Future Perfect Retour de la langue mohawk à Kahnawake

Karihwanoron
École Karihwanoron | © Caroline Montpetit

Lorsqu’on s’adresse aux Mohawks de la réserve amérindienne de Kahnawake dans leur langue d’origine, ne serait-ce que pour leur dire merci ou au revoir, un sourire s’affiche immédiatement sur leurs visages. 

Pourtant, peu de Mohawks du Québec parlent encore couramment leur langue d’origine. Comme la plupart des Amérindiens du Québec, les résidents de cette réserve, située à quelques kilomètres de Montréal, ont subi l’impact de la politique canadienne des pensionnats, et au moins une génération des leurs s’est vue interdire de parler le mohawk à l’école.
 
Mais la communauté s’est depuis prise en main, et les programmes visant l’apprentissage de la langue mohawk se multiplient. Dans la classe de l’école primaire Karihwanoron, dont le nom veut dire «Choses précieuses» en français, les enfants apprennent le nom de différents animaux en mohawk : celui du loup, celui de l’ours, ou celui du castor. Un tableau présente aussi les différents oiseaux de leur environnement : le geai bleu, le cardinal, ou le chardonneret.
 
Tout l’apprentissage scolaire se fait ici en mohawk du préscolaire à la sixième année du primaire. On étudie les mathématiques et les sciences en mohawk, et on s’approprie divers éléments de la culture : prières, danse, chanson, agriculture. Dans la classe, deux professeurs, un homme et une femme, dirigent les élèves.
 
«C’est pour recréer une forme d’environnement familial, où les enfants sont encadrés par deux parents», dit Joely Van Dommelen, la Joely Van Dommelen Joely Van Dommelen | © Caroline Montpetit responsable actuelle de l’école. Karihwanoron est la seule école de la réserve de Kahnawake qui offre exclusivement l’enseignement en langue mohawk jusqu’en 6ème année. C’est la mère de Joely  qui a fondé l ‘école, avec une dizaine d’autres parents, il y 29 ans. Elle-même ne parlait plus le mohawk alors que sa propre mère, Francis Dione la grand-mère de Joely Van Dommelen, le parlait couramment. Mais Francis Dione s’était fait interdire de parler le mohawk à l’école durant son enfance.

«Quand j’étais jeune, nous avons vécu avec ma grand-mère, aux États-Unis, raconte Joely. Moi, j’étais déjà trop vieille, et apprendre le mohawk avec elle ne m’intéressait pas vraiment. Mais ma sœur était plus jeune, et elle restait à la maison avec ma grand-mère. Aujourd’hui, elle parle mohawk couramment et le parle avec ses enfants».
 
Un seul des sept professeurs de l’école a le mohawk comme langue maternelle. Les autres ont récupéré leur langue d’origine à travers diverses formations. «Aux débuts de l’école, il y  avait environ six enfants d’inscrits, maintenant, on en a entre 35 et 45», poursuit Joely. Les quatre enfants de Mme Van Dommelen ont fréquenté l’école Karihwanoron, mais seulement l’un d’eux parle cette langue couramment. «Lorsque mon aînée était inscrite, il n’y avait pas encore la formation jusqu’en 6ème année», dit-elle. Il faut dire aussi que l’école ne reçoit aucune subvention gouvernementale, puisqu’elle n’offre pas le programme prescrit par le ministère de l’Éducation du Québec. Les enfants ne suivent aucun cours de français, aucun cours d’anglais. Ils ne suivent pas non plus de cours d’histoire du Canada.
 
«Dans la réserve, l’anglais est partout, donc, ils l’apprennent quand même. C’est en français qu’ils ont plus de difficultés», reconnaît Mme Van Dommelen. Les langues autochtones étant des langues de tradition orale, c’est de cette façon que le savoir est transmis à Karihwanoron. «Il y a des dictionnaires qui ont été faits, mais nous ne les utilisons pas beaucoup. Les livres sont utilisés davantage pour les matières comme les mathématiques»m dit Joely Van Dommelen.
 
Une fois arrivés au secondaire, les élèves accusent un certain retard, mais se replacent par la suite, selon Joely. «Il devrait y avoir de l’immersion complète en mohawk au secondaire et aussi à l’université, dit Watenhentiiostha, une professeur qui enseigne à Karihwanoron. L’école reçoit un peu d’argent du fonds consacré à la garderie, puisqu’elle accueille aussi des enfants d’âge préscolaire, à partir de 18 mois, et aussi un peu d’argent de l’école voisine The Indian way, qui offre de l’enseignement en mohawk jusqu’en quatrième année du primaire. Aussi, l’école doit constamment lever des fonds auprès de la communauté et à l’extérieur, pour payer les salaires de ses employés. Encore une fois cette année, elle est menacée de fermeture à cause de son problème de financement.
 
En 2014, lors d’une enquête menée par le Centre linguistique et culturel de Kahnawake auprès de 376 résidants, un seul jeune de moins de 18 ans parlait couramment le mohawk, contre deux jeunes entre 18 et 30 ans, 4 entre 31 et 49 ans, 13 entre 50 et 69 ans, et 27 de 70 ans et plus.
Lorsqu’elle parle de l’époque où on interdisait aux Mohawks de parler dans leur langue à l’école, Joely a les larmes aux yeux. Elle-même a été scolarisée en dehors de la réserve, dans la communauté voisine de Châteauguay.
 
Sur son lit de mort, sa grand-mère avait exprimé comme dernière volonté que ses enfants et ses petits-enfants parlent leur langue le plus souvent possible, et de ne pas baisser les bras, quoi qu’il arrive. Elle-même a continué de parler sa langue même si son école lui interdisait de le faire. «Pour nous, cette école est opérée de façon un peu familiale», poursuit Joely. Durant la première période du matin, les enfants procèdent à une forme d’Action de grâce, en vertu de la tradition mohawk. Ils y remercient la terre, et jurent de ne pas lui subtiliser son pouvoir. Durant la journée, ils apprennent entre autres la cuisine et l’artisanat, le jardinage et la danse. L’école n’a pas de gymnase pour l’instant, mais les enfants peuvent jouer dehors et sur des balançoires qui ont été données à l’école.

«Nous allons parfois au gymnase de Kahnawake», dit Joely, qui aimerait bien bénéficier de davantage d’argent pour agrandir son école. Pour les parents des enfants qui fréquentent Karihwanoron, l’apprentissage de la langue est essentiel. Ils s’impliquent dans diverses activités de levées de fonds pour l’école.
 
Pour la culture mohawk, c’est tout simplement une question de survie. En attendant, lorsqu’on arrive à leur lancer un o :nen, pour au revoir, ou un nia : wen, pour merci, la fierté se lit dans les yeux.