Dynamique et diversifié: Le théâtre germanophone en Allemagne

D'aucuns prétendent que le théâtre est un lieu où la société réfléchit sur elle-même. Il doit y avoir quelque chose de vrai dans cette thèse, et c'est bien là-dessus qu'ont travaillé les scènes allemandes à l'issue d'un long hiver et à la mi-saison 2004/05, par le biais d'une série de débats importants : la nouvelle peur d'un déclin allemand est thématisée dans les dernières mises en scène des drames de Gerhart Hauptmann, ou de ceux de Fritz Kater, Marius von Mayenburg et Volker Braun, qui traitent du chômage. Dans Egmont de Goethe, on discute du prix que la liberté doit payer à la sécurité à l'Ouest ; dans l'inaltérable Jungfrau von Orléans de Schiller, c'est le fondamentalisme qui est mis en scène ; et Der Bus, la légende des saints, de Lukas Bärfuss, vaut tout autant que la Bible ou les Dix commandements dès lors qu'il s'agit d'évaluer le regain de religiosité même dans les sociétés laïques.
Cela ne veut pas dire que, pour chaque conflit, le théâtre a une solution esthétique et analytique satisfaisante sous la main. Mais, en dépit de l'année Schiller obligée, il est bien davantage qu'une institution destinée à promouvoir en douceur le patrimoine théâtral national. Et ce fut le cas même dans un XIXe siècle féru d'Histoire, lorsque les seigneurs ruraux et les bourgeois des villes voulaient se voir représentés dans leur propre théâtre. C'est néanmoins de cette époque que date le système des théâtres municipaux et nationaux subventionnés à hauteur de 150 millions, et c'est à eux que le public doit un superbe répertoire de pièces classiques, modernes et contemporaines - et le théâtre allemand ses ensembles les plus extraordinaires (comme actuellement au Thalia-Theater de Hambourg, au Kammerspiele de Munich et, le plus génial d'entre tous, l'ensemble devenu légendaire de la Volksbühne de Berlin, " am Rosa-Luxemburg-Platz ").
Une nouvelle génération
Le théâtre germanophone en Allemagne, en ville comme en province, est multiple et plus dynamique qu'on le dit. Dans les communes, l'obligation de réaliser des économies a rendu de nombreuses scènes ingénieuses. Mais dans les grands théâtres également, les structures, modernisées au cours des dernières années, sont devenues moins coûteuses. Dans les réseaux de coproduction déjà usuels entre les " théâtres off " de premier plan, les théâtres municipaux sont de plus en plus nombreux.Avec Armin Petras, Thomas Ostermeier, Michael Thalheimer et Stephan Kimmig, une nouvelle génération de metteurs en scène succède aux grands noms des années 1970 et 1980 (Peter Zadek et Claus Peymann, ou encore Christoph Marthaler et Franck Castorf, les " figures paternelles " de notre époque). Les metteurs en scène comme Nicolas Stemann, Sebastian Baumgarten, Christiane Pohle et Sebastian Nübling, les auteurs-metteurs en scène comme René Pollesch, les équipes comme " Rimini Protokoll " ou Daniela Kranz/Jenke Nordalm, ont fait leurs premières armes au Théâtre off (groupes indépendants, puis théâtres subventionnés recevant des aides au coup par coup, en fonction des projets) et travaillent aujourd'hui dans les deux domaines. Les metteurs en scène de cette génération ont notamment fait entrer des éléments de l'art conceptuel et des mises en œuvre de pièces collectives dans les théâtres municipaux. Ils adaptent films et romans à la scène et portent même des projets sur les scènes secondaires, où caméras-vidéo et écouteurs ont beaucoup plus d'importance que les acteurs eux-mêmes.
Les points de relais de la vie culturelle
Grâce à une promotion intense des auteurs, le théâtre littéraire est toujours vivant. Des concours (comme le Mülheimer Stückefestival/Festival de pièces de théâtre de Mülheim, ou le Berliner Stückemarkt/Marché aux pièces de théâtre de Berlin), des séminaires et des colloques d'auteurs, comme à Hambourg, Munich ou Heidelberg, sollicitent et encouragent la production contemporaine de textes pour le théâtre. En dépit des barrières linguistiques, les metteurs en scène étrangers de premier plan sont de plus en plus nombreux à travailler pour le théâtre allemand. Après Robert Wilson et Dimiter Gotscheff, ce sont aujourd'hui Johann Simons et Alice Zandwijk (Pays-Bas), Luk Perceval et Alain Platel (Belgique), Krzysztof Warlikowski (Pologne) et Alvis Hermanis (Lituanie) qui s'allient à divers théâtres pour des projets individuels. Et les festivals internationaux (Theater der Welt, cette année à Stuttgart ; Theaterformen, jusqu'à maintenant à Brunswick/Hanovre ; Neue Stücke aus Europa à Wiesbaden) sont souvent les amorces de ce genre de coopération.Même si les théâtres " de province " ne reflètent pas exactement ce que l'on appelle le " dernier cri théâtral ", ils sont quand même un point de relais de la vie culturelle de leur région. Ils rassemblent les retraités et les élèves des écoles, renforcent une ville dans la conscience de sa propre valeur, offrent un forum de discussion à leur public. Dans les grandes villes, les projets mettant en scène des émigrés, des SDF, des handicapés ou des détenus dépassent l'art proprement dit pour oeuvrer à l'intégration sociale. Et tous contribuent à ce que le théâtre bourgeois demeure curieux et ouvert, et ne passe pas son temps à faire du nombrilisme.
Journaliste et rédactrice indépendante A la revue spécialisée "Theater heute"
Traduction :Marie-Lys Wilwerth et Martine Bloch, Goethe-Institut de Paris
Avril 2005
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