Jazz 2017
INTERVENTION DANS LE DÉBAT

Angelika Niescier, Albert-Mangelsdorff-Preisträgerin 2017
Angelika Niescier, Albert-Mangelsdorff-Preisträgerin 2017 | Foto (Ausschnitt): Arne Reimer

Plus la sphère politique nationale et régionale allemande reconnaît la production créative de la scène du jazz allemande, plus les musiciens de jazz interviennent dans le débat social global. La reconnaissance publique renforce l’assurance du milieu : en 2017, les musiciens de jazz allemands ont non seulement participé à de nombreux débats pertinents, mais en ont eux-mêmes initié plusieurs dans un esprit combatif. 

Plus la sphère politique nationale et régionale allemande reconnaît la production créative de la scène du jazz allemande, plus les musiciens de jazz interviennent dans le débat social global. La reconnaissance publique renforce l’assurance du milieu : en 2017, les musiciens de jazz allemands ont non seulement participé à de nombreux débats pertinents, mais en ont eux-mêmes initié plusieurs dans un esprit combatif. 

LES FEMMES DANS L’UNIVERS DU JAZZ

La situation des musiciennes dans le monde du jazz est pourtant difficile. Grâce à l’engagement des femmes dans la présidence de l’UDJ, ce thème social important a régulièrement figuré à l’agenda du jazz allemand en 2017, dans des panels et des tables rondes. Le magazine Jazz thing a, à son tour, invité cinq musiciennes de différentes générations à participer à une table ronde. L’objectif était de faire le point sur le statu quo concernant la situation des femmes dans le jazz. Si des thèmes comme celui de l’écart salarial – au cœur de débats controversés par ailleurs – ne jouent aucun rôle ici, les femmes sont pourtant victimes d’une forme essentiellement structurelle de discrimination dans le jazz. À titre d’exemple, aucune des 18 écoles supérieures de musique qui possèdent un département consacré au jazz n’a de professeur féminin pour les cours de formation instrumentale. Rares sont les femmes qui travaillent comme rédactrices spécialisées en jazz dans les services de l’ARD, par exemple, et les organisateurs de concerts et de festivals de jazz en Allemagne sont majoritairement masculins. « Le mot d’ordre, c’est buddy (pote) », explique la pianiste berlinoise Julia Hülsmann : « Ce type est mon pote, avec qui je travaille la journée et avec qui je vais boire un verre le soir. C’est cette mentalité que nous, les femmes, devons surmonter – idéalement à l’aide de quotas, car les hommes n’abandonnent pas volontairement leurs postes clés. »
 
De son côté, le JazzFest Berlin fait des progrès et donne l’exemple. En avril, Thomas Oberender, l’administrateur des Berliner Festspiele, a provoqué la surprise en présentant le successeur du directeur artistique parti en 2017 – le journaliste anglais Richard Williams : Nadin Deventer sera chargée de concocter le programme du JazzFest Berlin dès la prochaine édition et pendant trois ans. Cette gestionnaire culturelle de 40 ans n’est pas seulement la première femme à occuper ce poste, elle est aussi plus jeune que ses prédécesseurs d’une bonne vingtaine d’années. Oberender espère ainsi opérer une réorientation prudente du festival de la capitale allemande : « Grâce à sa formation de musicienne de jazz, elle possède un flair indéniable pour dénicher la qualité, et, en sa qualité de directrice artistique, elle souhaite faire découvrir le jazz comme une discipline artistique progressiste, à la fois expérimentale, intelligente et politiquement engagée. »

Participation

S’il ne fallait retenir qu’un nom de l’année 2017 dans l’univers du jazz, ce serait celui de l’initiative IG Jazz Berlin, fondée en 2011 par des musiciens de la capitale et depuis lors interlocutrice privilégiée du Sénat de Berlin pour les questions relatives à la promotion du jazz. Tenace et inflexible sur le fond, mais ouverte au dialogue et aux compromis dans le débat : telle est l’attitude adoptée par IG Jazz Berlin après la proposition publique de Till Brönner, en novembre 2016, d’établir une « maison du jazz » dans la capitale allemande. IG Jazz est parvenue à repousser l’offensive du célèbre trompettiste, qui voulait établir ce projet phare de politique culturelle nationale dans le domaine du jazz sur le terrain de l’Alte Münze, à Berlin-Mitte, dont l’État souhaite financer la rénovation à hauteur de 12,5 millions d’euros – notamment parce que les responsables politiques avaient noté son exigence d’être associée au processus décisionnel politique relatif à la House of Jazz de Brönner.
 
Cependant, l’échec manifeste du rêve de Brönner n’est pas uniquement dû aux activités d’IG Jazz : il est davantage imputable au sénateur berlinois chargé de la culture, Klaus Lederer, qui, depuis son entrée en fonction mi-décembre 2016, refuse obstinément d’accepter ce qu’il considère comme un cadeau empoisonné du gouvernement fédéral. « Nous nous réjouissons naturellement de l’engagement de l’État fédéral dans le paysage culturel berlinois », a déclaré le responsable politique du parti Die Linke. « En dehors du fait qu’il n’est pas encore certain que ces fonds du gouvernement seront versés, nous refusons que la commission budgétaire du Bundestag nous dicte la marche à suivre concernant ce bâtiment. Il s’agit d’un point problématique, car cela va à l’encontre de notre approche et de notre conception de la prise de décision selon nos propres critères et de façon participative. »
 
Ce qui n’est encore qu’en projet à Berlin est devenu réalité en Rhénanie-du-Nord–Westphalie : en 2017, le Stadtgarten était financé à parts égales par le Land de Rhénanie-du-Nord–Westphalie et la ville de Cologne, à hauteur de 400 000 euros dans un premier temps, puis de 600 000 euros à partir de 2018, en vue de transformer cette salle de spectacle – dont la responsabilité relève depuis plus de 30 ans de l’association de musiciens Initiative Kölner Jazz Haus – en un « centre européen du jazz et de la musique actuelle ». Ces fonds ont pu être débloqués grâce à la législation du Land relative à promotion de la culture et au plan de développement de la culture de la ville de Cologne, qui soulignent explicitement l’importance du Stadtgarten dans la culture musicale et la politique culturelle. Cycles de directeurs artistiques, résidences pour musiciens, laboratoires du son : voilà quelques-uns des éléments clés qui façonnent désormais la programmation du Stadtgarten.

NOUVEAU DÉPART

Avec le Stadtgarten, Reiner Michalke – l’un des deux responsables de cette salle – est parvenu à attendre son objectif de créer une programmation musicale innovante au moyen d’une subvention suffisante émanant des pouvoirs publics. Dans la ville de Moers, où il avait assuré pendant 10 ans la programmation du festival de musique improvisée organisé depuis 1972, Michalke a pourtant jeté l’éponge à l’été 2016, excédé par les attaques incessantes des responsables politiques locaux à l’encontre du festival. Après sa démission, il a fallu attendre la fin de l’année pour que la société municipale Moers Kultur GmbH, qui organise le festival, réussisse à s’accorder sur le successeur de Michalke ainsi que sur un nouveau directeur : ce n’est qu’en décembre 2016 que le contrebassiste Tim Isfort, qui a grandi à Moers, est ainsi devenu le nouveau directeur artistique du festival, et en janvier Claus Arndt a été élu nouveau directeur de Moers Kultur GmbH.
 
La programmation principale présentée dans la Festivalhalle de Moers début juin a laissé entrevoir la patte de la nouvelle équipe organisatrice, avec les concerts de The Bad Plus, Brian Blade, De Beeren Gieren ou encore Cocaine Piss. Cependant, dans les semaines qui ont précédé, Isfort s’est également targué de vouloir enfin réconcilier ce festival de musique moderne à la renommée internationale avec la ville de Moers en organisant une série de performances et d’événements gratuits dans différents lieux du centre-ville pendant le congé de Pentecôte. Cette initiative semblait logique pour Isfort et Arndt, tous deux originaires de Moers. Cependant, ces derniers doivent aussi s’interroger sur les raisons à l’origine de la situation. En plus de 40 ans d’existence, le Moers festival ne s’est jamais implanté dans la vie urbaine et s’est toujours heurté à la résistance des citoyens de cette « petite » grande ville située dans l’ouest du bassin de la Ruhr – et c’est justement cette résistance qui a toujours été à l’origine de l’impulsion créative derrière la programmation du festival.

ANTICONFORMISTE

Le SWR Jazzpreis est le plus ancien prix récompensant la musique improvisée en Allemagne. En 2017, il a été décerné au batteur Christian Lillinger, né en 1984 dans la ville de Lübben, dans le Brandebourg. « Christian Lillinger est une figure d’exception du jazz allemand », a déclaré le jury lors de l’annonce du verdict, en avril. « Avec courage et inventivité, il cherche inlassablement à élargir sa gamme d’expression et incarne l’anticonformisme du jazz. Le jeu enflammé de Lillinger est aussi soucieux de la tonalité que virtuose, et incroyablement varié sur le plan stylistique. »
 
Contrairement à beaucoup d’ensembles dirigés collectivement, son septuor Grund, composé de deux contrebasses, deux instruments à vent et deux instruments harmoniques, est le seul groupe dont le nom est précédé par celui de Christian Lillinger. En 2018, le batteur fête le 10e anniversaire de son groupe avec la sortie de l’album COR début janvier. Cet esprit libre et créatif a produit son album avec un DJ de techno qui a aussi mixé la musique de Grund, avec une plasticité d’une sonorité brutale, qui refuse catégoriquement d’endosser le cliché du jazz acoustique doux. Enfin, COR sort sur le nouveau label de Lillinger, Plaist Records, sous la forme d’un vinyle LP !