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Trente ans après la chute du mur:
Vers une Allemagne plus unie

Mauerstücke
© Mauricio Ruiz

En novembre 2019, le journaliste Mauricio Ruiz s'est rendu à Leipzig et à Berlin pour tenter de comprendre l'impact de ces événements sur la société allemande et comment le processus de réunification a façonné le paysage politique et social actuel du pays.

​Une fillette agrippe fermement la main de sa maman en voyant un homme se pencher vers elle et lui dire : « bonjour toi ! » avant de lui offrir un lapin en peluche. Une dame lui donne ensuite des clémentines et lui présente quelque chose de dur et de rugueux, de forme oblongue. « Ce sont des cacahuètes, » lui explique-t-elle. « Prends-en quelques-unes ». La petite fille s’exécute, non sans méfiance. C’est la première fois qu’elle en voit. Des centaines de gens arpentent les rues de Velpke, comme hébétés. Certains s’arrêtent un moment devant la devanture d’une boulangerie et d’une cordonnerie, ou devant la façade d’une grande maison. Il y en a aussi qui chantent, tandis que d’autres se mouchent : ils pleurent. La fillette et sa maman sont venues de Saxe-Anhalt. Pendant le trajet jusqu’à cette petite ville frontalière de Basse-Saxe, la petite s’est demandé pourquoi sa mère sanglotait en silence. Que se passe-t-il ? Nous sommes en novembre 1989. Quatre jours plus tôt, des milliers de Berlinois de l’Est ont foulé le sol de Berlin-Ouest pour la première fois en quarante ans, passant devant des gardes-frontières est-allemands stupéfaits qui n’ont pas esquissé le moindre geste. Le monde est en train de changer. Mais quelles seront les conséquences de cette nouvelle ère pour cette nation coupée en deux depuis 1949 ?

C’est pour tenter de comprendre l’impact de ces événements sur la société allemande et comment le processus de réunification a façonné l’actuel paysage politique et social du pays que je me suis rendu ce mois-ci à Leipzig et à Berlin.
 
« Je me souviens que ma mère a été prise d’une frénésie de shopping après la réunification, même si parfois elle se contentait de faire du lèche-vitrines. Comme si elle voulait profiter à fond d’une abondance qu’elle n’avait jamais connue, » explique Franziska Jenrich-Tran, qui, trente ans après cette journée à Velpke, travaille à présent au Musée d’histoire de Leipzig, comme responsable des activités éducatives et coordinatrice de la Maison Schiller. Avant cela, elle a étudié à Berlin où elle a rencontré son futur mari, né en Allemagne de l’Ouest de parents vietnamiens. Elle a aussi sillonné la France, l’Italie et l’Autriche avec sa mère dans une vieille caravane. Elle a ainsi profité d’une liberté et fait des tas de choses impensables avant 1989. Mais le mouvement pour la conquête de la liberté a pris forme bien avant la chute du Mur.      
 
« À Leipzig, j’ai rejoint un groupe de défenseurs de l’environnement. C’était en 1982, mais les premiers membres y avaient adhéré dès 1978, » explique Gisela Kallenbach, ancienne députée de Saxe et membre du Parlement européen. Des initiatives de recyclage existaient déjà en RDA, notamment la SERO, mais elles étaient davantage motivées par des raisons économiques et la pénurie de certains produits et de matériaux que par des considérations écologiques. « La brume épaisse du smog était omniprésente. Les odeurs nauséabondes des rivières, polluées par les rejets de soufre et de phénols des industries chimiques étaient tout bonnement insupportables. Il fallait faire quelque chose. » Les premiers mouvements pour le désarmement nucléaire sont apparus à la même époque, au début des années 1980. L’OTAN avait en effet décidé d’installer des Pershing II en Allemagne de l’Ouest, en réponse au déploiement de missiles SS-20 par l’URSS.   

Gisela Kallenbach Gisela Kallenbach | © Mauricio Ruiz Les accords de Berlin (1971) et d’Helsinki (1975) avaient permis d’améliorer quelque peu le respect des droits de l’homme en RDA et c’est dans ce contexte que les premières prières pour la paix ont été organisées en 1982 en l’église Saint-Nicolas, à Leipzig. Les gens pouvaient s’y réunir et s’informer de ce qui se passait dans leur pays et à l’étranger. Une des réunions les plus importantes a eu lieu le 4 septembre 1989. Des activistes avaient appris que des reporters de l’Ouest étaient arrivés à Leipzig pour couvrir l’un des plus grandes foires commerciales de la ville. « Ils ont ainsi saisi cette chance de faire savoir au monde entier ce qui se passait ici, » se souvient Gisela Kallenbach. Un mois plus tard, le 9 octobre, plus de 70 000 personnes se sont rassemblées dans les rues après les temps de prière organisés dans quatre églises de la ville. Et à la surprise générale, la police n’est pas intervenue. Cette Révolution pacifique, comme on allait l’appeler, a pris de l’ampleur, et déboucha sur la fameuse nuit du 9 novembre à Berlin.  
 
Si ces rassemblements dans les églises étaient tolérés, ils n’en étaient pas moins étroitement surveillés par les services de la sécurité d’État (la « Stasi »). Personne ne se sentait plus en sécurité. « Nous vivions en permanence dans la peur, » explique Gisela. « La moindre désobéissance pouvait avoir de terribles conséquences ». Elle en fit d’ailleurs elle-même les frais. À 14 ans, elle décide de ne pas se plier à la cérémonie du Jugendweihe, par laquelle les jeunes gens devaient confirmer leur attachement aux valeurs socialistes. Une décision lourde de conséquence. « Je n’ai pas pu poursuivre mes études secondaires. J’ai dû suivre des cours à distance et étudier le soir. » Elle est parvenue à devenir ingénieur chimiste mais cela lui a pris beaucoup plus longtemps. La peur d’être surveillé était propice à la paranoïa. Les informateurs pouvaient être partout. « Nous devions adopter un certain comportement en public et pouvions rester nous-mêmes en privé. Tous les Allemands de l’Est souffraient en quelque sorte d’un syndrome de dédoublement de la personnalité. C’était impossible de faire autrement. ». Ceux qui tentaient de quitter la RDA perdaient leur emploi et se retrouvaient marginalisés. Ils ont appris à leurs dépens ce que c’était d’être antipatriote. Les activistes recevaient de sérieux avertissements et des menaces physiques, ou étaient emprisonnés. Beaucoup ont été torturés.  
 
« Quand je suis arrivé en prison, je me suis dit ‘j’espère que j’en sortirai vivant’ », se souvient Karl-Heinz Bomberg, à l’époque chanteur et activiste en RDA. Karl-Heinz Bomberg Karl-Heinz Bomberg | © Mauricio Ruiz Il a raconté son expérience dans un livre et aide à présent des personnes traumatisées à passer le cap. « J’ai finalement passé trois mois en prison. Le problème, c’est que vous ne savez jamais quand vous allez sortir. Il faut s’accrocher, car cela peut durer longtemps ». Fils d’un membre du parti socialiste (SED), il a grandi dans le Land de Thuringe en croyant fermement aux valeurs sociales inculquées par son père. « Un objectif important de la société socialiste était que chacun ait un emploi. Les gens avaient un emploi, un logement, et ils se sentaient en sécurité, du moins matériellement. Mais à l’adolescence, il a commencé à se sentir tiraillé. Les restrictions étaient omniprésentes – déplacements, liberté d’expression, emplois qu’on pouvait exercer.  « Je voulais autre chose et mes parents ne comprenaient pas mes revendications. Leurs besoins étaient autres. Ils se satisfaisaient du statu quo. » Après la réunification, le père de Karl-Heinz est devenu de plus en plus taciturne. « Il était en proie à un exil intérieur. Il était déçu, je le sentais très bien. Il avait été le témoin de la corruption en RDA. Certaines de ses connaissances avaient été condamnées pour pots-de-vin et détournement de fonds. » Il ne parlait pas beaucoup de la Révolution pacifique avec son père. Un accord tacite face à l’inévitable – les changements à venir. « Arrivé déjà à un certain âge, mon père devait se faire à l’idée que cette forme de socialisme avait vécu. Il était assailli de sentiments ambivalents. »  

AMbivalences I : Perception et changement

Lorsque nous parlions de la polarisation politique que connaît aujourd’hui l’Europe, certains de mes amis ouest-allemands me disaient, en prenant toujours des gants, que beaucoup d’Allemands de l’Est, surtout les plus âgés, étaient devenus trop dépendants à l’égard de l’État pour gouverner eux-mêmes leur vie. J’ai voulu creuser plus loin pour comprendre l’origine de ce sentiment. Avaient-ils raison, et si oui, y avait-il d’autres aspects à prendre en compte.
 
Uwe Schwabe Uwe Schwabe | © Mauricio Ruiz « C’est un sujet délicat de nos jours, » estime Uwe Schwabe, l’un des protagonistes de la Révolution pacifique. « Lorsque des citoyens de l’ex-RDA se mettent à critiquer leur ancien système, beaucoup se sentent piqués au vif. Je pensais que les Allemands de l’Est allaient maintenant prendre leur destin en main et se montrer plus proactifs. Or, une certaine frange de la population s’attend toujours à ce que d’autres règlent leurs problèmes à leur place. » Uwe Schwabe trouve que la transition des années 1990 s’est faite trop rapidement. Il aurait fallu plus de temps pour comprendre ce qui était en train de changer et pourquoi. Les gens ne savaient plus où donner de la tête : il fallait trouver un nouvel emploi, comprendre l’économie de marché, s’adapter à un nouveau système social et éducatif. « De nombreux Allemands de l’Est ont connu deux dictatures, cela laisse des traces. Il aurait fallu plus de temps pour une réflexion au niveau de l’ensemble de la société. Une telle réflexion aurait eu un effet cathartique. » Uwe Schwabe reconnaît que nombreux des idéaux pour lesquels il s’est battu sont devenus réalité : l’État de droit, le respect des droits de l’homme, la liberté d’expression. « Ces trente années ont été marquées par de nombreuses réussites. Mais le processus de réunification n’est pas encore terminé. Il faut renforcer le dialogue, approfondir la réflexion. ».  
 
Tout changement comporte son lot d’obstacles. Un changement n’est pas impossible, loin de là, mais je pense que plus on vieillit, plus certaines routines finissent par s’ancrer, et il est alors plus difficile de s’adapter. Mais est-ce vraiment ce qui s’est passé au sein de la société en Allemagne de l’Est lorsque des centaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi dans les années 1990 ? »   
 
« Quand ma mère a perdu son emploi dans une usine de recyclage de métaux, en 1991, elle a essayé d’acquérir de nouvelles compétences, » explique Cornelia Winkler, qui a grandi à Berlin-Est. « Elle a travaillé dans une usine de traitement des eaux et comme elle savait s’y prendre avec les enfants, elle a ensuite été envoyée dans des écoles pour réaménager des cours de récréation. »   
 
Lorsqu’on analyse les années qui ont suivi la réunification, on entend inévitablement parler de l’importante vague de changements à laquelle de nombreuses familles est-allemandes ont dû faire face. Mais concrètement, quels ont été ces changements ? « Ma mère gagnait environ 800 marks est-allemands, mon père un peu plus, environ 1000, » explique Cornelia Winkler. « Je me souviens qu’on payait 75 marks pour le loyer, l’eau et le chauffage compris. Après la réunification, les prix se sont mis à grimper très vite. En 1991, le prix du loyer atteignait déjà 300 marks. Sur le plan financier, les choses sont rapidement devenues difficiles pour nous, surtout quand mon père, qui travaillait à l’usine, a lui aussi perdu son emploi. »   
 
Cornelia avait 11 ans au moment de la chute du Mur. Plus tard, elle a pu aller étudier à Frankfort et en Angleterre. Une vie et des opportunités impensables pour ses parents. « Même si elle est parvenue à s’adapter à la nouvelle situation, ma mère ne s’est jamais remise d’avoir perdu son emploi. La réunification est loin de s’être bien passée pour elle. Beaucoup de gens ont été déçus du cours que prenaient les choses pour de nombreuses familles, notamment sur le plan économique. Ma mère s’est ainsi repliée sur elle-même. »  
 
Rien qu’à Leipzig, 100 000 personnes environ travaillaient dans le secteur manufacturier à la fin des années 1980. Il n’y en avait plus que 10 000 dans les années 90. Les statistiques montrent qu’environ 80 % des Allemands de l’Est en âge de travailler ont dû se réadapter professionnellement et changer d’emploi après la réunification.    
 
Cornelia Winkler Cornelia Winkler | © Mauricio Ruiz Le gouvernement fédéral a investi dans le développement des infrastructures est-allemandes et a financé l’octroi d’aides et de primes aux start-ups, afin d’encourager l’innovation et la création d’entreprises. Pourtant, une enquête a récemment révélé que 52 % des Allemands de l’Est estimaient que le processus de réunification n’avait pas été équitable. Mais d’où vient cette impression, et ce ressentiment vis-à-vis des Allemands de l’Ouest est-il justifié ? Pour Karl-Heinz Bomberg, « l’Allemagne de l’Ouest a aidé son ex-voisin à de très nombreux niveaux, et je l’en remercie. Nous vivons à présent dans une démocratie stable, et de nombreuses personnes ont désormais la possibilité de s’épanouir. Mais il n’empêche que beaucoup d’habitants de l’Est ont traversé une période difficile. Ce serait important que l’Ouest en prenne conscience et le reconnaisse lui aussi. » De nombreuses personnes que j’ai interrogées m’ont dit qu’après la réunification, beaucoup de choses et de structures de l’Allemagne de l’Est ont été déclarées inutiles et démantelées sans qu’une analyse attentive n’ait été réalisée. « Le système de recyclage du SERO fonctionnait très bien, par exemple » affirme Cornelia Winckler. « Pourquoi ne pas l’avoir développé au lieu de le détruire ? »        
 
D’autres affirment en revanche qu’à l’époque de la chute du Mur, les habitants de l’Est voulaient vivre comme ceux de l’Ouest, et le plus vite possible, ce qu’ils semblent avoir oublié. La mémoire peut nous jouer des tours et il peut peut-être être difficile de se rappeler avec précision quelles étaient leurs priorités à l’époque, notamment après la vague de licenciements des années 1990. Des indicateurs montrent que certaines décisions ont été prises à une vitesse radicale. Pourquoi ? Les impératifs de la politique internationale – certains dirigeants français et britanniques n’étaient pas vraiment enthousiastes à l’idée de la réunification – et la dynamique électorale allemande ont accéléré les choses. S’y ajoute le processus de privatisation des entreprises publiques de l’ex-RDA, pour lequel un fonds de fiducie (Treuhand) avait été créé. Le passage à l’économie de marché imposait de s’attaquer au problème d’inefficacité de nombreuses entreprises est-allemandes. Il fallait licencier et remplacer les machines obsolètes. Mais une théorie économique prend-elle en compte l’importance sociale et psychologique d’avoir un emploi et de se sentir utile dans la société ? De nombreuses personnes ont demandé un changement immédiat, elles voulaient avoir toutes ces choses qu’elles voyaient à la télévision. Mais peut-être n’étaient-elles pas prêtes à voir tout leur système de croyances jeté par-dessus bord aussi rapidement. Nombreux sont ceux qui ont préconisé une « troisième voie », pour une transition plus douce. Certains Allemands de l’Ouest, pas tous bien sûr, sont arrivés à l’Est en étaient convaincus de savoir comment faire tourner les choses. Tout le reste n’avait pas d’importance.   

Ambivalence II : Des pertes mais aussi des avantages

Les grands-parents d’Alexander Finger ont quitté la République tchèque pour s’installer en Saxe lorsque les populations germanophones ont dû quitter plusieurs pays d’Europe centrale et de l’Est à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Selon les estimations, environ 25 % de la population est-allemande descend de cette vague de réfugiés. À son arrivée en Allemagne de l’Est, le grand-père d’Alexander Finger a reçu une parcelle de la SMAD, l’administration militaire soviétique en Allemagne. La famille a pu ainsi prendre un nouveau départ. Les choses se sont passées différemment pour son grand-oncle, qui a dû repartir de zéro lorsqu’il est arrivé en Allemagne de l’Ouest. « Mon grand-père s’en est ainsi mieux sorti que son frère, » explique Alexander, aujourd’hui guide et interprète au Zeitgeschichtliches Forum, le musée d’histoire allemande contemporaine de Leipzig. « Contre toute attente, c’était finalement un avantage de s’installer en RDA plutôt qu’en RFA. »  
 
Après la réunification, de nombreux habitants de l’Est qui souffraient de problèmes de santé aigus ou de maladies chroniques, ont eu la possibilité de se faire soigner côté ouest. Leur qualité de vie et leur santé se sont améliorées. À l’époque de la RDA, ils auraient pu se faire soigner par des spécialistes, mais ceux-ci n’étaient pas assez nombreux, il fallait attendre longtemps pour avoir un rendez-vous. La réunification a amélioré la santé de milliers d’habitants de RDA.
Est-ce qu'on peut tourjours sentir le « mur » ? Est-ce qu'on peut tourjours sentir le « mur » ? | © Colourbox

Ambivalence III : Représentation

Des statistiques récentes montrent que 100 % des doyens des universités d’État sont originaires d’Allemagne de l’Ouest, tout comme 97 % des directeurs des instituts supérieurs de recherche. En outre, au sein des 14 ministères fédéraux allemands, seuls 3 % des hauts responsables sont originaires d’Allemagne de l’Est. Mais qu'est-ce que cela implique et quel est l’impact de cette sous-représentation ?
 
Gisela Meyer Gisela Meyer | © Mauricio Ruiz « Je ne sais pas si cela fait finalement beaucoup de différence pour moi, » explique Gisela Meyer, qui a grandi à Berlin-Ouest, à quelques mètres de la frontière avec la RDA. « Je me dis finalement aujourd’hui que vous gouvernez dans l’intérêt de votre pays, qu’importe que vous soyez originaire de l’Ouest ou de l’Est. Vous ne trouvez pas ? »
 
Mais la question de la représentation n’est pas aussi simple que ça, comme le montre très bien la situation aux Etats-Unis où les femmes d’origine asiatique ou africaine ne voudraient pas être représentées par une femme telle qu’Ann Coulter. Ou comme la communauté hispanique qui aurait pu faire un choix plus judicieux que d’élire un candidat comme Marco Rubio ou Ted Cruz pour défendre ses intérêts.   
 
Quel est donc l’enjeu en Allemagne derrière la question de la représentation ? Quel en est l’impact concret ? « Je vais vous donner un exemple pour illustrer toute l’importance de la représentation », explique Anke Domscheit-Berg, membre du Bundestag. « Le ministère de l’intérieur ne disposait d’aucun budget pour le 30e anniversaire de la chute du Mur. Il n’avait tout simplement rien prévu.  Mais je puis vous assurer que si ce portefeuille avait été aux mains d’un Allemand de l’Est, un événement de cette importance n’aurait jamais été négligé. »   
 
Et pour Anke Domscheit-Berg, les exemples sont légion, qu’il s’agisse de la célébration du 25e anniversaire de l'ambassade d'Allemagne en Mongolie (la RDA a eu très tôt une représentation dans ce pays) ou du choix des groupes à l’affiche des festivals de musique dans les années 80. « Je vous laisse deviner d’où sont originaires tous ces groupes ! C'est comme si la musique est-allemande avait été jetée aux oubliettes. Ce genre de choses me donne l’impression d’être une citoyenne de seconde zone. Il y avait des choses vraiment très bien en RDA. Plus d’égalité entre les sexes, un enseignement de qualité. Pourquoi l’avoir oublié ? » 
 
La décision de la ministre fédérale de la recherche, Anja Karliczek, d'implanter un centre de recherche sur les cellules de batterie – un projet de 500 millions d’euros – à Münster, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, a elle aussi suscité une controverse, en termes de représentation. Manuela Schwesig, ministre présidente du Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, a critiqué cette décision, déclarant que la ministre fédérale, originaire d’Ibbenbüren, en Westphalie, aurait dû voir au-delà des seuls intérêts de sa circonscription. « Des régions de l’Est se prêtent parfaitement à des projets comme celui-ci, » affirme Anke Domscheit-Berg. « Pourquoi n’en bénéficient-elles pas ? »   

Ambivalences IV : Fuir la RDA et se faire de nouveaux amis

Dans le film Good Bye, Lenin!, une famille de Berlin-Est regarde à la télévision le défilé du 40e anniversaire de la RDA. La mère Christiane, qui est pourtant membre du SED, n'hésite pas à critiquer et épingler tout ce qui pourrait être amélioré. Son fils Alex est sceptique ; il aspire au changement. Dehors, les chars défilent, faisant tout trembler dans le salon. Tout en continuant à repasser une jupe, Christiane dit à son fils : « Rien ne changera si tout le monde part. »  
 
Si Gisela Kallenbach, Uwe Schwabe, Karl-Heinz Bomberg et bien d'autres décidèrent à l’époque de rester en RDA et de susciter le changement de l’intérieur, des millions d'autres tentèrent de fuir à l’Ouest, ou caressèrent cet espoir. Une décision difficile à prendre, vu le risque d’être abattu ou torturé. De nombreuses familles allaient ainsi être séparées, une mère, un oncle, un frère ou une sœur étant parvenu à franchir le mur. 
 
Susanne Rindt Susanne Rindt | © Mauricio Ruiz « J'avais quinze ans lorsque je suis passée à l’Ouest, cachée dans le coffre d’une voiture diplomatique, » raconte Susanne Rindt, originaire de Halle, et qui vit aujourd’hui à Berlin. « Le frère de ma mère avait fui la RDA en 58 ou 59. Ma mère était avec moi dans le coffre. Il était prévu que mon père et ma sœur nous rejoignent plus tard. On était en 1983. » Le père de Susanne travaillait comme biologiste à l’Université de Halle, sa mère comme laborantine à l'Académie est-allemande des sciences. Les Accords d'Helsinki avaient autorisé la réunification des familles, au titre des droits de l’homme, et la famille de Susanne avait introduit une demande de réunification avec son oncle maternel. Cette demande a été rejetée à deux reprises et coûta son emploi au père de Susanne.  « On l’a accusé d’exercer une mauvaise influence sur les étudiants de l'université et il a été licencié. » Après, il est parvenu à gagner plus ou moins sa vie en fabriquant des poteries qu’il revendait.  « Mes parents étaient malheureux, » se souvient Susanne. « Ils se sentaient prisonniers et craignaient que ma sœur et moi ne puissions pas passer notre Abitur car notre famille était proche de l’Eglise. Cette décision, ils l’ont prise en pensant à notre avenir, mais aussi au leur. »  
 
Quand le coffre s'est ouvert, Susanne et sa mère étaient à Berlin-Ouest. Elles ont poussé la porte d’un café sur le Kurfürstendamm (Kudamm) et ont retrouvé l’oncle maternel. « Il y avait tant de choses nouvelles à intégrer. Je n’ai ni pleuré ni crié de joie. C'était comme si toutes mes émotions s’étaient brusquement cachées au plus profond de moi, comme anéanties. » Terrée dans le coffre, Susanne avait entendu une langue qu'elle n’avait pas pu identifier. Elle apprit plus tard que c’était du portugais capverdien. Pour faire venir sa sœur et sa nièce, l’oncle avait dû débourser 100 000 marks. Quelques jours plus tard, Susanne est allée à Kudamm avec sa tante qui pensait que c’était une bonne idée de lui acheter des vêtements. « Il y avait tant de choix, tant de choses différentes. Submergée par les émotions, j’ai fondu en larmes. Je ne pouvais plus m’arrêter de pleurer. Toutes les émotions enfouies revenaient à la surface. Je prenais tout à coup conscience que j’avais tout perdu de mon passé : mes amis, ma maison, ma ville. J’ai eu le sentiment d’être perdue dans un nouveau monde. »
 
En 1987, Dietmar Schultke s’ingéniait à trouver un moyen pour passer à Ouest quand il reçut une lettre de réquisition comme soldat frontalier. C’est ainsi que quelques semaines plus tard, il se retrouvait face à un officier, qui tachait de lui inculquer le règlement militaire. « Il y avait 7 niveaux de confiance. Dietmar Schultke Dietmar Schultke | © Mauricio Ruiz On m’a attribué l’avant-dernier. » Il s’est retrouvé cantonné dans le Brocken dans la région du Harz. Au début, il caressait encore l’idée de s’échapper mais il ne voulait pas que ses camarades en paient les conséquences. Ceux-ci étaient en effet également surveillés et espionnés. « Un soldat sur dix était un informateur de la Stasi. » De plus en plus frustré, il finit par abandonner son fusil dans les bois, un crime sévèrement puni qui lui valut d’être dégradé en 1988. Il passa ainsi la fin de son service militaire cantonné à la surveillance des casernes. En février 1990, après la chute du Mur, il s'installa en Allemagne de l'Ouest et demanda la citoyenneté allemande qu’il reçut en quatre semaines seulement. Depuis 2017, il enseigne l’histoire dans le district de Dahme-Spreewald et a écrit deux livres sur sa vie en RDA. Il est aujourd’hui de retour dans son pays d’origine, comme de nombreux autres Ossies qui avaient déménagé à l’Ouest dans les années 1990. « Je pense que nous regrettons ce sentiment de solidarité, quelque chose que nous avions développé en RDA. Par nécessité, mais il n’empêche que ce sentiment était bien présent. Cette solidarité est beaucoup plus rare à l’Ouest. » 
 
Le 14 novembre 1989, Bernd Meyer entrait en Allemagne de l’Est caméra au poing, une première depuis 1952, année où les habitants de Berlin-Ouest ne furent plus autorisés à fouler le sol est-allemand. Depuis des dizaines d’années, il vivait avec sa femme Gisela dans le quartier de Lichterfelde, à quelques mètres du mur seulement, sous la menace des barbelés, de la tour de guet et des chiens. « En novembre 1989, j’ai vraiment senti que nous vivions un moment historique, » se souvient Berndt Meyer. « Je suis donc entré dans la zone-est avec ma caméra, pour filmer les premiers instants de la réunification. » Comme il n’arrêtait pas de faire des allers-retours pour aller filmer des événements, il finit par éveiller la curiosité des gardes frontaliers. Ceux-ci l’interrogèrent et lui demandèrent ensuite s’ils pouvaient voir le résultat. « Et ils sont venus ici-même, dans notre salon. Ces quatre soldats buvaient du café chez nous en regardant ma vidéo. Ces mêmes soldats qui nous terrorisaient encore il y a seulement quelques semaines. Deux d’entre eux prirent même l’habitude de revenir chez nous. C’est de cette façon que le mur est tombé pour nous. »    

Perspectives futures

Il est difficile d’affirmer que l’économie de marché ouverte fonctionne équitablement pour toutes les franges de la population. Le PIB par habitant et l'espérance de vie ont augmenté, surtout dans les zones métropolitaines, mais il suffit de voir le nombre de sans-abri dans les rues de San Francisco, Portland, Paris ou Bruxelles pour se rendre compte du nombre de sans-abris. La richesse générée après la chute du Rideau de fer n’a pas été répartie équitablement. Les inégalités entre les riches et les pauvres ne cessent de se creuser, et les personnes fragilisées entendent bien exprimer leur mécontentement. Les mouvements et partis populistes et d'extrême-droite prétendent pouvoir offrir une solution à ceux qui ont l’impression de ne pas être pris en compte. Mais ont-ils vraiment la solution ? « L'AfD est bien conscient du fait qu’il y a toujours ‘deux Allemagnes’, » affirme Franco DelleDonne, docteur en communication politique de la Freie Universität Berlin. « Ils savent comme nul autre exploiter le mécontentement qui couve pour plusieurs raisons dans le pays depuis la réunification. Mais ces partis ont-ils un vrai programme de lutte contre le changement climatique ? Pour les défis auxquels l'Allemagne et l'Europe devront faire face dans les années à venir ? Il serait sage de leur poser ces questions. »
 
Les avantages et les coûts de la réunification ont été partagés par tous les membres de la société allemande. Pour certains, le coût a cependant été plus élevé. Ceux qui sont nés en Allemagne de l’Est dans les années 50 en étaient déjà à plus de la moitié de leur vie active lorsqu’ils ont dû s’adapter à un nouveau mode de vie. Leurs pensions ont été amputées par les années de chômage qu'ils ont connues en fin de carrière. Les jeunes générations ont pu apprendre et s’ajuster, mais le processus a inévitablement laissé des cicatrices dans le tissu social. Trente ans se sont écoulés, avec leur lot d’enseignements douloureux dont il faut absolument parler et tirer les leçons. Il faut apprendre de la réunification et de ses conséquences pour continuer à avancer en ne faisant qu’une seule nation, une nation unie.   
 
« J’ai appris à me soucier de mon développement personnel, même si vous pensez que c’est peut-être là une forme d’égoïsme, » explique Karl-Heinz Bomberg. « Mais je sais aussi qu’en étant plus épanoui et en me sentant mieux, je peux donner des choses à la communauté et contribuer ainsi à l’amélioration de la société. C’est une question d’équilibre. Voilà ce que j’ai appris pendant toutes ces années. »   
 
 [ISO1]Typo dans version EN
 [ISO2]Ils les ont attendus jusqu’en 1983 ou ‘on était en 1983’?