Eine Reise (un voyage) de El Marto

UN VOYAGE OU UNE COUR DE JUSTICE QUI NE DIT PAS SON NOM?

Du 04 octobre au 3 novembre le KUNSTRAUM226 a accueilli une exposition de l’artiste El Marto. Intitulé « Eine Reise » en allemand et qui se traduit par « un voyage » en français. C’est une exposition que l’on peut qualifier d’exceptionnel à la fois par son approche artistique et surtout à travers le lien interdisciplinaire créé entre les 3e, 5e, 8e et 9e arts. C’est l’une des rares fois où l’utile se lie à l’agréable pour questionner l’histoire récente de notre monde; un monde dont certaines monstruosités restent inconnues du grand nombre ou ignorées lorsqu’elles sont sues.

Eine Reise : un voyage interdisciplinaire
Projet réalisé par El Marto pendant huit mois de résidence en 2017 entre l’Afrique et l’Allemagne avec la collaboration du journaliste d’investigation allemand Frederik Richter du groupe de presse Correctiv[1], « Made in Germany : un massacre au Congo » est un roman graphique basé sur les investigations des deux auteurs concernant Ignace Murwanashyaka, l’ancien chef du mouvement rebelle FDLR (force démocratiques de libération du Rwanda).  L’exposition « Eine Reise » retrace les différentes étapes de recherche et de création du livre et permet à l’artiste de les rendre visible – étant effectivement un voyage en termes concrets mais surtout un voyage artistique, dont le résultat corrobore suffisamment avec le titre de l’exposition puisqu’au-delà de l’histoire et des faits mis en lumière, il s’agit d’une exposition qui fait voyager le/la visiteur/se à travers différents arts en mettant sa sensibilité à rude épreuve puisqu’ici, il faut dépasser les atrocités décrites et représentées par l’artiste pour finir par se surpasser et apprécier l’art.

Un voyage artistiquement interdisciplinaire
« Eine Reise » est également un voyage artistiquement interdisciplinaire. En effet lorsque l’on entre dans le KUNSTRAUM226, la première impression est celle de se retrouver dans une salle de travail d’un/e enquêteur/se avant d’être captivé par la peinture murale (autoportrait de l’artiste vautré dans son fauteuil) avec cette interrogation qui trône sur le graphique : dictateurs, meurtres politiques, guerres civiles, pourquoi l’histoire des pays africains est si sanglante ? Cette question et l’emplacement des différentes pièces constituantes de l’exposition mettaient fin au suspens. Puis l’on se laisse happer par les deux écrans d’où un contraste d’ossements humains et un graphique numérique (plutôt beau) retraçant une partie du travail de l’artiste interpellaient l’attention. C’est cela « Eine Reise » : une juxtaposition et un contraste de mondes réussis faisant balader le/la visiteur/se entre honneur et beauté des couleurs, histoire et inhumanité, beaux dessins et lourde atmosphère du poids de ces histoires tantôt de guerre, tantôt de génocide. C’est certainement un cheminement assez complexe mais c’est en cela que réside le côté inter-médiatique de l’approche artistique utilisée pour créer le lien interdisciplinaire entre le 3e art qui concerne les arts visuels, le 5e la littérature, le 8e les arts médiatiques et 9e la bande dessiné.

Une cour de justice qui ne dit pas son nom ?
Ce qui s’est passé en RDC (République démocratique du Congo) à travers les crimes du FDLR aurait pu être considéré comme un fait divers dans ce pays où près de 7 millions de personnes sont déjà mortes et plusieurs milliers de femmes violées sans que l’ONU ou d’autres organisations de défenses des droits humains n’en parlent sérieusement (un silence mystérieux règne sur la situation depuis des décennies) et cela se poursuit encore de nos jours entre Béni, Goma et Katanga. Les acteurs ou les assassins changent mais les massacres continuent. Cependant avec l’art ces crimes sont dénoncés ici et certains secrets sont mis en lumière à l’instar de l’implication ou l’inaction du gouvernement allemand. Et même les révélations sur le premier génocide du vingtième siècle, à savoir le génocide des Hereros et des Namas (un extrait du livre évoquant la question était affiché dans la salle)  perpétré par les forces du Deuxième Reich, n’ont pas transformé le KUNSTRAUM226 en une cour de justice. Mais était-ce l’effet escompté par l’artiste? La gravité des crimes est atténuée par l’effet bande dessiné accentué par cette technique de rendre volumineux les graphiques des personnages pourtant plats - dont El Marto seul a le secret - et qui rapprochent son style du 3D (mais 3D ! cela aurait pu être une piste technique que l’artiste aurait pu exploiter !). Cette espèce d’euphémisme trouvé ajoute de l’agréable à l’utile, rappelant ainsi que l’art ne se substituera pas à la justice qui est plutôt un type d’art assez ambigu qui « vous blanchit ou vous noircit, selon que vous soyez riche, puissant ou misérable, pauvre et faible »[2]…

Et alors !
Avec « Eine Reise » le KUNSTRAUM226 n’a pas été transformé en une cour de justice, ce n’est pas là la vocation de l’art, mais cette exposition a d’abord remporté son challenge d’interdisciplinarité et a permis à chaque visiteur/se de s’informer et avoir une idée des drames que le monde couve pour ensuite le/la mettre en situation. Car à la fin de la visite est celle de savoir : maintenant que l’on sait tout cela, peut-on rester neutre ?
 

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[1] Groupement de journalistes d’investigation, dont l’objectif est de réaliser des investigations sur l’injustice et les abus de pouvoir principalement en Allemagne mais aussi dans le reste du monde.
[2] Paraphrase de Jean de La Fontaine in Les animaux malades de la peste (fables)