Edgar Reitz à propos de son nouveau film Partir et revenir

Edgar Reitz
Edgar Reitz | Photo : © Edgar Reitz

Die andere Heimat. Chronik einer Sehnsucht d‘Edgar Reitz sort sur les écrans le 4 octobre en Allemagne et le 23 octobre en France. Le réalisateur raconte dans cette interview le rôle capital que le cycle Heimat a joué dans sa vie.

Monsieur Reitz, le mot « Heimat » est au cœur de votre œuvre. Où se trouve votre « Heimat », votre point d’ancrage à vous ? Dans l’art ?

Oui, plus que dans la réalité. Si je considère ce terme sous un aspect réel, historique, social, il est très contestable et fragile ou bien il constitue aussi un élément qui a été perdu pour la plupart des individus. Dans la réalité, on ne peut posséder cette « Heimat » et un exemple suffit pour l’expliquer : si j’ai une maison quelque part, le jardin de mon voisin fait-il encore partie de ma « Heimat » ? Ou la rue devant mon seuil ? Si mon voisin ne peut pas me souffrir, je n’ai pas le droit de tailler la haie dont les branches dépassent au-dessus de la clôture sur mon terrain. On comprend là très facilement les limites de cette « Heimat » en tant que réalité. On ne peut pas la posséder, mais la pérenniser via l’art en tant que souvenir ou fragment de souvenir. Il est possible de récupérer ce qui a été perdu à travers des œuvres d’art.

Quand avez-vous commencé à vous intéresser à ce concept ?

Je viens d’avoir 80 ans. C’est un âge auquel vous êtes amené à regarder un peu en arrière. Je constate alors que j’ai toujours suivi le même chemin. Depuis le début. Arrivé à un certain âge, il est difficile de se l’avouer à soi-même ; car on voudrait être chaque fois un individu qui est libre de ses décisions, qui dispose de plusieurs options et qui peut déterminer en permanence son avenir. Or c’est presqu’un choc de voir que depuis sa naissance, on évolue en fait toujours dans les mêmes cercles et spirales autour du même noyau. Dans mon cas, il s’est toujours agi de partir et de revenir. Il suffit de voir mes films. La « Heimat » y joue un certain rôle ; le fait de partir et de revenir a toujours un rapport avec cette problématique de la « Heimat ».

Votre film « Die andere Heimat » se déroule à nouveau avant tout à Schabbach, un lieu fictif dans le massif du Hunsrück à l’Ouest du Rhin. Serait-ce l’un de ces points fixes, ce levier à partir duquel Archimède voulait autrefois soulever la Terre ?

Schabbach est un peu à l’écart, mais je doute qu’il permette de soulever la Terre. Je ne crois pas qu’un réalisateur puisse changer le monde grâce à son œuvre, ce serait bien présomptueux.

Schabbach est-il un point magique qui s’insinue dans la réalité ?

Ce lieu fictif commence à se déployer dans la réalité. Je ne me serais jamais douté au départ que la poésie ou des personnages poétiques auraient tendance à devenir réalité. C’est-à-dire que Schabbach, endroit fictif, devient de plus en plus un lieu qui existe vraiment. Si on se rend aujourd’hui dans le Hunsrück et demande où est Schabbach, les habitants te mènent dans cinq localités différentes, disant chaque fois que Schabbach c’est bien là. C’est ce qui s’est passé avec la maison de Günderode dans Heimat 3 – Chronique d’un tournant d’époque ; cela reste encore chaque année pour 100 000 visiteurs un but d’excursion sur ces versants à l’Ouest du Rhin. Et le cimetière de Schabbach continue d’attirer des touristes venus d’Angleterre et d’Australie pour voir les tombes de la famille Simon. La commune entretient ces sépultures fictives de cinéma. C’est la réalité qui s’immerge dans la poésie et non, comme on l’a toujours cru, l’inverse.

En quoi ces trois décennies autour du « Heimat » vous ont-elles changé vous ?

Difficile à dire. Les autres vous connaissent mieux que vous-même. Un raccourci s’impose bien sûr dans la mesure où j’utilise toujours ce même terme dans le titre du film. Ce n’était pas indispensable, si je considère que ces quatre chroniques de Heimat se composent en fait de 30 films dont chacun est un long métrage de deux heures minimum ; chacun est une entité en soi, tourne autour d’une thématique et j’aurais pu lui donner un titre spécifique. Mais ce mot accolé de « Heimat » est devenu une image de marque et m’a servi par la suite à moi à ouvrir des portes. Mon dernier film n’était pas censé intégrer « Heimat » dans son titre, ni se passer à Schabbach. Mais il a suffi de le faire et vroum… le financement du projet était acquis.


Vous avez raconté un jour qu’une chargée de programme de la télévision vous avait dit : « Vous pouvez tout faire, sauf un film de Reitz ».

Oui, c’était pour Heimat 3. Mais mon dernier film a bénéficié de toute la liberté nécessaire, je n’ai pas eu à me plaindre d’une quelconque ingérence. Ce n’est pas un téléfilm, la participation de la télévision a été minime dans sa production, aucun chargé de programme n’est passé me voir, je n’avais pas lieu de m’inquiéter. Lorsque j’ai décidé de tourner dans ce village fictif du Hunsrück, j’ai constaté que j’étais vraiment en terrain connu. Une autre raison à mentionner : pour tourner une histoire qui se passe au XIXième siècle, il est inutile de faire des repérages, car les environnements requis ne sont plus là. Il n’existe plus aucun lieu de cette époque qui n’ait pas changé, tout au moins dans les milieux pauvres. Si le scénario se déroulait dans des châteaux, ce serait par contre possible de trouver des lieux idoines. Parce que, contrairement aux pauvres, les riches se sont toujours transmis leurs cadres de vie en héritage. Ceux des pauvres étant perdus à jamais, il a fallu par conséquent les reconstituer pour les besoins du film. L’ensemble du plateau est une construction de décors de cinéma. Nous évoluons donc dans un espace fictif de bout en bout, mais je peux aussi l’appeler Schabbach.

Vous pouvez imaginer tourner un film dans lequel il ne soit pas question d’une « Heimat » du passé, mais qui s’intéresserait à une « Heimat » pour l’avenir. Qui se passerait peut-être en 2050 ?

J’ai du mal à l’imaginer. Parce que je devrais jouer les prophètes, me lancer dans des spéculations, devenir quelqu’un qui met en scène des composantes utopiques, se sert du cinéma pour mettre en images des visions, des espoirs ou des peurs d’ordre théorique. Cela ne m’intéresse pas. Parce qu’étant dans les spéculations, je ne pourrais pas vérifier dans mes images si elles ont un rapport avec la vie.