Le film « Wild » de Nicolette Krebitz Animal, je t’ai choisi

Wild
Wild | © Heimatfilm

Voilà la grande provocation de Nicolette Krebitz, elle dont la carrière se déroule aussi devant la caméra, scrutant la déchéance d’une femme aspirée par sa propre animalité.

Dans Possession, du regretté cinéaste polonais Andrzej Zulawski, une Isabelle Adjani au sommet de son art entretenait une relation morbide avec un monstre; au milieu d’un appartement de Berlin, celui d’avant la chute du Mur, son emprise sur cette femme au bord de la crise de nerfs ressemblait à celle d’une araignée tissant finement sa toile.
 
Loin d’être un hommage – et encore moins un vulgaire plagiat —, Wild, le troisième long métrage de Nicolette Krebitz (Jeans, Das Herz ist ein dunkler Wald), affiche quelques similitudes, même si ce cauchemar cinématographique fut tourné dans les environs de Halle. Disons-le tout net : même ses habitants auront du mal à reconnaître leur ville tant la cinéaste inscrit ce drame dans un paysage urbain anonyme, sans aucun horizon ensoleillé.
 
C’est là que vit, ou survit, Ania (Lilith Stangenberg, dont la témérité et l’abandon rendraient jalouse Isabelle Adjani!), une représentante de la génération Y peu soucieuse des étiquettes. Sur son visage se lit tout à la fois sa morosité dans un boulot qui l’ennuie, son sentiment d’étouffement dans un logement au cœur d’un complexe immobilier où l’on pourrait croiser Christiane F., sa solitude peu à peu imposée entre sa sœur pliant bagage pour vivre avec son copain et un grand-père agonisant sur son lit d’hôpital. Tout cela va pourtant changer, basculer, au moment de sa rencontre avec… un loup.
 
La nature n’a visiblement pas perdu ses droits dans les parages, au grand bonheur d’Ania, tout à coup fébrile et généreuse, bien plus qu’envers son patron (Georg Friedrich, exécrable à souhait), un goujat réclamant son café quotidien avec la violence d’un animal en cage. Elle est par contre aux petits soins avec le fauve aux yeux perçants, multipliant les visites chez le boucher (les végétariens se fermeront les yeux devant ces scènes qu’ils jugeront cruelles), et les échappées dans le boisé de son quartier, comme si là se trouvait son salut.
 
D’autres diront qu’elle y perdra son âme, et un semblant d’équilibre que la cinéaste se garde bien d’esquisser avec précision, installant d’emblée ce personnage au rayon des désaxés misanthropes, réfugiée dans une folie réconfortante alors qu’elle n’hésite pas à transformer son appartement en champ de bataille. Peu importe que les cadavres de lapins s’empilent ou que les murs s’effondrent, l’espace apparaît maintenant comme le royaume d’une bête nettement plus saine d’esprit que sa protectrice.
 
Voilà la grande provocation de Nicolette Krebitz, elle dont la carrière se déroule aussi devant la caméra (Der Tunnel, Lollipop Monster), scrutant la déchéance d’une femme aspirée par sa propre animalité. Cette plongée s’illustre d’ailleurs dans de rares moments d’humour noir et grotesque, comme sa chute… dans la chute à déchets pour échapper aux crocs acérés de son nouveau colocataire avide de chair fraîche, ou celle rapportée du supermarché.
 
La figure mythique du loup, à la fois prédateur et allié de l’homme qui, à son contact, se dépouille peu à peu de sa propre humanité, n’a rien de nouveau au cinéma : on ne compte plus les films qui célèbrent cette osmose dévastatrice, mais où le septième art n’en sort pas toujours grand gagnant (faut-il vraiment s’étendre sur le phénomène Twilight?). Nicolette Krebitz réussit pourtant à se démarquer, parfois dans une fureur quasi juvénile, prête à rebuter le spectateur, du moins celui que la scatophilie rend quelque peu inconfortable. Avec la complicité, voire la soumission, d’une actrice prête à aller jusqu’au bout dans cette aventure aux frontières du royaume animal, elle égratigne cette conception idyllique d’une nature habilement domestiquée par l’homme.
 
Le corps de Lilith Stangenberg devient le théâtre d’une lutte perdue d’avance, un instrument de torture ou de plénitude sexuelle (ces scènes, explicites, relèvent de la rêverie, et l’héroïne ose même afficher au réveil une timide déception), elle pour qui la présence humaine semble une constante source d’embarras. Dans une finale digne de Michelangelo Antonioni, celui de Zabriskie Point, l’errance d’Ania semble celle d’une femme en bout de course. Or, comme une ultime pirouette en forme de pied de nez, le temps d’un gros plan fugace, Nicolette Krebitz offre une rédemption inespérée, en complète harmonie avec le délire de son héroïne, et donc en rupture totale avec qu’il est convenu d’appeler la normalité, ou le gros bon sens.