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Rendre visible ce qui ne l’est pas
Comment la bande dessinée peut contribuer au processus de réconciliation

Comics als Beitrag zur Versöhnung
© Photo by Zakaria Ahada on Unsplash

Le terme de réconciliation représente un concept complexe qui évoque une manière constructive de traiter les conflits et les expériences traumatiques. Les récits de BD peuvent apporter une contribution à cette manière d’affronter le passé, et cela a été montré par de nombreux auteurs dans l’histoire de cette forme d’expression artistique.

De Lars von Törne

Le premier pas vers la réconciliation consiste en général à définir clairement les événements qui ont eu lieu dans le passé dans le but de faire un travail de deuil ou de découvrir la vérité. Bon nombre d’ouvrages ont pris part à cette démarche dans l’histoire de la BD. Le manga de Keiji Nakazawa Gen d’Hiroshima (version française en 1983) sur la Seconde Guerre mondiale et l’utilisation de la bombe atomique, du point de vue de la population japonaise, en est un exemple remarquable. Maus d’Art Spiegelman (1986), ouvrage dans lequel l’auteur aborde l’expériences de l’holocauste qu’a vécue son père et les conséquences qui perdurent jusqu’à aujourd’hui, est devenu un classique contemporain. Il s’agit d’un thème dont se sont emparés beaucoup d’autres auteurs après Spiegelman, comme le dessinateur israélien Michel Kichka dans sa nouvelle graphique, Deuxième génération, ce que je n’ai pas dit à mon père (2012). Le récit de voyage autobiographique et analytique de Sarah Glidden How to Understand Israel in 60 Days or Less (Comprendre Israel en 60 jours, ou moins) paru en 2011, dans lequel la dessinatrice américaine met en relation sa propre identité juive avec l’histoire de l’État d’Israël, peut également être considéré dans cet esprit.

Des albums comme ceux que nous avons évoqués précédemment se distinguent par le fait qu’ils trouvent des séries d’images actuelles pour des évènements remontant souvent à des périodes éloignées et qui ne sont pas ou peu documentés par les supports visuels classiques comme la photographie ou le cinéma. C’est ainsi que la bande dessinée rend visible ce qui ne l’est pas. Il s’agit précisément de l’une des forces particulières de cette forme d’expression artistique, susceptible alors de revêtir une grande importance dans la réflexion sur le passé.

L’échange entre les victimes et les auteurs de violences s’avère généralement être l’étape suivante du processus de réconciliation. Du côté des auteurs, il s’agit notamment de prendre la part de responsabilité qui leur incombe et de se confronter aux questions de la culpabilité et du repentir. En ce qui concerne les victimes, il en va surtout de l’écoute, de la voix qu’elles expriment dans l’échange qui a lieu à propos des faits passés ; elles ressentent dans l’idéal la satisfaction de pouvoir corriger la représentation de l’histoire délivrée auparavant par les auteurs, de la compléter en l’orientant en leur faveur.

Et la BD a toujours eu l’occasion d’œuvrer en ce sens. La dessinatrice Barbara Yelin a ainsi illustré dans sa nouvelle graphique Irmina (2014), inspirée de sa propre histoire familiale, la question de la responsabilité individuelle à l’époque nazie. Dans leur album biographique Nieder mit Hitler (À bas Hitler !) paru en 2018, Jochen Voit et Hamed Eshrat traitent de questions similaires, liées à l’époque nazie ainsi qu’à celle de la RDA. Le recueil d’histoires de Gord Hill, intitulé The 500 Years of Resistance Comic Book (2010) apparaît comme un modèle quand il s’agit de corriger une historiographie longtemps dominée par un seul groupe. L’auteur et dessinateur, qui fait partie du peuple des Kwakwaka’wakw vivant à l’ouest du Canada, a traduit en images l’histoire de l’oppression de peuples indigènes par les colonisateurs européens, de même que la résistance exercée contre ceux-ci, ces images étant conçues comme correctif d’une représentation unilatérale et souvent fausse de l’Histoire. L’intention du recueil This Place – 150 Years Retold (2019), dans lequel dix équipes d’auteurs et dessinateurs canadiens éclairent l’histoire de leur pays du point de vue de la population indigène, est similaire.

La dernière étape du processus de réconciliation prend en général la forme du rapprochement des parties en conflit et de la réparation pour les victimes, leurs représentants ou leurs descendants. Pour contribuer à la réconciliation, les bandes dessinées ont besoin d’un cadre de résonance adéquat, leur permettant de produire pleinement un effet au-delà des expériences de lecture individuelles. On peut citer ici l’exemple réussi du projet multimédia Secret Path (2016) élaboré par le musicien Gord Downie et le dessinateur Jeff Lemire. Sous la forme d’une BD avec un fond musical, mais aussi d’un film d’animation, les deux Canadiens ont raconté l’histoire de Chanie Wenjack, un garçon issu du peuple des Anichinabés, mort en tentant de fuir un « pensionnat autochtone » en 1966. Ce livre est désormais utilisé comme outil pédagogique dans de nombreuses écoles canadiennes, les recettes issues de ce projet étant versées à une fondation qui contribue au rapprochement entre Canadiens indigènes et non indigènes, dans un but de réconciliation.

Certes, un tel résultat ne survient que dans un nombre restreint de BD. Mais toute réconciliation commence par un premier pas, qui apparaît souvent comme le récit d’histoires personnelles. À l’instar de celles qui ont été créées par 20 dessinatrices et dessinateurs canadiens et allemands pour cette publication.