta Müller sera une nouvelle descente dans l’enfer de la dictature roumaine. Son auteur continuera à habiter l’un des étages supérieurs de son immeuble.

Thomas Köster
est l'un des deux directeurs du Südpol-Redaktionsbüro Köster & Vierecke. En plus il travaille comme journaliste dans les domaines de la culture et des sciences à Cologne (Frankfurter Allgemeine Zeitung, Süddeutsche Zeitung, NZZ am Sonntag, Westdeutscher Rundfunk).

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Traduit de l’allemand par Nicole Bary
Décembre 2009

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