Quand Paul traversa la mer – Journal d’une rencontre, de Jakob Preuss L’espoir, à vos risques et périls

Quand Paul traversa la mer - Journal d'une rencontre
© farbfilm home entertainment / Lighthouse Home Entertainment

Pourriez-vous pointer Melilla sur une carte géographique? Il s’agit d’une enclave espagnole située sur les côtes du Maroc, face à la Méditerranée. 

Il y a quelques années, ce carré doré a érigé une immense barrière de protection qui pourrait évoquer le mur de Berlin, celui qui sépare la Palestine d’Israël, ou le brouillon des lubies du président américain Donald Trump à la frontière avec le Mexique.
 
Pendant des mois, le Camerounais Paul Nkamani l’a contemplée, cherchant une faille, un moyen, ou un signe du destin, pour la franchir sans y laisser sa peau, autre étape dangereuse afin d’atteindre l’Europe, son Eldorado, son seul espoir. Dans un camp de fortune à l’orée de la ville et parmi d’autres Subsahariens poussés eux aussi hors de leur pays, Paul affiche à la fois un large sourire et une carrure athlétique, s’exprimant dans un français irréprochable, une langue que maîtrise aussi bien le cinéaste allemand Jakob Preuss.
 
Leur alliance amicale n’avait rien de prémédité, mais elle fera l’objet d’un documentaire étonnant, Quand Paul traversa la mer – Journal d’une rencontre, récit détaillé, sur des centaines de jours, du périple d’un de ces nombreux réfugiés économiques et politiques qui n’ont d’autre choix que de braver la mort pour rester en vie. À l’ombre de Melilla, Paul raconte tout ce qu’il lui a fallu de courage, et d’années, pour parcourir la moitié du continent africain, travaillant dur pour payer ses traversées d’un pays à l’autre, sans compter les longs détours pour éviter les embuscades des groupes terroristes, dont Boko Haram. Sur un ton parfois détaché, Paul évoque les vicissitudes de ce voyage périlleux, qui est loin d’être terminé.
 
Jakob Preuss ne cache pas son admiration pour ce héros que l’on pourrait croire descendu du ciel – la ritournelle catholique « Le Seigneur nous a aimés », véritable incantation, ponctue tout le film … -, déterminé à le suivre (à s’il veut traverser la Méditerranée, ce qu’il a fait, au péril de sa vie, voyant peu près) partout où il ira. Car Paul devra partir sans prévenir, voir mourir plusieurs de ses compagnons d’infortune, une arrivée en Espagne captée par les caméras de télévision. C’est d’ailleurs ce qui permettra au documentariste de le retrouver, sain et sauf, poursuivant ainsi leur compagnonnage cinématographique.

L’Europe, cette auberge espagnole

Paul rêve de s’installer à Berlin, si possible dans un endroit où il n’y aurait pas trop… de Noirs. La confidence étonne, et ébranle Jakob qui n’aurait jamais cru accompagner aussi longtemps un migrant sur la route de l’espoir. La distance qu’il cherche à établir avec son personnage tient parfois à peu de choses, restant autant que possible dans les limites de la légalité, quitte à le laisser filer par des moyens de transport de fortune, ou en plan à un arrêt d’autobus parce que Paul n’a pas un sou!
 
Les intentions du cinéaste sont claires ; celles de l’homme un peu moins. En suivant pas à pas, ville après ville, de Grenade à Bilbao, de Paris à Berlin en passant par Francfort, c’est le périple d’un homme seul, vulnérable, souvent sans statut, que Jakob Preuss veut documenter. En parallèle, les séquences avec des policiers, des agents d’immigration, et des contrôleurs routiers témoignent des enjeux politiques et des défis économiques de ce flux migratoire en terre européenne, et le cinéaste lui donne ici un véritable visage humain.
 
La proximité entre les deux hommes constitue la clé de voûte de ce journal de bord, écrit à la caméra pendant des mois, autant de chapitres pour autant de jours où le décor ne cesse de changer, où les périls ne sont jamais les mêmes. Mais peu importe leur forme, ils pourraient à tout instant ramener Paul à la case départ, lui que l’on considère comme un paria au Cameroun, entre autres à cause d’une grève étudiante à l’Université de Douala, la capitale du pays, et dont il était un des meneurs.
 
Voilà qui prouve aussi la force tranquille de cet Ulysse de notre temps, affrontant les pires tempêtes avec un stoïcisme qui suscite admiration et respect. Jakob Preuss ignorait jusqu’où son héros pourrait aller. Il n’avait surtout pas prévu que cette aventure ferait naître une amitié exigeante, imprévisible, de celle qui change une vie. Paul Nkamani, lui, en sait déjà long sur le caractère imprévisible de l’existence.