Attentats à Bruxelles Il y avait du soleil dehors, ça sentait le printemps

Parc de Bruxelles - Warandepark
Parc de Bruxelles - Warandepark | © Colourbox

Je suis à Bruxelles et j’ai envie d’écrire un essai sur la capitale belge. Mais après les attentats, tout paraissait dépourvu de valeur. Récit de Katja Petrowskaja.

« Dans mon imagination maladive, cette ville devint un formulaire bureaucratique vivant, qui par chance n’était pas encore rempli. »

Extrait d’une lettre de Z.

Vieux Maîtres

Combien de vie quotidienne y a-t-il le jour d’une catastrophe ? Combien de catastrophes et de crimes sont insérés dans chaque quotidien normal ? Faisons-nous partie de la catastrophe lorsque nous ne l’avons pas vue et sommes épargnés ? Et quand s’éloignera-t-elle ? Le tableau « La Chute d’Icare » de Pieter Breughel l’Ancien, aux Musées Royaux des Beaux-Arts à Bruxelles, montre un dilemme insoluble de l’humanité. Ce n’est pas l’ignorance, en vertu de laquelle le paysan et le badaud ne remarquent pas qu’ici tombe du ciel un garçon. Même celui qui contemple le tableau ne remarque pas le cadavre dans les buissons. C’est la simultanéité des évènements que l’image relate. Icare, qui s’était trop approché du soleil, chute dans l’eau, et bien que ceci soit le plus important de ce qui se passe ici, ce qui est au centre de l’image, c’est un paysan labourant la terre pour gagner son pain quotidien. D’Icare ne sont visibles, sur le côté droit du tableau, que deux petits pieds se dressant encore tout juste au-dessus de l’eau. Sinon, tout va bien, le soleil couchant, le bateau qui s’éloigne, le paysage idyllique, le panorama d’une journée tout à fait normale. Mais la tragédie donne au tableau son nom et son sens, bien qu’elle ne figure pas au centre de la composition.

Mardi 22 mars 2016

Il y avait du soleil dehors et ça sentait le printemps. Il n’y avait cependant pas un bruit. Mardi, 13 heures. Cinq heures après les attentats. Inhabituellement silencieux. Dans la rue, on ne voyait presque personne. Juste de temps à autre, des sirènes de voitures de police déchiraient l’air dans le silence, d’une façon encore plus aigüe que d’habitude. Pas de bus, pas de bavardages dans les rues, même pas d'enfants. L’école aussi était bouclée. Parfois, je voyais des parents aller chercher des enfants. Il fallait que je m’étire pour regarder dans toutes les directions depuis la fenêtre, je voulais m’assurer que le monde existait encore. Mais oui, sur la Place du Vieux Marché-aux-Grains, des jardiniers municipaux élaguaient des arbres. C’était le début du printemps européen, peut-être. Les belles et délicates branches tombaient à terre, des arbres dénudés dressaient leurs poings en direction du ciel. Peut-être en raison d’une empreinte accidentelle due au cinéaste Schlingensief, cela me donna l’impression de la fin des temps : le silence, et à sa périphérie, se rapprochant de moi, une scie.

Le bateau

Depuis des heures, je lisais les nouvelles, avec le sentiment que s’il vous plaît, s’il vous plait, cela ne puisse pas être vrai. Explosion à l’aéroport et dans la station de métro Maelbeek, à deux kilomètres de distance de l’endroit où je suis. 26 morts, plus de 70 blessés, disait la radio, d’innombrables personnes touchées. Toutes les gares sont fermées, les aéroports évacués. Le premier ministre a dit : Restez où vous êtes, et je suis restée chez moi. Des amis de partout m’écrivirent. J’étais en sécurité, I am safe, figée et sonnée par les images et les vidéos sur Internet, prises aussitôt après les explosions. Un jour étrange : le terrorisme à Bruxelles et, à l’autre bout du territoire européen, la condamnation de la pilote Nadija Sawtschenko à 22 ans de détention : c’est ainsi que la Russie s’est déclarée, avec des procèsspectacles, comme État de terreur. Il existe différents moyens de réduire à néant des vies humaines. Jour de l’Unité : par la peur et la peine, nous sommes dans le même bateau, écrivit une amie, espérons qu’il ne se nomme pas « Titanic ». Ou bien ceux-là, chez nous à l’est, ne font-ils pas partie de l’image ?

Nostalgie

Tandis que les hôpitaux collectaient déjà des dons de sang et que l’initiative #ikwillhelpen via Twitter contribuait, par des offres de transport, à aider les gens à rentrer chez eux du travail, dans cette ville paralysée, dix milliers de touristes aussi y restaient coincés, je me demandai quand j’eus faim : « La soupe ou la vie ? » D’un côté, le niveau d’alerte maximum était déclaré pour tout le pays, de l’autre, toutefois, je n’avais rien à manger, je gambergeais et ne pouvais vraiment pas comprendre ce qui était maintenant « normal » : aller manger quand on a faim ou y renoncer parce que le danger existe, parce qu’à présent, il y a toujours théoriquement un danger, particulièrement aujourd’hui à Bruxelles. Mais en même temps, ma peur me semblait complètement irrationnelle, peut-être comme à des milliers d’autres personnes. L’aléatoire des victimes colportait le message : cela peut toujours arriver, partout et à chacun, c’était une destruction de la normalité. Faut-il toujours avoir peur à présent ? Je sortis dans la rue. Dehors, il y avait quand même des gens, moins que d’habitude, ils se déplaçaient plus lentement et se dévisageaient mutuellement avec attention, comme si nous venions tous de renaître. De nombreux commerces et bars étaient fermés et il n’y avait effectivement pas de circulation. Mon préféré, un vendeur de fleurs, était assis là avec ses lys et m’ignorait, comme toujours, comme si rien ne s’était passé. Le Noordzee était bien ouvert, mais sans clients, et au coin se tenaient deux homos dans un tel enlacement que mon coeur se serra, de joie et de solitude. À cet instant seulement, je compris que je me trouvais exactement au milieu de la chanson de Jacques Brel Bruxelles : « Sur les pavés de la Place Sainte-Catherine / Dansaient les hommes les femmes en crinoline ». Ce serait bien d’être aujourd’hui avec les proches. Au café Charli, une femme caressait son ventre rond – encore quelques jours, et l’enfant est là. Radio Nostalgie jouait de tout, des Beatles à Kate Bush, nous aussi, aux débuts de la Perestroïka, nous avions une « Radio Nostalgie », une des premières radios libres – j’étais ainsi soudain recluse dans une double nostalgie. Je mangeai et tout en moi criait : je mange, donc j’existe. Je vis comme ces gens autour de moi, et tout continue, d’une manière ou d’une autre, dans ce monde qui est le nôtre et que nous désignons très peu précisément comme l’Europe. La jeune femme qui passait dehors transportait un cadre antique sur l’épaule. Puis un clochard arriva et fit la manche, et le soleil brillait. Une amie, qui avait été évacuée ce matin de l’aéroport de Bruxelles, donna des nouvelles – elle voulait prendre l’avion pour l’Inde, on la conduisait maintenant à Louvain. Je ne suis jamais allée à Louvain, une belle ville. Et puis une fille ouvrit la porte, cling-clang, bonjour-bonjour* – comme une citation d’Amélie Poulain. Sommes-nous des héros de la
normalité ?
 
Hier. Lundi 21 mars

À vrai dire, tout est resté dans cet « hier », mon texte sur Bruxelles aussi, celui que je voulais écrire et que j’avais presque achevé. Sur la météo, qui était si changeante et capricieuse, comme l’idée d’Europe, sur le temps, qui logeait dans les rides de la ville et s’accumulait, et ce temps, ce « brol » de l’histoire, on pouvait l’acheter sur les marchés aux puces, sur ce charmant provincialisme qui recèle en lui quelque chose de familier. Ou sur les mains dans les tableaux de Rogier van der Weyden ou de Memling, sur les sans-abris, qui sont ici encore plus cosmopolites qu’à Berlin. Je voulais parler du grand Palais de Justice kafkaïen, un généreux entrepôt de l’équité, qui offrait en même temps l’espace pour les scènes du Procès et du Château. De quatre jours de Byron et trois lectures de Baudelaire, je voulais écrire sur Waterloo pour expliquer ce qu’est, à vrai dire, un paysage historique commun, pour cela suffisent une bataille meurtrière et un livre. Ou sur la pierre tombale d’un prêtre de Sainte-Catherine, qui fut missionnaire à Nagasaki, pour mourir plus tard à Auschwitz, juste avant que son Nagasaki ne fût anéanti aussi. Je voulais parler des dentelles de Bruxelles qui apparaissent dans des poèmes russes et raconter que le mois se déploie en direction de Pâques avec le Klarafestival, le festival de musique qui se déroulait dans la ville et dont les affiches publicitaires portaient le titre « Erbarme Dich! ». Dire que la souffrance est parfois la seule chose qui nous unisse tous. Je voulais écrire sur le théâtre de marionnettes, le Théâtre Royal de Toone, où j’avais vu « La Passion », interprétée dans le dialecte local des Marolles, comme une enfant j’étais assise au premier rang et les marionnettes me regardaient, Jésus aussi. 

Erbarme Dich!

Mais compte-tenu des attentats, tout paraît dépourvu de valeur, insignifiant et muet, sauf le thème du Klarafestival. Les attentats accaparèrent toute l’image et ne me laissèrent plus pour la normalité que juste autant d’espace que pour le giclement de l’eau autour des pieds d’Icare. Hier encore, je prenais cette ligne de métro, aujourd’hui d’autres gens étaient là et sont morts. Hier, j’avais un rendez-vous près du Parlement Européen. À la station Trône, beaucoup de gens descendirent, un mélange bigarré de nations, métiers et classes sociales, de cette place partaient de nombreux bus vers les banlieues. Je remarquai un géant qui portait une combinaison rouge d’ouvrier du bâtiment avec l’inscription
« Karma Construction ». Il avait l’air aigri et agressif. Je pensai à la guerre en Yougoslavie. Quand je revins en métro, l’Adagietto de la Symphonie n°5 de Gustav Mahler jaillissait des hautparleurs à Trône et à la station suivante, Arts-Loi, un Nocturne de Chopin, et il se mélangeait au néerlandais et au français de ceux qui attendaient. J’étais l’une des quelques personnes à la peau claire sur le quai et je me sentais bien. Bien que ce ne fussent que les tubes classiques, et quand bien même, je devenais sentimentale et répétais : « Quelle ville ! » – et enregistrai tout sur le iPhone. Le jour suivant, quand plus rien ne se déplaçait dans la ville et qu’aucun bus n’allait vers les banlieues, je pensai : mais comment mon Karma-Man va-t-il faire pour rentrer à la maison ?

Futur

Autrefois, début mars, lorsque je marchais parmi la foule dense devant les cafés, j’avais l’impression : j’irai un jour m’asseoir dans tous ces cafés et je goûterai tout, l’impression d’avoir encore tant de futur, car avec une nouvelle ville, c’est comme avec une personne nouvelle – la rencontre se déroule sous la forme d’une pure curiosité obsessionnelle, puisque tout est encore indéfini, et cela, précisément, signifie le futur. Je n’étais encore jamais venue à Bruxelles et j’avais la possibilité de passer ici tout le mois, juste au centre, non loin de la Bourse, où à présent se tenaient étroitement réunies des centaines de personnes, plusieurs jours et nuits durant, pour être ensemble et se défendre par leur présence physique contre la violence, une foule avec une telle richesse de visages et de types humains, comme je n’en avais encore jamais vue, même pas à New York ou à Amsterdam. Quand j’arrivai, cet endroit était un terrain surréaliste, sur les marches de la Bourse close étaient assis des gens, parfois avaient lieu de petites manifestations, des masses de gens de passage affluaient, car le Boulevard Anspach, l’une des artères les plus importantes de la ville, avait été mué en une zone piétonnière à quatre voies, qui s’achevait sur un vieil immeuble avec une réclame lumineuse pour Coca-Cola. Un jour normal, j’étais allée à la Maison de la Francité pour parler un peu français, avec des Albanais, des Saoudiens, des Anglais et bien d’autres. Nous jouions à un jeu de cartes pour les enfants. Tirer une carte et décrire : un cirque, un garçon avec une baguette magique, il fallait être rapide, sur la table était posé un petit jouet, une bombe-attrape qui faisait tic-tac, il fallait toujours appuyer sur le bouton rouge. Je m’y refusai et un homme demanda : pourquoi ? « Je suis pacifiste*, dis-je », et il dit : « Je suis allé à la guerre – Laquelle ? – En Tchétchénie. » Et je dis : « Je suis d’Ukraine. » Nous ne parlions plus, mais nous fûmes les seuls dans le cercle à reconnaître le mot « le cauchemar* », car cela existe aussi en russe.

* en français dans le texte