La science-fiction en Allemagne
L’avenir comme présent

La B.D. « Endzeit » d‘Olivia Vieweg
La B.D. « Endzeit » d‘Olivia Vieweg | Photo (detail): © Olivia Vieweg/Schwarzer Turm Verlag

La science-fiction connait une longue tradition en Allemagne. Qu’on y trouve davantage que des astronefs ou des sabres laser en témoignent les nombreux artistes contemporains qui se consacrent à ce genre.

Selon l’auteur britannique James Graham Ballard décédé en 2009, l’avenir plus que le passé est la clé pour comprendre le présent. À première vue, cet énoncé semble étrange étant donné que ce sont les événements passés qui éclairent le présent et non ceux à venir. Pourtant, la façon dont une société pense à ce qui n’est pas encore arrivé tout comme l’avenir qu’elle entrevoit en dit long sur celle-ci.

De ce point de vue, il n’est pas étonnant que la Biennale de Venise de 2015 eût pour devise All the World’s Futures et souhaitait questionner la manière dont les visions du futur peuvent s’exprimer artistiquement. Un des arts qui parle déjà en termes de futur est la science-fiction.

Cependant, celui qui par « science-fiction » entend seulement les superproductions hollywoodiennes à la Star Wars oublie que ce genre s’est développé différemment dans le monde. L’Allemagne possède aussi sa tradition de science-fiction façonnée au début du 20e siècle par des auteurs tels que Kurd Lasswitz avec son livre Auf zwei Planeten (Sur deux planètes) ou celui d’Alfred Döblin Berge, Meere und Giganten(Des montagnes, des mers et des éants). Toutefois, la rupture culturelle causée par 12 années de national-socialisme fit en sorte de populariser plutôt la science-fiction américaine après la Seconde Guerre mondiale. Lancé en 1961, le roman-feuilleton allemand Perry Rhodan au sujet d’un futur dans l’espace s’en inspira d’ailleurs largement. Les fascicules de Perry Rhodan sont toujours publiés. Cependant, la science-fiction de langue allemande est entre-temps devenue davantage que Perry Rhodan : Friedrich Dürrenmatt, Carl Amery, Günter Grass et d’autres auteurs importants ont jonglé avec elle ainsi que le font aujourd’hui de nombreux artistes contemporains.

La LUTTE POUR UNE SOCIÉTÉ meilleure

Depuis quelques années, deux tendances influencent le travail de plusieurs artistes de langue allemande : d’un côté, le déclin social suite à telle ou telle catastrophe; de l’autre, la recherche d’une alternative, d’une meilleure façon de vivre ensemble. Par exemple, le roman Die Verteidigung des Paradieses (La Défense du paradis) de Thomas von Steinaecker paru en mars 2016, raconte l’histoire de six personnes réfugiées dans les Alpes alors que le reste du pays est détruit. À quelque part, croient-ils, doit encore exister une civilisation – ainsi commence un sombre voyage. Paru en février 2016, le livre Macht (Pouvoir) de Karen Duve, évoque un autre genre de scénario apocalyptique : l’Allemagne de 2031 est hantée par le changement climatique et la démocratie y a pris une drôle de forme. Dans Nichts von euch auf Erden (Rien de vous sur terre, 2012) de Reinhard Jirgl, les circonstances sur Terre sont si désastreuses que les hommes ont dû fuir vers la Lune et la planète Mars afin de survivre.

Sur ces autres corps célestes, il est possible que les hommes développent un modèle de société meilleur ou, disons, plus raisonnable. De tels mondes sont par exemple décrits par Leif Randt dans Planet Magnon (Planète Magnon) et par Dietmar Dath dans Venus siegt (Venus gagne). Néanmoins, même pour ces auteurs, le monde parfait n’existe pas : la juste société doit toujours être conquise et défendue.

Cette interaction entre dystopie et utopie se trouve également exprimée dans d’autres médias. Ainsi, dans le film Hell du réalisateur Tim Fehlbaum sorti en 2011, l’ensoleillement en Europe est devenu si intense qu’il est presque impossible de demeurer à l’extérieur. La vie commune n’existe plus qu’en petits groupes. Dans Die kommenden Tage (Les Jours à venir) réalisé en 2010 par Lars Kraume, les protagonistes n’ont d’autres choix que de s’enfuir d’une Allemagne déstabilisée par des insurrections; un renversement de l’actuel mouvement migratoire. Du côté des bandes dessinées, Endzeit (Fin des temps) d’Olivia Vieweg ou Mensch wie Gras (l’Homme comme Herbe) de Dietmar Dath et Oliver Scheibler se mettent aussi à la recherche d’îles prometteuses dans un monde à la dérive.

La vision d’un avenir commun

Aux yeux des artistes allemands, l’avenir a deux facettes : pendant que les crises financières, la destruction de l’environnement et le terrorisme provoquent des scénarios sombres, on essaie de trouver une issue vers une société juste, solidaire et durable. Pour découvrir un tel échappatoire, pas nécessaire de raconter des histoires : des projets d’architecture comme Stadt (Er)finden (un jeu de mots qui signifie à peu près « découvrir/ inventer la ville ») de Saskia Hebert ou Anti-Villa d’Arno Brandlhuber introduisent de nouvelles perspectives, tout comme le font également les artistes Julia Lohmann, dont les « objets design » permettent d’emprunter de nouvelles voies de production, et Olaf Nicolai qui agrandit démesurément des produits de consommation.

Par ailleurs, ce dernier a également contribué au pavillon allemand de la dernière Biennale de Venise dans lequel étaient présentées différentes idées de développement futur provenant de tous les coins de la planète. Pendant un instant, on avait l’impression que malgré tout ce qui les a séparés par le passé, les hommes pourraient quand même avoir un avenir commun.