Résumé
Très loin du reste du monde:
De Tanger à Johannesburg en 90 jours

Weit weg vom Rest der Welt:
In 90 Tagen von Tanger nach Johannesburg
München: Frederking & Thaler, 2007
138 S.
ISBN 978-3-89405-830-2
Erstausgabe: Rowohlt, 1996
Même si l'auteur a ajouté à la nouvelle édition de son livre de voyage de 1996 un épilogue qui entreprend une tentative de mise à jour politique – c'est l'Afrique des années quatre-vingt-dix qui est décrite ici. A cette époque, Altmann entreprit un périple de trois mois à travers toute l'Afrique au cours duquel il fit son chemin en luttant à travers 13 pays par la route et sans son propre véhicule. Il avait délibérément choisi les moins connus et les moins significatifs. Il décrit en tout juste 138 pages, avec des phrases rapides, comme crachées, tout ce qu'il a vécu tout au long des 7.000 kilomètres qui l'ont conduit de Tanger à Nouakchott (Mauritanie) en passant par Rabat et Akhla, puis à Bamako et Tombouctou au Mali, à Abidjan (Côte d'Ivoire) en passant par Ouagadougou (Burkina Faso), à Monrovia (Liberia) et retour, puis à Accra (Ghana), à Lomé (Togo), à Cotonou (Bénin) et à Lagos (Nigeria).
Parfois, il ne reste qu'un petit paragraphe pour tout un pays, et ça continue déjà. Mais ce qui semble avoir été écrit de manière superficielle, touche la plupart du temps l'essentiel: de petites scènes apparemment insignifiantes restent gravées dans la mémoire. Ce n'est pas par hasard qu'Altmann a été comparé au "reporter enragé" Egon Erwin Kisch. "Très loin du reste du monde" n'est pas un livre méditatif pour voyageurs –lecteurs en fauteuil. Et il convient aussi à peine comme guide touristique pour faire ses propres expériences – c'est un flash, une traînée de lumière, un instantané peut-être dans lequel un continent, qui se trouve dans un état catastrophique, jette une lueur étincelante.
Traduction: Issa Kourouma / Paul N`guessan Béchié
Analyse
Andreas Altmann: Weit weg vom Rest der Welt:
In 90 Tagen von Tanger nach Johannesburg
(Très loin du reste du monde:
De Tanger à Johannesburg en 90 jours)
Les descriptions de tels passages à travers le néant font partie des meilleures du livre. C'est seulement ici, et pas dans les autres parties du récit de voyage, que le regard d'Altmann erre sur le magnifique paysage: "Rien que le sable et le ciel. Et entre les deux l'air bleu. Une image chaste, immaculée, grandiose". Mais à vrai dire, ce sont les hommes qui intéressent Altmann. Là, un regard embrasse des drames de vie complets: "Pendant que le lourd fardeau est déchargé, je sens sur moi le regard d'une femme assise à quelques mètres de là dans l'encadrement de porte d'un magasin miteux. Un être d'une beauté incroyable. Un visage qui doit faire mal à toute autre personne tellement sa beauté est sans égale. Et ce visage ne détourne pas les yeux lorsque je réponds au regard. Au contraire, il me fixe, ne me lâche pas une seconde. Il s'écoule ainsi peut-être une, deux minutes, jusqu'à ce que je m'imagine comprendre ce qui se passe ici.... comme si elle voulait une fois de plus s'assurer des effets dévastateurs dont elle est capable. Je suis content lorsque nous continuons notre route. Cette beauté était pesante. Avoir une telle apparence et être obligé de vivre là".
Altmann n'a pas besoin de guide touristique, car il veut même se tromper, et la vie vient à la rencontre du voyageur sous la forme de "dragueurs" et de "chuchoteurs" qui flairent l'opportunité de conclure une transaction frauduleuse. Altmann, pour sa part, arrive à les convaincre et à les inciter à lui raconter leur vie. L'ancien acteur qu'il est se glisse dans des rôles, raconte lui-même des histoires, s'embarque apparemment dans des transactions risquées. "J'ai de la chance, je suis puéril, je veux jouer. Encore et toujours. J'aime mentir, je m'invente une nouvelle identité trois fois par jour". C'est ainsi qu'il se retrouve parmi des toxicomanes et des hommes de lettres à Tanger, des prostituées à Bamako et des trafiquants de faux Dollar au Liberia – et voit et apprend des choses qui restent inaccessibles aux touristes. Un jeu dangereux, car il peut arriver que les louvoiements ne fonctionnent plus, que le masque soit troué, laissant apparaître sans protection sa propre peau. Mais il sait que c'est le prix à payer. "Celui qui se penche sur l'Afrique apprendra quelque chose. Des autres. Et, s'il ne détourne pas les le regard, de lui-même. C'est cela le plus émouvant dans les voyages. Que quelques masques restent en chemin. Que le voyageur maigrisse. Qu'une fois de plus, quelques mensonges lui échappent". Altmann ne dissimule pas le fait qu'il arrive encore et toujours à ses propres limites, y compris aux limites de sa tolérance. Il reste cependant le sarcasme avec lequel il décrit des états de choses intenables, toujours avec clémence. Il est encore compréhensif dans sa moquerie incisive; il ne verse jamais dans la délation.
Cependant, plus le voyage se poursuit, plus la description devient plate et banale, concentrée sur les attaques quotidiennes des incitateurs et arnaqueurs, des soldats et officiers de douane corrompus, et sur les tentatives désespérées d'Altmann pour soustraire au moins une partie de son budget de voyage à leur convoitise. Le paisible Burkina Faso n'est effleuré qu'au passage; les points intéressants de la métropole Abidjan sont surtout la criminalité, les enfants de la rue et les remèdes-miracles vendus dans la rue. A une excursion à la Basilique de Yamoussoukro succède un petit crochet tout simplement téméraire au Liberia, un pays "semblable à une flaque de sang". Altmann s'échappe de justesse du Liberia. A partir de là, on a l'impression que la sanglante cruauté de la réalité africaine commence à accabler le voyageur. Le Ghana ("cher petit Ghana") est seulement effleuré; à Lomé, au Togo, le voyageur échappe à une attaque perpétrée contre lui-même et arrive encore, certes, à passer clandestinement la frontière pour se rendre au Nigeria, mais à Lagos, "la ville la plus menaçante et la plus rapide à s'enfoncer dans les ordures en Afrique", il abandonne.
Il se sauve dans un avion qui l'emmène à Johannesburg, en Afrique du Sud, en passant par la Namibie. Ce n'est pas une idylle qui l'attend ici non plus. Il se rend sur la tombe d'un ami qui a été abattu dans un township, et le livre s'achève sur le souvenir nostalgique d'un jour ensoleillé dans le quartier à bistrots de Melville. Une note d'espoir? Que non! Plutôt l'aveu d'un amour déçu pour un continent dont le déclin au cours des années quatre-vingt-dix ne peut plus être expliqué par le poids du passé colonial. Altmann exprime très clairement son opinion, à savoir que les Européens doivent rendre les Africains eux-mêmes responsables de l'état de leur continent. "J'étais moi-même un homme de bonne volonté. Il m'a fallu des années, non, des décennies pour oser jeter un regard sur la réalité". Et celle-ci est la suivante: "Beaucoup d'Africains ne veulent pas! Ne veulent pas penser à l'avenir, ne veulent pas trimer, ne veulent pas s'éreinter 24 heures durant et ne veulent jamais vivre dans le présent, ne veulent pas devenir d'humeur maussade pour cause de stress sans répit, veulent – ah, comme on les comprend – être différents, rester différents. C'est leur sacré bon droit; seulement, ils ne doivent pas s'étonner de ce que leur patrie – la merveilleuse, magnifiquement belle, énormément sensuelle et terriblement luxuriante Afrique – reste une entreprise désespérément en faillite qui n'arrive pas à décoller".
Traduction: Issa Kourouma / Paul N`guessan Béchié










