C’est plutôt féminismes

Edwige Dro Edwige-Renée Dro Ce petit mot qui fait hérisser les poils et suscite de fortes réactions.
 
Un truc de blancs !
Pas africain !
Ce sont les femmes aigries qui sont féministes !
Est-ce que nos mamans au marché sont féministes ? Et pourtant elles travaillent dur !

 
Il y a même certaines personnes qui justifient leur manque de décence, de courtoisie et de politesse envers d’autres personnes parce que ces dernières s’identifient comme étant féministes. Bref, des réactions pas de tout repos. Et ça c’est simplement ce mot ‘féminisme’ ; imaginons donc quand on y ajoute un S à ce mot qu’on a toujours écrit au singulier. Les féminismes au lieu de « le féminisme ». En Côte d’Ivoire, on rétorquera : « Mais ça c’est quoi ça encore ? »
 
C’est ce que tu vois là.
 
Je suis Edwige Renée Dro. Ecrivaine, traductrice littéraire, lectrice vorace, amie, féministe, sœur, fille, employée… Toutes ces choses et d’autres que je suis mais sur ce mot ‘féministe’, ça bute. Ça veut savoir pourquoi. Ça demande des explications.
 
En pleine pandémie de la Covid-19 mais après que la psychose se soit abattue, des universitaires, artistes et activistes africaines (Côte d’Ivoire, Burkina Faso, RD Congo, Madagascar, Ethiopie, Ghana, Afrique du Sud, Ouganda, Kenya et Rwanda) se sont retrouvées sur Zoom à l’invitation du Goethe-Institut pour penser les féminismes. Learning Feminisms ou Apprendre les féminismes est l’idée qui nous a rassemblées.
 
Avant de rentrer dans le vif de mes pensées, le format fermé de ces demi-journées ont été d’une bouffée d’oxygène. Pour penser, écouter et s’écouter, comprendre nos points de convergences et de divergences, s’éduquer, se soutenir, épauler et s’épauler. Parce que je crains ce que ces échanges auraient été s’ils avaient été en mode colloque. Les adeptes du « ça c’est quoi ça encore » qui auraient envahi la salle, qui auraient un peu penché la tête, qui auraient abhorré une mine de pitié mélangée à de la compassion avec un soupçon de désir de sensibilisation  alors qu’on discuterait de nos différentes compréhensions du féminisme, qui se seraient justifié en ces termes : « Elles-mêmes leur propre chose, y a pas une seule définition ! Femme ! Est-ce que femme peut s’entendre avec sa sœur femme ? »
 
Comme s’il y a jamais eu une seule compréhension de quelque chose. Sans parler du fait que je suis toujours triste quand j’entends des compatriotes se demander si deux femmes peuvent s’entendre ? Ne voient-ils pas comme moi que depuis 27 ans notre pays vit une instabilité qui ne dit pas son nom parce que trois HOMMES, auxquels s’est ajouté un quatrième, ne s’entendent pas ? Aucune femme n’a parlé de deal qu’elle aurait fait pour que le pouvoir lui soit passé.
 
Mais bref ! Et donc le format fermé a été d’un soulagement inouï pour ces trois demi-journées d’échanges.
 
Aucune de nous qui avons participé à ces échanges ne sommes nées féministes. Si pour certaines, nous avons choisi de nous identifier comme féministe à l’adolescence parce que nous désirions plus pour nous : une brillante carrière alors que nos parents et notre environnement immédiat nous voyaient dans un mariage à 14 ans ; d’autres y sont venues plus tard. Quand elles ont voulu être conductrices de poids lourd ou de taxi et que des hommes leur ont ri au nez, leur disant que c’était là un métier d’homme. Elles qui jusqu’alors avaient pensé qu’elles étaient des êtres humains, d’abord et avant tout. Et puis la prise de conscience : des femmes qui n’ont pas le droit d’hériter de terres dans certains de nos pays, ma propre mère qui a dû demander la permission à mon père pour venir me voir en 2012 alors que je vivais en Angleterre. En 2012 !!!!! Le choc n’était pas pour moi seul, mais pour lui aussi. Prise de conscience donc. Il ne s’agissait pas de dire : « Les mêmes 10 doigts qu’un homme a, ce sont les mêmes 10 doigts qu’une femme a. » pour justifier le fait que le féminisme soit un non-débat. Comme pour dire, si les femmes travaillent aussi dur que les hommes, on n’aura pas besoin de féminisme. Mon père disait toujours avec fierté à qui voulait l’entendre que sa femme gagnait plus que lui, quelquefois en une journée ce qu’il gagnait en un mois. Donc si le féminisme ne tenait qu’à avoir 10 doigts et à travailler dur, ma mère, des femmes avant elles, des femmes après elles, ont balayé ce point du revers de la main. Ces femmes et nous les participantes à Learning Feminisms savons que nous avons les mêmes dix doigts qu’un homme, donc pourquoi sommes-nous réduites à notre vagin ?
 
Le mot « féminisme » existe au même titre que les mots « tribalisme », « colonialisme », « racisme » existent. Tous les pays, races et tribus sont égaux mais voilà que certains ont décidé qu’ils étaient supérieurs à d’autres ; conséquence, les mots en « isme ». Des mots qui eux aussi suscitent de fortes réactions mais peut-être pas la moue de dédain qui trop souvent accompagne « féminisme », suivi du presqu’éternel :
Ce n’est pas africain.
Ce n’est pas ce que les femmes qui sont au village attendent.
 
Quoi ? Elles veulent être continuées à être dépouillées de leurs terres, ou être obligées à se soumettre à la pratique du lévirat ?
 
Quant au Ce n’est pas africain, qu’est-ce que ça veut dire ? Les Africains n’ont rien à cirer de l’égalité ? Coupez-nous ces clitoris que nous ne saurons voir ? Nos filles ne deviendront jamais des présidentes de nos Républiques ? Nos mères sont toutes des prostituées ? Des femmes qui passent leurs vies à tendre la main ?
 
Ça veut dire quoi : Le féminisme n’est pas africain ?
 
Dos au mur, une nouvelle tactique est formulée. On nous demande à nous féministes, de dire ce que le féminisme est dans nos langues. C’est quoi le féminisme en Yacouba, en Twi, en Malinké, etc.
 
Toni Morrison a dit : « Quelqu’un dit que vous n’avez pas de langue et vous passez 20 ans à prouver que vous en avez. Quelqu’un dit que votre tête est mal formée, donc vous faites travailler des scientifiques pour prouver qu’elle ne l’est pas. Quelqu’un dit que vous n’avez pas d’art et donc vous déterrez ça. Quelqu’un dit que vous n’avez pas de royaumes et vous déterrez ça. Rien de tout cela n’est nécessaire. Il y aura toujours quelque chose. » (Ma traduction).
 
Toni Morrison avait dit ces mots pour expliquer la distraction du racisme, mais cela peut s’appliquer aussi à toutes ces distractions jetées sur le chemin du féminisme. Le deuxième jour de notre rencontre, alors que la session tirait à sa fin, cette question a montré son horrible visage. On y a pensé, elle a failli nous faire dévier ; on a même échangé là-dessus dans notre groupe WhatsApp mais le lendemain, on passait à autre chose. A comment on allait travailler ensemble en tant que féministes ; à comment on allait apprendre les unes des autres ; à se remettre aussi en question.
 
Je ne pense pas qu’on ait besoin de dire féminisme dans nos langues – dans tous les cas, savons-nous ce que « colonialisme » ou « racisme » est dans nos langues ? Est-ce à dire que le racisme n’existe pas ? Pour ma part, je sais que si je me rendais dans ma région pour parler de féminisme, je dirai kôdô – nous sommes égaux – et je dirai donc que quand vous choisissez d’envoyer vos garçons à l’école et ne le faites pas pour vos filles, vous ne mettez pas en pratique kôdô. Maintenant si dans ma région, on me répond que bien que nous soyons dô – égaux – les femmes et les hommes ne peuvent pas être dô, alors on en parle. Parce qu’il est important et nécessaire qu’on parle, en dehors des termes comme « patriarcat », « deuxième vague », « womanisme », etc.
 
Moi par exemple, je n’ai rien à cirer de ces termes. Je ne saurai définir la 2e vague de la 3e vague et je me demande même si ce sont des vagues applicables à mon pays. J’ai seulement découvert Sylvia Tamale, la féministe ougandaise alors que je préparais ces échanges. J’ai entendu des noms comme bell hooks ou Audre Lorde mais je n’ai jamais lu un bouquin de ces féministes. Mes féministes sont ma mère, Marie Sery Koré, les Nana Benz, Paulette Nardal, Suzanne Césaire, les Amazones du Bénin, Andrée Blouin ; des femmes qui dans certains cercles féministes ne seraient même pas appelées féministes parce qu’elles n’auraient pas suffisamment renoncé le patriarcat. Peut-être ? Mais comme on le dit en anglais, each to their own. Parce que, grand titre, dans cette affaire de féminisme, il y a et il y aura toujours des points de divergences. Il y a 7,7 milliards d’êtres humains et 49,6% de cette population sont des femmes et nous ne pensons pas toutes de la même manière parce que nous avons des parcours différents. Mais il y a des points de convergences et sur ces points de convergences, travaillons.
 
L’erreur que nous commettons souvent en tant que féministes, et que tous les activistes du monde commettent finalement, c’est d’être si passionnées pour nos causes que nous pensons que tout le monde est à niveau, ou même de penser que le reste du monde est passionné par ce pour quoi nous sommes passionnées. Non ! Apprenons plutôt les unes des autres et développons des stratégies. Quels sont les moyens appropriés pour les communautés que nous voulons atteindre ? Qu’est-ce que nous voulons faire passer comme message ? Est-ce que cela devrait même être un message ? On peut avoir une conversation ? Des échanges ?
 
J’ai été assez fascinée durant une des discussions qu’on avait à propos de stratégies. Alors qu’à un moment donné, nous parlions de théâtre, de poésie, même de mode, il a semblé que la conversation se déroulait entre les artistes. Une activiste en politique a même dit que l’art n’était pas vraiment son champ de prédilection donc elle n’avait rien à apporter.  Et pourtant ! Nous avons besoin de nous unir, réfléchir aux défis auxquels font face nos pays, définir les défis les plus importants et en bloc, aller en bataille. Ensemble ! On ne peut pas mettre l’activisme dans sa boite, l’art dans une autre boite, l’université dans une autre boite encore ; non, tout est interconnecté.
 
Et donc quand 12:30 a sonné ce 3 juin, et que nous nous sommes dit Au revoir, les discussions mais surtout les moyens de donner vie à toutes ces idées dont nous avions discutées sur Zoom, ont continué. Et alors que j’écris ces lignes, j’écris aussi, Watch this space ! Parce que c’est pas encore fini.