Société

«Migration irrégulière » – Entretien avec Dita Vogel

Dita Vogl; © HWWIDita Vogl; © HWWIRéfugiés, victimes de persécutions, clandestins, sans aucun statut, ils sont des centaines de milliers à vivre dans les pays de l’Union européenne. Et pour échapper au danger permanent d’expulsion, ils sont contraints de se cacher, de travailler en étant sous-payés, et n’ont pas accès aux soins médicaux. Entretien avec Mme Dita Vogel qui dirige le groupe de recherche sur la « migration irrégulière » au Weltwirtschaftsinstitut de Hambourg (HWWI).

Madame Vogel, combien l’Allemagne compte-t-elle « d’immigrés clandestins»?

Personne ne sait exactement combien de personnes vivent en Allemagne sans permis de séjour. Notre institut en évalue le nombre entre 200 000 et 400 000 – chiffre qui régresse depuis des années, le maximum ayant été atteint en 2005 avec 700 000 personnes sans statut légal. Ce recul est lié notamment à l’élargissement de l’UE – qui a fait par exemple que les émigrés polonais bénéficient désormais d’un statut légal. Des tendances similaires sont visibles dans d’autres pays de l’Union, où des programmes de régularisation et la crise économique ont également contribué à ce recul.

Vous utilisez le terme de « migration irrégulière ». Pourquoi?

«Migration irrégulière » est une notion qui s’impose de plus en plus dans les organisations internationales et les débats scientifiques. Les « migrants irréguliers » sont des hommes et des femmes qui, selon le droit en vigueur dans le pays, ne devraient pas s’y trouver. Ils y sont entrés bien que n’y étant pas autorisés, ou y sont restés alors qu’ils auraient dû en partir. Dans les textes officiels, il est aussi souvent question de « séjour illégal ». Mais l’adjectif « illégal » est souvent ressenti comme stigmatisant.

Ces «résidents illégaux » sont-ils tous des réfugiés ou des victimes de persécutions, ou bien plutôt des gens qui ont l’esprit d’entreprise et le goût du risque?

L’un n’exclut pas l’autre. Celui qui, réfugié ou persécuté, parvient à gagner l’Allemagne ne fait généralement pas partie des plus faibles et des plus pauvres dans son propre pays. Pour les réfugiés, l’illégalité est souvent une étape provisoire : ils entrent de façon illégale dans un pays, s’efforcent de demander l’asile et replongent éventuellement dans l’illégalité s’ils n’arrivent pas à rendre leur cause crédible, ou si la raison de leur fuite n’est pas reconnue comme légitimant leur asile.

Mais ils sont pourtant nombreux à travailler « au noir »…

De nombreux migrants irréguliers réussissent à s’intégrer dans l’économie souterraine allemande, en travaillant par exemple dans des familles, dans des restaurants, dans l’agriculture ou sur des chantiers. Sur ce marché du travail, un certain nombre d’entre eux parviennent, grâce au zèle et à l’esprit d’entreprise, et en dépit de salaires extrêmement bas, à s’en sortir et à aider leurs familles restées au pays. D’autres se font avoir sans savoir comment ils peuvent se défendre.

Les contrôles aux frontières étant renforcés, comment parviennent-ils à entrer sans papiers dans les pays de l’Union européenne ?

Traverser la Méditerranée en bateau ou se rendre aux Canaries est la voie de l’illégalité la plus connue, mais certainement pas la plus fréquente. Nous présumons qu’aujourd’hui, la plupart des émigrés irréguliers entrent dans le pays comme touristes, ou encore passent les contrôles douaniers avec de faux papiers.

Comment les pays de destination traitent-ils lesdits illégaux ? pouvez-vous comparer la situation en Allemagne avec celle existant dans les autres pays de l’UE ?

En principe, tous les pays de l’Union européenne sont d’accord sur le fait que, d’une part les Droits de l’homme doivent être respectés indépendamment du droit de séjour et, d’autre part, que les émigrés non bénéficiaires du droit de séjour doivent être renvoyés le plus vite possible dans leur pays, au mieux de leur plein gré, mais, le cas échéant, par la force. Les régularisations ne doivent être qu’exceptionnelles. La manière dont tout cela est appliqué dans la réalité diffère selon les pays. Il existe par exemple en Allemagne un « devoir de transmission », selon lequel les employés de la fonction publique doivent faire part aux responsables de l’émigration des cas de séjours illégaux. Cette obligation a été assouplie l’année dernière, car elle pouvait empêcher la scolarisation des enfants et les soins d’urgence dans les hôpitaux. Il faut désormais qu’elle soit appliquée localement sous cette forme assouplie, afin que même les parents sans statut puissent envoyer leurs enfants à l’école, ou, le cas échéant, se faire soigner à l’hôpital. Dans d’autres pays, cette coopération entre les diverses autorités responsables est moins intense.

Moyens pour sortir de l'illégalité

Logo du Weltwirtschaftsinstitut de Hambourg (HWWI)Quels sont les différents moyens de sortir de l’illégalité ?

Le premier et le plus important est le retour volontaire dans le pays d’origine. Pour de nombreuses personnes, l’illégalité n’est qu’une étape dans leur vie. Ils retournent chez eux parce qu’ils ont atteint les revenus qu’ils s’étaient fixés, ou que les conditions se sont améliorées dans leur pays, ou encore parce qu’ils ne supportent plus de vivre dans l’illégalité.

Et dans les pays d’accueil ?

De nombreux pays ont élaboré des programmes de légalisation. Dans d’autres, comme par exemple en Allemagne, on tolère ceux qu’on ne peut expulser, qui entrent alors dans une « zone grise », laquelle peut déboucher sur une nouvelle illégalité, sur la légalité, ou sur le retour dans le pays d’origine.

L’Union européenne veut s’attaquer aux pratiques d’exploitation et, par des contrôles très stricts, mettre un terme à l’emploi de clandestins. Cela peut-il être utile ?

Les directives sur des sanctions et des contrôles uniformes dans les pays de l’UE sont, en fin de compte, formulées de façon très vague. Leur application dépend des États membres. Il est plus important de noter que la directive de 2009 réglementant les sanctions à l’encontre des employeurs, prévoit que les États doivent offrir aux employés des mécanismes de plainte efficaces à l’encontre des employeurs, par exemple par l’intermédiaire de tiers, comme les syndicats. Les pires dérives quant à l’emploi illégal d’étrangers, qui font que des êtres sans statut sont escroqués sur leur salaire, ne peuvent être combattues qu’avec lesdits employés et non contre eux. C’est une garantie en retour pour les employés allemands, car nul ne peut affronter une concurrence basée sur le dumping de zéro euro de l’heure.

D’aucuns suggèrent de stopper déjà l’immigration dans les pays d’origine. Qu’en pensez-vous ?

C’est déjà le cas dans une large mesure. Les visas ne sont accordés qu’après un examen très strict, et les compagnies aériennes doivent rapatrier les gens à leurs frais si elles n’ont pas dûment contrôlé les papiers. Cela fonctionne, mais il y a des effets secondaires négatifs qui ne sont pas suffisamment pris en compte. Par exemple, dans quelle proportion on dissuade ainsi de voyager des visiteurs potentiels. On remarque également que des contrôles plus sévères aux frontières mènent à une prolongation de la durée de séjour des migrants irréguliers, car le retour et le va-et-vient deviennent risqués. Dans les débats scientifiques, de tels phénomènes sont également appelés « effets d’encliquetage ».

Entretien mené par Volker Thomas, journaliste indépendant à Berlin et directeur de l’Agence Thomas Presse & PR

Traduction : Marie-Lys Wilwerth et Martine Bloch,
Goethe-Institut Paris

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Septembre 2010

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