Multilinguisme
Philippe Van Parijs parle de justice linguistique

 © Eric de Ville www.ericdeville.be / La-Tour-de-Bruxelles
© Eric de Ville www.ericdeville.be / La-Tour-de-Bruxelles

Dans son livre sur « la justice linguistique », le professeur, philosophe et auteur belge explique que, selon lui, l’anglais doit devenir la nouvelle « lingua franca » européenne, sans pour autant évincer les langues locales. Lors de l’interview, il a présenté une manière juste de mettre en œuvre sa thèse, ainsi que la raison pour laquelle il préfère, malgré tout, parler l’allemand plutôt que toute autre langue.

Monsieur Van Parijs, dans votre livre « Linguistic Justice for Europe and for the World » (Oxford University Press, 2011), vous plaidez en faveur de l'anglais comme lingua franca , pour rendre les échanges d'un monde mondialisé plus efficaces. Les coûts de la protection de la langue qui découleraient pour les locuteurs locaux devraient être financés par les anglophones de langue maternelle. Cette idée semble juste, mais peut-on l'imposer ?

Bien sûr que non. Il est vrai que la connaissance d’une langue commune est un bien public dont profitent ceux dont c’est la langue maternelle au moins autant que ceux qui doivent l’apprendre en plus de leur langue maternelle. La répartition équitable du coût de ce bien public exige que les premiers, pour ne pas se rendre coupables de free riding, payent une partie du coût d’apprentissage de leur langue par les seconds. Mais dans mon livre, je ne défends pas une taxe linguistique comme une modalité plausible de réalisation de la justice linguistique en ce sens. J’y préconise par contre une forme de free riding compensatoire : le pillage du web.

Qu’est-ce que cela veut dire exactement ?

Grâce à l’internet, une quantité massive d’information est facilement accessible. Notamment en raison du rôle joué par les moteurs de recherche, le degré auquel elle est utilisée par d’autres dépend moins de la volonté de la protéger que de la langue dans laquelle elle est écrite. Ce qui est produit dans une langue qui n’est connue que de ceux qui l’ont pour langue maternelle n’aura guère d’utilisateurs en dehors de cette communauté. En revanche, plus l’anglais se diffuse, plus les contenus en anglais, produits de manière disproportionnées par des anglophones, sont utilisables par d’autres que des anglophones. Ma recommandation aux non-anglophones est donc d’utiliser sans scrupules tout ce que, grâce à leur connaissance de l’anglais, il peuvent détecter et exploiter sur le web. Ce free ride des non-anglophones aux dépens des anglophones permet de contrebalancer, certes grossièrement, le free ride offert aux anglophones par les non-anglophones qui se font la peine d’apprendre l’anglais.

Quel rôle joue le multilinguisme ?

La Commission européenne promeut le multilinguisme. Son objectif est que tous les citoyens européens apprennent deux langues outre leur langue maternelle. Que pensez-vous de cette approche ?

La diversité linguistique est une catastrophe si elle ne s’accompagne pas de multilinguisme. Qu’il s’agisse d’une ville ou d’un continent, on ne peut bien vivre ensemble que si on partage une ou plusieurs langues. Même si elle ne se permet pas de le dire aussi franchement, la Commission sait, qu’un multilinguisme efficace à l’échelle européenne doit inclure la compréhension par tous d’une même lingua franca et que cette lingua franca, pour des raisons historiques et non linguistiques, est et restera l’anglais. Mais elle sait aussi que le partage d’une lingua franca n’est pas un substitut parfait à la connaissance de la langue de l’autre.

En Belgique par exemple, si un Wallon parvient à communiquer avec un Flamand parce qu’ils ont chacun appris l’anglais, c’est mieux que si, faute de langue commune, ils ne parlent jamais l’un avec l’autre et se contentent de parler l’un de l’autre. Mais c’est bien mieux encore pour le Wallon de manifester aux Flamands le respect qu’il a pour eux et pour leur langue en faisant l’effort d’apprendre le néerlandais et de le parler — et réciproquement. L’objectif langue maternelle plus deux est donc un objectif louable.

Mais même dans un pays comme la Belgique qui compte trois langues officielles différentes de l’anglais il est bien difficile à atteindre : selon le dernier Eurobaromètre spécial Langues (2012) seuls 20 % des Wallons parlent plus qu’un néerlandais élémentaire. Dans toute l’Europe continentale, nous nous acheminons aujourd’hui rapidement vers un bilinguisme généralisé avec l’anglais. Mais en dehors de cas particuliers comme la région bruxelloise ou le Grand-Duché de Luxembourg, le trilinguisme généralisé restera l’apanage de personnes issues de l’immigration qui parviennent — comme c’est souhaitable — à conserver leurs langue d’origine et d’une élite instruite capable et désireuse d’apprendre une ou plusieurs autres langues.

L’allemand : petite ou grande langue ?

En Belgique, l'allemand est considéré comme une langue minoritaire, mais avec environ 100 millions de locuteurs, elle est la langue la plus parlée dans l'Union. Quel avenir voyez-vous pour l'allemand dans votre pays et en Europe ?

Le site languageknowledge.eu décompose utilement les données linguistiques de l’Eurobaromètre. On peut y voir que l’allemand n’est plus la langue la plus connue de l’Union. En tant que langue maternelle, en revanche, l’allemand est encore la langue maternelle la plus répandue de l’Union, mais il est en régression rapide. En tant que langue maternelle des Européens de moins de 40 ans, l’anglais l’a déjà rattrapé et le français n’est pas loin. Il n’est donc pas certain que l’allemand puisse conserver son rang actuel parmi les langues de l’Europe et du monde. Il ne pourra le faire que si l’Autriche, la Suisse et surtout bien sûr l’Allemagne parviennent à compenser la baisse démographique des germanophones de souche grâce à l’accueil sur leur territoire d’un grand nombre d’immigrants et à l’acquisition par ceux-ci de la langue officielle de ce territoire.

Je soutiens dans mon livre qu’il est légitime d’accorder un privilège, en plus de l’anglais, à l’allemand et au français, et cela moins pour représenter les deux principales familles linguistiques de l’Union européenne que pour reconnaître le rôle décisif qu’ont joué l’Allemagne et la France dans le processus inédit dont les institutions européennes sont issues.

En Belgique l’allemand représente moins de 0,5 % en tant que langue maternelle mais occupe une robuste troisième place, après l’anglais et le français mais avant le néerlandais, en tant que langue apprise. Cette belle performance, il ne la doit guère au fait d’être une des langues officielles de la Wallonie et donc de la Belgique, mais bien davantage à sa proximité linguistique avec le néerlandais. L’avenir, ici, dépendra certainement de l’ampleur des échanges économiques avec l’Allemagne. Il dépendra aussi de la confirmation de la Communauté germanophone en tant que quatrième deelstaat de la fédération belge et de sa capacité d’user de ce statut pour dynamiser son économie et accroître sa population. Et il dépendra enfin du développement continu de la société civile pan-européenne présente à Bruxelles, et donc en particulier de la présence active dans la vie culturelle et sociale bruxelloise de personnalités et d’institutions issues des deux Etats-membres germanophones de l’Union, à commencer par le Goethe-Institut.

La langue, un critère identitaire ?

La langue n'est pas qu'un moyen de communication, elle exprime aussi l'identité. En France, traditionnellement et théoriquement, chaque Français doit maîtriser la langue nationale. L'espace germanophone était déjà très étendu bien avant que l'Allemagne soit un État. Comment envisagez-vous, en tant que Belge, la relation entre la langue et l'identité ?

Une enquête récente de la Vrije Universiteit Brussel révèle que seulement 5 % des Bruxellois s’identifient en premier lieu comme francophones et 1.5 % comme francophones, alors que plus de 54 % s’identifient en premier lieu comme citoyens de leur commune ou de Bruxelles. J’estime, peut-être un peu en tant que Belge mais certainement en tant que Bruxellois, que c’est très bien ainsi. Dans le monde qui est aujourd’hui le nôtre, il importe en effet plus que jamais que nos identités politiques ne soient pas ethniques — que l’ethnie se définisse par la race, la langue ou la religion — mais territoriales. Une identité politique doit pouvoir être pleinement partagée par toutes celles et tous ceux qui cohabitent dans un territoire et y forment une communauté de destin.

Ceci n’enlève rien à l’importance du partage d’une langue — ou, exceptionnellement, comme à Bruxelles, de plusieurs langues — pour qu’une communauté politique, puisse bien fonctionner, ni donc à la légitimité d’exiger l’apprentissage de cette langue pour quiconque veut s’installer durablement dans le territoire concerné. Mais la langue n’est ici qu’un instrument essentiel de communication, de coordination, d’argumentation, d’exhortation, de mobilisation. Elle n’a pas la prétention d’être constitutive de l’« âme » d’un peuple, de son identité profonde, de son essence éternelle. Heureusement, elle n’a pas besoin d’être tout cela pour qu’on l’aime, ni pour qu’on admire la pensée qui s’y exprime, ni pour qu’on apprécie les gens qui la parlent.

Avec votre famille vous parlez néerlandais, français, anglais et italien. Parlez-vous aussi l’allemand ?

Il n’y a aucune langue que j’aime autant prononcer que l’allemand, il n’y a aucun penseur qui y ait eu autant d’impact sur mon adolescence que Friedrich Nietzsche, et il n’y a rien que je puisse reprocher davantage à mes nombreux amis germanophones que de parler si bien et si volontiers l’anglais qu’ils m’empêchent d’entretenir mon allemand.
 

Biographie

Philippe Van Parijs (né en 1951 à Bruxelles) est professeur d’économie et d’éthique sociale et anime depuis 1991 la Chaire Hoover à l’Université catholique de Louvain. En outre, il est collaborateur scientifique au Nuffield College et professeur invité à l’Université d’Oxford. Van Parijs s’est forgé une renommée internationale en s’engageant pour un revenu minimum et en créant le Basic Income Earth Network en 1986. Van Parijs préside le comité d’accompagnement du programme Pauvreté et justice sociale de la Fondation Roi Baudouin et organise chaque année l’Ethical Forum de la Fondation universitaire. Il est membre de la British Academy, de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique et de l’Académie européenne des Arts et des Sciences. Le Prix Francqui lui a été attribué en 2001 et le Arkprijs voor het Vrije Woord en 2011. Son dernier livre Linguistic Justice for Europe and for the World (La justice linguistique en Europe et dans le monde) est paru en 2011 aux éditions Oxford University Press.