Regenzauber

Résumé

La magie de la pluie:
Sur le Niger au intérieur de l'Afrique

Michael Obert:
Regenzauber:
Auf dem Niger ins Innere Afrikas
München: Frederking & Thaler, 2005
567 S.
ISBN 3-89405-249-X

Pendant six mois, Michael Obert a parcouru, complètement livré à lui-même, le troisième plus grand fleuve d'Afrique, le fleuve Niger – 4.200 km à partir de la région où il prend source jusqu'au delta du golfe du Bénin en passant par la boucle du Niger dans le Sahel. Obert se fraye péniblement un chemin à travers la forêt tropicale de Guinée, toujours en fuite devant les rebelles sierra-léonais, parcourt avec des pêcheurs, des commerçants et des nomades du fleuve dans leurs pirogues une vaste étendue fluviale, écoute leurs récits sur les divinités du fleuve et les hommes-léopards, se retrouve enfoncé dans la pauvreté et la crasse, tombe très gravement malade, s'en relève avec difficulté et poursuit son chemin sur l'eau, même lorsqu'on lui conseille de suivre le cours du fleuve en voiture à une distance sécurisante.

C'est à juste titre qu'Obert qualifie son livre de récit de voyage "littéraire". Mungo Park, qui a parcouru le Niger au 18ème siècle, et T. C. Boyle, qui a érigé un monument littéraire à la gloire de celui-ci dans "Wassermusik/Musique d’eau", sont tout aussi omniprésents que Bruce Chatwin ou Paul Theroux et, naturellement, Joseph Conrad. Mais c’est surtout la poésie d'un monde étrange et incompréhensible qui fascine le lecteur. Obert décrit ce monde avec la même évidence que celle avec laquelle il énumère les absurdités qu'on entend dans nos émissions d'information. Il s'expose jusqu'à l'extrême limite et sent qu'il existe une réalité au-delà de celle des programmes télévisés qu'on peut abandonner en zappant lorsqu’ils ne vous plaisent plus. Et le lecteur, qui suit tout essoufflé son récit, sent avec lui qu'il y a là dehors un monde dans lequel les règles de notre ordre occidental semblent avoir été abrogées.

Ingrid Laurien, 2008
Traduction: Issa Kourouma / Paul N`guessan Béchié

    Analyse

    Michael Obert:
    Regenzauber: Auf dem Niger ins Innere Afrikas
    (La magie de la pluie: Sur le Niger au intérieur de l'Afrique)

    "Regenzauber/La magie de la pluie" est un livre sur l'Afrique qui montre l'Afrique comme "l'Autre", que le regard européen ne peut comprendre. Cependant, ce n'est pas un livre qui célèbre l'exotisme de l'étranger, on doit cela à l'intransigeance avec laquelle l'auteur se livre à cet étranger. Voyager signifie pour Obert abroger le réseau de termes et d'appréciations à travers lesquels un enfant apprend déjà à classer le monde. "Le familier est abandonné tel un lest inutile, et le monde se transforme en une collection désordonnée de choses mystérieuses". En même temps, il n'est pas un observateur qui enregistre les choses à distance; il essaie plutôt de rencontrer le vécu avec le moins de distance possible. C'est ainsi qu'il peut se faire offrir par un féticheur un talisman dont l'effet principal est basé sur un cordon ombilical frais, qu'il peut se faire conter des récits par la vieille Somata, qui a passé plus de quarante années de sa vie en tant que porteuse d'eau sur le lit du fleuve, et qu'il peut prendre part au culte de la possession des Haouka, les esprits des Blancs.

    Il décrit tout sans commentaires, mais il y a aussi des situations où il ne peut renoncer aux caractéristiques occidentales gravées en lui. Pendant qu'il est initié au culte du Dieu de l'eau, il ne peut se résoudre à égorger une chèvre et offre en lieu et place son couvre-nuque médical – un sacrifice que le Dieu accepte avec indulgence puisqu'il s'agit, dit-on, d'un symbole de sa tête. Il y a toujours des réminiscences sur Michael, le petit garçon qui trouva sur le Rhin un monde merveilleux aussi fascinant et mystérieux que l'adulte sur le Niger. Pour tous les peuples vivant en bordure de fleuve y compris les riverains du Rhin, leur fleuve a toujours été plein de secrets et de dangers: "Et à cet instant […] j'ai cru comprendre qu'ils doivent s'allier aux puissances du monde intérieur, à une multitude d'esprits du fleuve qui décident si leur embarcation doit chavirer ou non, si leur filet de pêche sera plein ou restera vide, s'ils arriveront à traverser le fleuve à la nage avec leur bétail ou s'ils s'y noieront". Son objectif n'est pas d'enlever toute magie à ce monde lorsqu'il déclare: "Je crois qu'il y a des questions auxquelles on ne doit pas forcément trouver des réponses. […] Il ne s'agit pas de savoir si un être humain peut se transformer en chauve-souris ou non. Ce qui est déterminant, c'est que de telles métamorphoses sont une partie de la vision africaine traditionnelle du monde, une partie du système de valeurs d'une spiritualité – et à travers cela, elles existent. Pour moi, ce n'est pas la question de savoir comment cela peut fonctionner qui est au premier plan, mais plutôt l'étonnement que cela suscite".

    Mais le monde inconnu n'est pas toujours seulement fantastique et l'étonnement vous reste coincé dans la gorge. Au Nigeria, Obert fait la connaissance d'une Afrique menaçante, un lieu de violence et d'anarchie. Lorsqu'il voit de ses propres yeux à Onitsha des vigiles découper et décapiter un homme, il est arrivé au niveau le plus bas de son voyage. Son épuisement et des doutes personnels lancinants sur sa propre personne menacent de s'emparer de lui et de le terrasser. Pourquoi donc effectue-t-il ce voyage? "Une voluptueuse autodestruction ? […] Non, objectai-je en silence, ce n'est pas du tout cela. C'est le désir ardent du réel, pas le désir de la fin. Au contraire, le réel ne doit pas prendre fin. Il doit se répéter, toujours de nouveau, de façon saisissante et dans un état si pur qu'on peut s'y dissoudre. Parce qu'on abandonne toute possibilité d'attaque. […] Tu sais maintenant de nouveau que tu es tout simplement là, comme une pierre, un cactus, une fourmi. C'est peut-être cela, pensai-je et je fermai les yeux".

    Un compagnon de route qualifie le voyage d'Obert d'initiation. "A la fin, le candidat à l'initiation quitte le placenta. Son cordon ombilical est coupé. Il naît une seconde fois, devient un nouvel être humain". C'est exactement comme cela qu'est le motif de la transformation, la métamorphose, un motif central du voyageur. "Il part comme un tel et revient comme un autre. Le voyage est un passage entre deux niveaux. Il provoque une métamorphose". Obert réussit à transmettre au lecteur cette expérience existentielle de la métamorphose. On ne dépose pas le livre avant d’être arrivé au bout du voyage avec l'auteur épuisé et métamorphosé.

    Ingrid Laurien, 2008
    Traduction: Issa Kourouma / Paul N`guessan Béchié