L’Opéra de Schlingensief: comment une idée a séduit un architecte

Une idée osée: un Opéra pour Ouagadougou (illustration: Christoph Schlingensief)
28 janvier 2010
Certains ont trouvé utopique cette idée de Christoph Schlingensief: construire un Opéra au Burkina Faso. Et pourtant, l’artiste a vite trouvé des complices pour son plan – dont l’architecte Francis Kéré. Qui raconte comment cela s’est fait.
Quand j’ai entendu, pour la première fois, parler de ce projet de construction d’un Opéra en Afrique, j’a tout d’abord cru qu’il s’agissait d’une plaisanterie. Une telle fantaisie ne peut venir que de quelqu’un qui, au choix, ne connaît pas l’Afrique ou qui est si rassasié qu’il n’a plus aucune autre idée que de telles stupidités. Ce fut ma première réaction, spontanée.
Mais j’ai fait la connaissance de Christoph Schlingensief et, dix minutes plus tard, j’étais convaincu: le projet «un Opéra pour l’Afrique» n’avait rien d’une plaisanterie.
Durant les semaines qui ont suivi, nous avons eu d’intenses échanges de vues avec Christoph et son équipe. Au cours de plusieurs voyages en Afrique, j’ai découvert l’énergie indescriptible qui bouillonnait en Christoph et le sérieux avec lequel il poursuivait sa vision de l’Opéra. C’est quelque chose de vraiment fascinant. J’ai pris un très grand plaisir à guider à travers l’Afrique un homme comme lui, qui porte un vif intérêt à la culture et à la société africaines.
Admirer quelqu’un est une chose. Mais comment développer un projet censé satisfaire aux critères d’un artiste aussi exigeant que Christoph et aux nécessités de mon pays?
«L’Opéra volant» - Schlingensief en Afrique
Sie benötigen den Flashplayer , um dieses Video zu sehenUn film de Sibylle Dahrendorf
Au cours des derniers jours, semaines et mois, je n’ai jamais été autant mis à contribution, au cours de ma vie, en tant que personne et architecte. Il a fallu élucider de nombreuses questions. Comment construit-on un Opéra? Par quoi commence-t-on? Il y en a de très nombreux exemples dans le monde, mais absolument aucun en Afrique.
Peut-on même, d’ailleurs, concilier l’Opéra – en tant que foyer culturel qui, même dans le monde occidental, est considéré comme un peu démodé et, à la fois, élitaire – et un pays comme le Burkina Faso qui, selon la Banque mondiale, est considéré comme l’un des pays les plus pauvres du monde?
Beaucoup de gens avec lesquels j’en ai parlé ont fait preuve d’un grand enthousiasme, mais chacun s’est posé les mêmes questions que moi. Les questions de fond concernaient moins l’architecture que, plutôt, la question de la compatibilité morale entre la situation économique du pays (dans lequel plus de 80 pour cent de la population ne sait ni lire ni écrire) et l’édification d’un Opéra. Cela semble très sarcastique quand on le lit, mais, durant cette période de réflexion et de doute, une catastrophe nous est venue en aide.
A la fin du mois d’août 2009, le Burkina Faso a été ravagé par des inondations séculaires. Je me trouvais justement en voyage au Burkina avec Thomas Goerge, le scénographe de Christoph, et j’ai été témoin de ces inondations catastrophiques et des destructions qu’elles ont entraînées. Quelques heures après que l’eau ait de nouveau disparu, nous avons tenté de visiter un endroit de la capitale, Ouagadougou, que, quelques semaines auparavant, Christoph avait sélectionné comme site possible pour l’Opéra. Or cet endroit qui se trouvait au carrefour de quartiers officiels et de bidonvilles édifiés sans permis de construire n’existait plus. Il avait tout simplement été rayé de la carte par cette inondation. En l’espace de quelques heures seulement, les gens qui y vivaient heureux avaient tout perdu. Sous le choc de cette catastrophe, nous avons écrit à Christoph que l’on devrait, à l’avenir, non seulement parler du projet d’Opéra, mais qu’il serait plus important d’aider la population à reconstruire ses maisons.
La réaction de Christoph a été très rapide. Il a proposé de développer un prototype de maison qui soit appropriée pour la population et dont il en financerait quelques exemplaires. Pour moi en tant qu’architecte et planificateur, c’était une opportunité de développer un module que l’on pourrait intégrer au projet de «village de l’Opéra». Je n’ai alors plus pensé au pourquoi ni au pour quoi. L’idée de concevoir un module qui, d’une part, puisse être utilisé pour les victimes des inondations devenues sans domicile et qui pourrait servir, d’autre part, comme module de base pour toutes les fonctions de notre village de l’Opéra a été, pour moi et mon bureau, quelque chose qui nous permettait de passer à l’action. Pour reprendre les paroles de Thomas Goerge, on peut comparer cette situation à la caprification de la figue. «Il faut tout d’abord la caprification, autrement dit l’adjonction de figues sauvages, pour que se déclenche le processus de fécondation de la figue.» Dans notre cas, ce sont les inondations qui, pour la planification de l’Opéra, ont joué le rôle de figue sauvage à l’origine du village de l’Opéra. La nécessité de passer immédiatement à l’action et de faire quelque chose pour la population nous a obligés à intégrer à la planification quelque chose qui soit utile pour les victimes des inondations.
C’est ainsi qu’est né, pour l’Opéra, tout un village qui, par analogie à un village africain traditionnel, a été constitué à partir de petits modules regroupés autour d’une place centrale. Au cœur de tout cet ensemble se trouve une grande scène, l’Opéra proprement dit, pour environ 500 spectateurs, scène autour de laquelle se développe tout un ensemble en forme de spirale. L’espace du théâtre est une gaine multifonctionnelle que l’on peut utiliser pour des représentations et des assemblées en tout genre. Autour de cette scène va être intégrée une école avec classe de cinéma et classe de solfège où l’on aura la possibilité de favoriser une éducation poétique et artistique. Un dispensaire pour donner des soins d’urgence permet à beaucoup de gens n’ayant pas les ressources financières nécessaires de bénéficier d’un traitement médical, étant entendu qu’au fil du temps, des surfaces agricoles favorisant l’autarcie, un restaurant géré par les habitants eux-mêmes, des ateliers d’artistes, des archives numériques et bien d’autres choses encore s’y ajouteront.
Comme Christoph le décrit lui-même, il est prévu que tout cela «grandisse tel un organisme humain, avec lenteur et de façon organique». A cette occasion, nous voulons, dans la mesure du possible, utiliser des matériaux de construction locaux comme de l’argile et, dès le stade de la construction, faire intervenir dans le projet le plus grand nombre possible de gens venant d’Europe et d’Afrique. Grâce à mes projets passés qui naissent en coopération avec des hommes pour les hommes et qui, en outre, peuvent endurer les rudes conditions climatiques qui prédominent tout en répondant à l’économie et à la culture locales, j’ai prouvé que la technologie et la science venues d’Europe peuvent être utilisées très judicieusement pour les populations de mon pays, mais à condition d’y croire et de se battre pour cela.
Maintenant, je suis absolument convaincu qu’en commun avec de nombreux individus et de nombreuses institutions qui subventionnent et soutiennent le projet «Un Opéra pour l’Afrique», nous parviendrons à mettre en œuvre notre projet ensemble et à le mener au succès.
L’architecte Francis Kéré est originaire du Burkina Faso et il projette le village d’Opéra de Remdoogo. Il a été décoré avec le prix d’architecture le plus richement doté au monde, le Prix de l’Aga-Khan, pour une petite école de village avec trois salles de classes à Gando, au Burkina Faso. Nous avons prélevé son texte dans un article du numéro 53/2009 du journal «Die Zeit», dont Schlingensief est l’auteur.











