Économie et questions sociales

«Pour nous, on croyait qu’on devait rester»

Le chômage et la pauvreté poussent beaucoup de jeunes sénégalais à chercher une porte d’entrée en Europe. En prenant la pirogue pour risquer leur vie, ils partent avec une image de l’Europe riche et prospère – et souvent ils sont rapatriés sans procès. Pendant ses recherches sur la migration clandestine, Amsata Sene, Sociologue au Ministère de l’Économie et des Finances sénégalais, a parlé avec un grand nombre de candidats. Naima El Moussaoui l’a rencontré à Dakar.

Monsieur Sene, j’ai rencontré un jeune Sénégalais qui disait : « Moi, je veux rester au Sénégal ; je ne bouge pas d’ici ». Pourquoi ce point de vue ne fait pas l’unanimité de la jeune sénégalaise ?

Amsata Sene: Imaginez-vous un jeune qui passe toute la journée à dormir et à boire du thé, complètement désespéré, sans aucune perspective d’avenir et sans aucun moyen de subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Ces jeunes n’attendent plus grande chose de la vie. Ils sont pratiquement dans une situation de « marginalité sociale ». Ils ne peuvent satisfaire ni leurs besoins ni ceux de leurs parents.

 Grosso modo, nous pouvons retenir que celui qui dit : « Moi, je reste au Sénégal ; je ne bouge pas d’ici », c’est celui-là même qui arrive à trouver de quoi vivre et satisfaire ses besoins. Et cette catégorie, avouons-le, est vraiment loin d’être majoritaire dans la population en générale. Et malheureusement, à ce jour, aucune politique sérieuse et fiable n’a été soutenue avec succès dans ces pays pour sortir les populations de la misère. Car, quelque part, nous pouvons dire que le phénomène de l’immigration clandestine est une résultante de l’échec des politiques des gouvernements africains.

Selon les refoulés, paraît-il que c’est le gouvernement sénégalais qui fait rapatrier ses ressortissants pour éviter une mauvaise réputation ?

Sene: Curieusement c’est ce qu’ils pensent tous. En effet ça c’est un élément : ces jeunes le disent systématiquement parce que les Espagnols leur disent: « Nous, on voudrait bien que vous restez, vous êtes bien, mais c’est votre gouvernement qui vous réclame et nous, on ne peut rien faire ».

Comment analyser la situation ?

Sene:
Si on essaye d’analyser les conditions de retour : c’est par exemple en pleine nuit qu’on les réveille pour leur dire : « Préparez vos affaires ». Le plus souvent, on donne à chacun un papier. Généralement, ils ne savent pas lire. Et sur ces papiers écrits en Espagnol, il y a en en tête des noms de villes espagnols comme Barcelone, etc.
On leur dit: « Vous allez partir » sans aucune précision de la destination. Ils se disent qu’ils se rendront sur le continent, raison pour laquelle ils montent de façon très volontaire dans les bus après avoir préparé minutieusement et volontairement leurs affaires. Et voilà que tout d’un coup ils arrivent á l’aéroport… et, puis ils ne sont pas fous, tout de suite ils voient qu’il y a partout des policiers. Immédiatement ils se voient tous menottés et mis en file indienne. Dès que le bus arrive, hop, on les encadre un par un et les met directement dans l’avion.

 Ces jeunes vous disent qu’ils n’ont pas fui au départ, parce qu’ils étaient déjà presque libre, sans policiers, avec des papiers pour Barcelone. Ils se disaient : « Mais non, pour nous, on devait rester. Cela ne faisait l’objet d’aucun doute pour nous, tellement on était bien traité ». Tout cela dénote également une grande naïveté de ces jeunes migrants.

Pensez-vous que c’est une image de l’Eldorado européen qui motive ces jeunes ?

Sene: L’image que ces jeunes ont de l’Europe est une image un peu mitigée. En effet, même s’ils soupçonnent une certaine dureté de la vie en Europe, il ne fait pas de doute qu’en s’y rendant ils pourraient bien y gagner ce qu’ils n’auraient jamais gagné en restant au Sénégal. L’indicateur qui permet de mesurer leur degré de motivation, c’est le voisin, le copain ou le frère qui revient de l’Europe.

© Qantara.de 2010

Monsieur Amsata Sene est titulaire d’un doctorat en Sociologie-Anthropologie à l’Université Pierre Mendès-France de Grenoble. Il a fait ses armes à l’Ecole de Grenoble dans le cadre du Centre de Sociologie des Représentations et des Pratiques Culturelles (CSRPC) du GDR OPuS - CNRS et du Centre de Recherche sur l’Imaginaire (CRI). Il est chercheur et consultant. Il est actuellement sociologue au Ministère de l’Économie et des Finances sénégalais. Il dispense des cours de sociologie, d’anthropologie, de psychologie-sociale et d’ethnologie, dans plusieurs Ecoles Nationales de Formation au Sénégal.
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