Rocker, de Klaus Lemke Il veut le chaos

Rocker
© Hans H. Kaden/ZDF

Mon premier souvenir cinéphilique lié à Hambourg se confond avec mes premières découvertes du cinéma allemand. Dans La maladie d’Hambourg (1979), de Peter Fleischmann, la population de cette ville portuaire est contaminée par un virus mortel; la fuite à la campagne d’un groupe de survivants ne change rien à l’affaire. Bref, pas tout à fait le genre de film à inspirer sa prochaine destination voyage. 

Affiche pour « Rocker » Affiche pour « Rocker » | © Hans H. Kaden/ZDF Que cette ville provoque le chaos n’a rien d’étonnant, longtemps considérée peu fréquentable, loin des bonnes manières de Bonn (autrefois la capitale de la République fédérale allemande) ou de la créativité foisonnante de Berlin (point de convergence des idéalistes de tous les horizons et des artistes de tout acabit). Pour avoir une idée juste de la grisaille qui l’imprégnait dans les années 1970, rien de mieux que de découvrir Rocker (1972), de Klaus Lemke, l’enfant terrible du cinéma allemand.

Klaus qui?

Ce film ne vous dit rien? Ce cinéaste n’est jamais apparu sur votre écran radar? Vous aviez toujours cru que l’étiquette « enfant terrible » revenait à Rainer Werner Fassbinder? En dehors de son pays d’origine, Klaus Lemke, même à 77 ans, constitue toujours un secret bien gardé, et ce ne sont pas tous ses compatriotes qui fréquentent son œuvre, plus d’une quarantaine de courts et de longs métrages produits depuis 1965.
 
Le cinéaste Denis Côté (Les États nordiques, Elle veut le chaos, Ta peau si lisse) a eu la chance de le rencontrer lors de son dernier passage en Allemagne. Cela faisait de lui la personne toute désignée pour présenter Rocker, le vendredi 24 novembre au Centre Phi dans le cadre de l’événement Phi aime Hambourg. Cet habitué des festivals internationaux n’en savait guère plus que nous, mais a eu le bonheur de découvrir « un réalisateur champ gauche […] qui se vante de ne faire jamais de films avec l’argent de l’État ». Cette frugalité est d’ailleurs frappante dans Rocker, rappelant à Côté « les premiers films d’Abel Ferrara », et, oui, « de Rainer Werner Fassbinder ».
 
Scène de « Rocker » Scène de « Rocker » | © Hans H. Kaden/ZDF Cette parenté peut s’expliquer par la fascination quasi fétichiste de Klaus Lemke pour les motards, souvent en très grand nombre dans ce récit entrecroisant le destin de trois personnages, deux adultes attardés et un adolescent qui risque de le devenir. Liés, certes, mais ils le sont dans un enchevêtrement (très) malhabile de péripéties parfois sauvages, parfois saugrenues. Car entre « le gars d’bicycle » sorti de prison et le minable receleur de voitures volées émerge, à mi-parcours, la figure d’un garçon épris lui aussi de liberté, celle d’une époque qui la conjuguait avec cigarette, alcool, sexualité débridée (sous les néons, dans les toilettes d’un resto-bar), et excès de vitesse.

Rebelles et bums

Dans cette variation allemande d’Easy Rider (1969), on y retrouve la même intolérance d’une société conformiste à l’égard de la marginalité bruyante, cristallisée dans une scène mémorable impliquant un poids lourd et une moto. La caméra, le plus souvent à l’épaule, participe constamment à la désorganisation ambiante. Pas étonnant que les acteurs, tous des non professionnels, ne se gênent jamais pour la regarder, comme par défi.
 
Dans cette traversée désordonnée – dont une curieuse séquence alternée entre  l’escapade d’une bagnole (volée) et le lent passage d’un cargo… -, succession de lieux sordides, de cheveux gras, et de pantalons trop serrés, gros plans à l’appui!, on entend battre le cœur d’une ville sans complexes et sans prétentions. Rocker, depuis longtemps considéré comme une œuvre culte (« le Slap Shot ou le Elvis Gratton des Allemands », selon Denis Côté) n’est pas si différent, dans son énergie débridée et ses héros décomplexés, de tant de films québécois de la même époque. Les motards de Lemke pourraient être les frères de cuir de ceux imaginés par Denis Héroux dans Valérie (1969), et la laideur architecturale de la ville pourrait se confondre avec celle du Montréal d’autrefois, celui bétonné par le maire Jean Drapeau, bien visible dans Montreal Main (1974), de Frank Vitale, ou Il était une fois dans l’Est (1974), d’André Brassard.
 
Heureusement, peu importe l’accent, et ceux entendus dans Rocker sont, paraît-il, douloureux pour une oreille allemande, un bum reste un bum. Même avec de grosses lunettes de pilote d’avion…