The Garden (Sommerhäuser), de Sonja Maria Kröner Le jardin des délices, et des déboires

Sommerhäuser
© Beta Films

Avant même qu’il soit brièvement question des Jeux olympiques de 1976 à Montréal, peu de choses indiquent de façon précise à quelle époque Sonja Maria Kröner, cinéaste originaire de Munich, a planté le décor bucolique de son premier long métrage de fiction, The Garden.

Ceux et celles qui ont traversé sans trop de dommages les années 1970 reconnaîtront les horribles culottes courtes des sportifs de tout acabit qui faisaient fureur en ce temps-là, et que portent plusieurs personnages du film. Pour le reste, l’absence d’écrans, l’enthousiasme des enfants à jouer dehors, et l’enfilade de cigarettes grillées par leurs parents nous en apprennent beaucoup sur ce clan familial allemand, celui d’avant, bien avant, la chute du mur de Berlin.

Le spleen de la campagne allemande


Le dramaturge russe Anton Tchekhov serait en terrain connu devant cette famille petite-bourgeoise traversée par des rivalités et des rancœurs à la faveur de la mort de la matriarche, et alors que se profile la vente de son magnifique petit coin de paradis, vu par certains comme un coup d’argent, et par d’autres comme une menace à leur équilibre, dont financier.
 
Cet espace verdoyant semble protégé par le tumulte du monde, mais la radio et les journaux diffusent de manière intermittente des informations sur la disparition d’une fillette, et plus tard sa mort, dans une abondance de détails sordides commentés par les sœurs aînées de la fratrie autour d’une tasse de thé. Pendant ce temps, les deux enfants de Bernd (Thomas Loibl, vu dans Toni Erdmann), et la fille de sa sœur Gitti (Mavie Hörbiger), ratissent les lieux avec la ferveur des chasseurs de trésors, mais de plus en plus convaincus qu’une menace plane. Ils nourrissent entre eux la conviction qu’un voisin, que l’on ne verra qu’une fraction de seconde, pourrait bien être le coupable : après tout, c’est un artiste misanthrope, et sa pratique apparaît fort louche.

Pas de vacances pour les plus grands

Quant aux adultes, leurs préoccupations ont du mal à fondre sous ce chaud soleil d’été alors que la maison et le jardin sont infestés de guêpes, un autre jeu pour les enfants qui les exterminent avec une dévotion macabre. Les funérailles (jamais illustrées, tout comme la défunte, dont on ne fait qu’évoquer le souvenir) provoquent des retrouvailles obligées, et multigénérationnelles, permettant à chacun de dévoiler un pan de ses doléances, mais dans une atmosphère de rage contenue.
 
Celle qui semble remplacer la matriarche, Isle (Ursula Werner, devenue célèbre grâce à Wolke 9, regard cru sur la sexualité des personnes âgées), l’aînée au regard amer cache bien mal ses frustrations d’éternelle célibataire sans enfant, et ses penchants amoureux. Ils se révèlent lors des visites d’une charmante voisine, la poussant même à appliquer du rouge à lèvres à l’heure du lunch. Une hérésie pathétique, selon sa sœur Frieda (Christine Schorn), elle qui pratique le bronzage nudiste, et que la directrice de la photographie Julie Daschner capte avec pudeur, tout en ne laissant rien à l’imagination, évocation d’une pratique plus courante en Allemagne de l’Est au même moment.
 
  • Image prise du The Garden © Beta Films
    Image prise du The Garden
  • Image prise du The Garden © Beta Films
    Image prise du The Garden
  • Image prise du The Garden © Beta Films
    Image prise du The Garden
  • Image prise du The Garden © Beta Films
    Image prise du The Garden
  • Image prise du The Garden © Beta Films
    Image prise du The Garden

Derrière la façade de respectabilité de ces personnages relativement bien élevés se cache des tensions atténuées par ce lieu dans lequel ils se perdent : dans un boisé, au grenier, et surtout dans une cabane perchée du haut d’un arbre, et dont l’importance symbolique grandira au fur et à mesure que le temps passe. On dirait même qu’il s’agit d’une seule et même longue journée, toutes plus ensoleillées les unes que les autres, et dont les modulations temporelles sont soulignées par les changements vestimentaires.
 
Cette nature luxuriante apparaît pourtant fragile, comme ce clan dont plusieurs craignent un arrachement inéluctable, alors que le tout débute par l’image d’un arbre ravagé par la foudre, un incident vite évacué, mais assez lourd de sens quant à la suite des choses. Dans The Garden, la fin de l’été signifie en quelque sorte la fin de l’innocence, de l’insouciance, des illusions. Cet espace verdoyant à l’écart du tumulte du monde n’a jamais vraiment su taire le vacarme des chicanes familiales. Tchekhov n’entretenait pas cette douce illusion, et Sonja Maria Kröner, dans une perspective résolument allemande, en arrive à la même implacable conclusion.
 

The Garden à Montréal :

le 3 mai 2018 à 19 h au Cinéma du parc