On est prié de buter sur les pierres

L’artiste Gunter Demnig installe des pierres à la mémoire des personnes que le régime national-socialiste a déportées et assassinées. Ce sont les «Stolpersteine» (littéralement: pierres sur lesquelles on trébuche), qui rendent hommage non à des groupes de victimes, mais à des individus. Encastrées horizontalement dans les trottoirs, elles incitent les passants à «buter» dessus, au sens figuré du terme. Six millions de Juifs ont été assassinés en Allemagne et en Europe pendant le national-socialisme, auxquels il faut ajouter des tsiganes (sintés et roms), des homosexuels, des opposants politiques et religieux, des handicapés. Gunter Demnig, sculpteur (Cologne, né en 1947), recherche les données biographiques des victimes et l’adresse de leur dernier domicile, et encastre, dans le sol devant la maison, un carré de béton de 10 x 10 cm avec, à sa surface, une plaque de cuivre comportant le nom, l’année de naissance et une indication sur le lieu de la déportation. Un exemple à Berlin-Kreuzberg: «Ici habitait Julius Laufer, née en 1878, déporté, lieu ???, sort ???». À proximité vivait Hedwig Hermann, une couturière née en 1886. Menées plus avant, les recherches ont permis de découvrir qu’ils avaient été tous deux déportés à Riga en 1942.
Les pierres commémoratives de Demnig ont ceci d’émouvant, pour les gens du quartier, qu’elles font revenir dans le présent des personnes qui y habitaient jadis, et même qui vivaient dans leur immeuble, ou dans leur maison. Et que ces personnes ont un nom. «Auschwitz, c’était la destination, l’étape finale. Mais l’impensable, l’horreur, avait commencé là, dans ces appartements, dans ces maisons», explique l’artiste.
Que fusent les discussions de trottoir
Quiconque marche sur les plaques de cuivre entretient le souvenir, car il empêche le métal de s’oxyder. Et cela, même s’il ne voit pas la petite plaque. Il est donc recommandé de marcher dessus. De même que sont bienvenues aussi les discussions sur l’holocauste, qui naissent parmi les passants lorsque Demnig encastre les pierres. Il faut se pencher pour lire ce qui y est gravé, ce qui peut être interprété comme une façon de s’incliner devant les morts, de leur rendre hommage.
C’est en 1993 que l’artiste a eu l’idée des «Stolpersteine», lorsqu’il a rappelé, à Cologne, le massacre des sintés et des roms. En 1994, il a exposé son projet dans une église et, l’année suivante, il a placé ses premières pierres à Cologne. En 1996, il participe au projet «Artistes à la recherche d’Auschwitz» en encastrant 55 pierres à Berlin. Quatre ans plus tard, il obtient non sans mal l’autorisation d’en placer 600 à Cologne. Quand la municipalité de Berlin-Kreuzberg donne son accord pour 2 000 pierres, la brèche est ouverte. Depuis, l’artiste a été décoré de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne pour son travail, et a reçu le German Jewish History Award (une distinction réservée aux Allemands qui contribuent au maintien de l’histoire et de la culture juives)
Des écoles et des associations se joignent au projet
La population s’investit avec enthousiasme dans ce projet commémoratif de l’holocauste. De nombreux citoyens s’associent à l’initiative et s’engagent dans la pose des pierres; des écoles et des associations recherchent les données biographiques des victimes, des mécènes et des donateurs assurent le financement. Actuellement, la fabrication et la pose d’une seule pierre reviennent à 95 €. Tout le monde peut parrainer. La commune n’a rien a débourser, mais ce sont le Conseil municipal et le Conseil régional qui délivrent l’autorisation. Parfois aussi, les pierres sont installées dans des propriétés privées, lorsque les propriétaires sont d’accord. Le projet enflamme des gens de divers horizons. Des paroisses, des associations humanistes s’engagent, des associations locales et des professeurs d’histoire. Les membres de la famille des victimes participent également, en venant des Etats-Unis, d’Israël, d’Angleterre ou de France lors de la pose des pierres. Certains prennent un parrainage en charge pour se souvenir de leurs parents.
Projet pour l'Europe
Au mois d'août 2008, Demnig avait déjà installé 15 000 pierres en 345 lieux. Il reçoit sans cesse de nouvelles demandes. Et il n’y a pas que dans les grandes villes comme Berlin, Hambourg, Cologne, Francfort, Stuttgart et Dortmund que l’on rend ainsi hommage aux victimes du national-socialisme. Dans de plus petites aussi, comme Attendorn, Lübben, Haselünne, Pfullendorf ou Bad Zwesten. Uta Franke, la collaboratrice de Gunter Deminig, coordonne et documente le projet.
À la fin du mois d’avril 2007, Demnig a posé les trois premières pierres à Budapest. Et d’autres vont être installées dans d’autres villes de la Hongrie. En Autriche, c’est en 2006 qu’il a encastré les premières pierres dans les trottoirs. Et le contact est établi avec Amsterdam, Anvers, Milan et Paris, car le projet est conçu pour s’étendre à toute l’Europe.
Les réserves de Munich, Leipzig et Fribourg
Certaines villes refusent l’installation des pierres commémoratives dans leurs trottoirs. Munich, par exemple. En 2004, le Conseil municipal a écarté le projet. Le maire, Christian Ude, s’y est opposé, comme aussi Charlotte Knobloch, présidente de la communauté israélite. Charlotte Knobloch a souligné dans le Süddeutsche Zeitung que, si le projet partait d’une bonne intention, c’était, à son avis, salir et profaner la mémoire des victimes. Et Christian Ude a avancé qu’il existait déjà plusieurs lieux de mémoire à Munich. Le vice-président du Conseil central des Juifs d’Allemagne, Salomon Korn, avait, quant à lui, expressément approuvé le projet.Dans un premier temps, Leipzig a également récusé le projet en 2001, «les pierres rappelant, dans leur forme et leur contenu, le Hollywood-Boulevard de Los Angeles». Ce n’est qu’en 2006 que furent posées les premières pierres dans la ville. D’autres villes encore, comme Fribourg, furent critiques au début, arguant du fait que les passants allaient marcher sur les morts. «Une "Stolperstein" n’est pas une tombe», a rétorqué Demnig. Et, en 2002, le Conseil municipal de Fribourg a finalement approuvé la pose des pierres. En revanche, le financement a été débattu au début de l’année 2007 à la Commission chargée de la Culture de la ville d’Osnabrück. Les frais d’organisation, de coordination et de relations publiques ont été estimés à 6 000 € environ (Neue OZ Online). La Commission chargée de la Culture a récemment décidé de donner suite au projet.
À Hambourg, Ole von Beust, premier adjoint au maire, a approuvé le projet des «Stolpersteine», tout comme Maria Jepsen, évêque protestante, qui le parraine. Mais dans le quartier de Bergedorf, un droit de regard sur les trottoirs publics a été accordé aux propriétaires des maisons.
Quelques propriétaires s’opposent à l’installation des pierres commémoratives, sous le prétexte qu’il s’agit d’une atteinte à la propriété compliquant la vente éventuelle de leur maison. À Brühl, près de Cologne, certains commerçants y voient un préjudice à leur commerce.
Une carte de l’inimaginable
Le malaise de certains habitants peut venir de ce que les pierres sont placées à la limite de leur espace privé ou de leur propriété. Pour nombre d’entre eux, elles symbolisent l’expropriation des Juifs et les violences qui se sont déroulées dans leur immeuble, voire dans leur propre appartement. On peut plus facilement contourner (au sens littéral du terme) un mémorial central – comme le Mémorial de l’Holocauste dédié aux Juifs assassinés d’Europe. C’est précisément la raison pour laquelle Deminig a opté pour une «decentralisation» des plaques commémoratives et pour leur installation devant la porte des maisons.Dans l’ensemble, ce sont les réactions positives qui dominent, et de loin. Demnig ne pourra évidemment pas encastrer six millions de pierres, mais ce n’est pas non plus son intention. Pour lui, chacune des pierres symbolise en même temps un individu et l’ensemble des victimes. Les lieux concernés font apparaître une carte de l’impensable. Des lieux familiers dont on réalise, maintenant seulement, qu’ils ont été le théâtre de déportations. En même temps, ils dessinent une carte qui montre les endroits où des gens sont prêts à honorer la mémoire des victimes du national-socialisme en investissant leur temps, leur argent, leurs noms en tant que parrains, et en s’engageant eux-mêmes. Des endroits où les habitants sont conscients de leur histoire.
| Kirsten Serup-Bilfeldt: Stolpersteine. Vergessene Namen, verwehte Spuren. Wegweiser zu Kölner Schicksalen in der NS-Zeit, Kiepenheuer & Witsch 2003, 160 pages 8,90 €; ISBN 3462035355. Gabriele Lindinger/Karlheinz Schmid (Hrsg.): Größenwahn – Kunstprojekte für Europa, Lindinger & Schmid Verlag 1993; 227 pages, 25 €, ISBN 3-929970 - 03-1 |
Ingrid Scheffer
est journaliste à Berlin
est journaliste à Berlin
Traduction: Marie-Lys Wilwerth et Martine Bloch
Tous droits réservés : Goethe-Institut, rédaction en ligne
Octobre 2007















