Essay
La Dernière

Empty Stage / Roland Schimmelpfennig
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Que se passe-t-il quand les théâtres ferment et que les artistes et les spectateurs sont renvoyés à eux-mêmes ? Observations d’un auteur de théâtre.

De Roland Schimmelpfennig

Un homme se tient seul sur la scène d’un théâtre. La scène est vide. Derrière, sur le haut mur du fond, un panneau lumineux au-dessus d’une porte en métal : sortie de secours. Mais la porte est close, bien verrouillée. Quelques éléments de décor se trouvent encore contre le mur, derrière, à gauche. Peut-être jouait-on hier Roméo et Juliette, ou bien La cruche cassée, ou une autre pièce, peut-être même l’une des miennes car, il y a peu de temps encore, je gagnais ma vie grâce aux représentations de mes pièces de théâtre.

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Seul le terne éclairage de secours est-il peut-être encore allumé sur la scène et dans la salle.

Sur les passerelles techniques à gauche et à droite, sur les côtés au-dessus de la scène, sont accrochés d’innombrables projecteurs. Des câbles numérotés, sous le plafond du théâtre, rejoignent à droite et à gauche ce qu’on appelle les « cintres », à partir desquels on peut faire descendre de grands fonds de scène. En effet, ici, sur cette scène, tout était encore possible il y a peu. Cet espace pouvait se métamorphoser en un paysage de lande écossaise pour Macbeth, ou en cabinet d’étude de Faust ou en un cube blanc et abstrait symbolisant le monde ; sur les planches de cette scène, tout, absolument tout était possible car le monde entier est une scène, comme il est dit dans Shakespeare. Mais la seule lumière qui luit encore aujourd’hui, ce ne sont que quelques tubes fluorescents, des éclairages de travail. Seul le terne éclairage de secours est-il peut-être encore allumé sur la scène et dans la salle.

L’homme qui se tient seul sur scène a tout juste cinquante ans. L’homme transpire légèrement et frissonne à la fois, ses gestes sont agités, nerveux, l’homme ne peut rester tranquille, il fait les cent pas en glissant constamment les mains dans ses cheveux en sueur. L’homme tousse légèrement, il essaie de contenir sa toux mais sa gorge reste irritée, l’homme seul sur la scène boirait bien un peu d’eau. Il avance jusqu’au bord de la scène et, s’adressant à la salle, il essaie de dire : « est-ce que quelqu’un… quelqu’un pourrait-il me donner un peu d’eau ? », mais il est alors repris par une nouvelle quinte de toux, il essaie encore, au dernier moment, de mettre la main devant la bouche, mais la quinte est trop forte et la toux lui déchire presque la gorge et, maintenant, l’homme doit aussi éternuer. Dorénavant, toux et éternuement alternent, l’homme sur scène ne se contrôle plus.

À partir de ce moment-là, un grand numéro comique pourrait se mettre en place. Les spectateurs des premiers rangs comprennent que tout cela n’est qu’un jeu macabre et totalement excessif. Une vision d’horreur de l’infection par les gouttelettes, comme au célèbre théâtre du Grand-Guignol. Rires isolés. Éclats de rire isolés dans le public.
À chaque fois que l’homme veut dire quelque chose, il doit éternuer ou tousser et le public rit désormais de plus en plus.

« Quelle répugnante faute de goût : à l’extérieur, des individus meurent et, à l’extérieur, des gens risquent leur vie pour nous sauver ! », crie un spectateur au septième rang, il se lève et quitte la salle en claquant les portes. Mais, dans un théâtre qui affiche complet, le reste de la salle rit de plus en plus, rit d’un rire libérateur, presque hystérique, certains riant presque aux larmes. C’est en tout cas ce qu’il pourrait se passer.

Cependant, il n’en est rien car le public est complètement absent. Nulle âme qui vive dans la salle. Les théâtres sont fermés, en Allemagne et en Europe, peut-être bientôt dans le monde entier. Pandémie.

 « Nous sommes tous en chute libre »

Mais si quelques spectateurs pouvaient occuper des fauteuils d’orchestre, l’homme tout juste cinquantenaire, là-haut sur la scène, finirait par dire :

« J’ai peur. Je suis en chute libre. Et j’ai peur du choc. J’ai tellement peur que je peux à peine l’exprimer par des mots », et à ces mots, le silence se ferait dans ce théâtre plein à craquer qui, en réalité, est comme mort. Plus personne ne rit.

« Je suis en chute libre », dit l’homme qui se retrouve soudain dans la lumière d’un seul projecteur, tel un artiste de stand up. « Nous sommes tous en chute libre ».

À ce stade du texte, l’homme déploie ses bras comme s’il tombait du ciel ; enfin, c’est ce qu’il ferait si ce spectacle pouvait vraiment avoir lieu… mais ce n’est plus possible. « Personne ne sait ce qu’il va arriver », dit l’homme dans la lumière du projecteur. « Je n’ai plus de revenus. Tout s’effondre. Sans aide, je peux tenir le coup pendant trois mois, mais après… ? Et que va-t-il advenir en général ? Que se passera-t-il si l'on ferme la ville ? Que se passera-t-il si le confinement survient ? Bien sûr qu’il va survenir ! Qu’allons-nous devenir ? De quoi allons-nous vivre ?

Les théâtres sont officiellement fermés en Allemagne jusqu’après Pâques. Le nombre de malades de la Covid 19 et de personnes sous observation médicale continue à croître de façon exponentielle, ce qui fait penser que les théâtres resteront encore longtemps fermés en Allemagne. Dernière nouvelle : les Rencontres théâtrales (Theatertreffen) de Berlin sont annulées. Elles auraient dû avoir lieu en mai, donc dans six semaines seulement. Toutes les représentations en cours sont annulées. Le rideau (et donc aussi « le chiffon » car c’est ainsi que les comédiens en Allemagne appellent cette étoffe magique qui sépare la réalité de la salle de la magie de la scène) reste fermé. Même si ne vaut, pour les gens du théâtre ou du cirque ainsi que pour tous les artistes de spectacle vivant du monde, qu’une seule et même règle : le rideau doit se lever, the show must go on, même si l’on vient de tomber du fil ou si l’on est grippé. Nous vivons du spectacle et aucun de nous ne peut se permettre de faire une pause. Les artistes du théâtre, « intermittents », ne sont pas des gens qui « mettent de l’argent de côté », ils n’ont pas suffisamment de revenus. The show must go on. Cette règle n’est désormais plus en vigueur. No show anymore. Le cauchemar de tous les gens de théâtre s’est produit.
Les nombreux artistes « indépendants », tous les individus qui ont jusqu’à maintenant travaillé dans le spectacle, la musique, la danse, le cirque, sur ou derrière la scène, sans emploi fixe, vivant d’invitations ponctuelles ou de cachets, ont perdu du jour au lendemain leur gagne-pain, et ils vont être très, très, très vite, en l’espace de quelques semaines, dépendants de l’aide de l’État. Il faut bien continuer de payer son loyer, la sécurité sociale et le téléphone, sans parler des courses pour la famille.

Parce que le théâtre ne s’intéresse pas aux morts-vivants, mais aux vivants..

Dans le domaine du théâtre, il y a moins de place pour la dystopie que dans ceux du cinéma ou de la littérature. Contrairement à ce qu’on voit au cinéma, les pandémies surviennent rarement dans les pièces de théâtre. Au cinéma, il y a toujours eu des zombies simplets et des attaques de virus globales. Pourquoi ce genre n’a-t-il pas atteint le théâtre ? Parce que le théâtre ne s’intéresse pas aux morts-vivants, mais aux vivants, à nous, à nos peurs, nos espoirs et nos aspirations. Le théâtre est un espace de liberté, de dialogue, de rencontre. Le théâtre est, partout, que ce soit à Bamberg, à Berlin, à Munich à Vienne, à Würzburg ou à Kiel, un lieu où l’on célèbre la vie pour elle-même, où des gens se rassemblent parce que d’autres individus y jouent pour eux, parce qu’à travers la scène et le texte, la société entre dans un dialogue avec elle-même, partage quelque chose, et c’est, pour le dire sobrement, simple et grand. Le théâtre, public ou privé, est le contraire de l’isolement.

Nous avons désormais perdu ce lieu, jusqu’à nouvel ordre, cette très ancienne institution qui est une part importante de notre identité culturelle.
Pourtant le théâtre apparaissait comme une chose indestructible car il ne nécessite que très peu de choses ; il ne nécessite ni toit ni électricité. Contrairement à la radio, à la télévision, au cinéma, à Internet, il ressemble en même temps à un dinosaure analogique et à un oiseau de paradis, charmant, fruste, mal élevé, vain, parfois orgueilleux et ronflant, mais aussi parfois terriblement juste, sincère et nécessaire, very old school dans ses fondements, mais prenant aussi souvent part à la réinvention permanente de la modernité.

Le théâtre se rend vite impopulaire, surtout dans les dictatures car au théâtre, on raconte des histoires. Et les histoires parlent de changement. Le théâtre est important.
Il est difficile de transformer un théâtre en une exploitation rationalisée générant de juteux bénéfices. Un théâtre peut gagner de l’argent mais, en tant que reflet de la société, il doit également pouvoir prendre des risques, sinon il tombe en déshérence. Le théâtre a besoin de protection et les gens qui font le théâtre doivent être protégés, sinon la société atterrit dans le désert du divertissement, et c’est précisément dans ce désert que nous envoie aujourd’hui la Covid 19.

Le virus s’empare du régime et les règles de ce régime signifient la fin de la vie que nous connaissons dans ce pays. Le virus nous renvoie à la maison. Dans la solitude ou même parfois en quarantaine. À partir de maintenant règne l’interdiction de rassemblement.

Évidemment, les gens continuent de chercher malgré tout la compagnie… et ils tombent sur Internet : nous suivons l’actualité en continu. Nous partageons des moments émouvants, attendrissants, joyeux ou des choses révoltantes sur Instagram et Facebook : dans les hôpitaux, des masques et des désinfectants sont volés, dans un service d’oncologie pédiatrique par exemple. Quelqu’un veut acheter des tonnes de papier toilette, mais la caissière s’y oppose. Le mot « timbré » est employé, on ne l’avait pas entendu depuis longtemps. Tel autre aurait essayé d’acheter 50 kilos de farine. A-t-il aussi pensé à la levure ? Certains en Italie font de la musique sur les balcons. Tout Madrid applaudit le soir à 22 heures pour le personnel médical de la ville. Beaucoup de gens pleurent. Donald Trump cherche à attirer aux USA un (potentiel) fabricant de vaccin allemand en lui proposant une grosse somme d’argent. Quoi de neuf sinon ? Chute des cours, fermeture de la bourse. Le renard volant pourrait avoir transmis le virus à l’Homme. Ou la chauve-souris. Qu’est-ce qu’un renard volant ? Bram Stocker et H. P. Lovecraft semblent avoir formé une alliance dans l’au-delà.

Tout le monde nettoie son téléphone portable et attend les premiers symptômes : mal de gorge et fièvre.
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Plus de football.

Plus de football. Clubs fermés à Berlin ; pourquoi cela ne s’est-il pas fait il y a deux semaines ? La courbe des personnes infectées part à la hausse. La crise sanitaire mondiale chasse tous les autres sujets. Nous parlions encore récemment de la catastrophe climatique et de l’extrême droite meurtrière dans ce pays. On parlait du massacre de Hanau.

Tout le monde a peur, certains plus que d’autres ; les uns se montrent méfiants, ironiques, les autres considèrent qu’il s’agit ni plus ni moins d’une question de vie ou de mort.
Et tous se retrouvent soudain devant une problématique toute personnelle : que se passera-t-il si…Que se passera-t-il s’il n’y a plus rien dans les supermarchés, mais non-non-non, il n’y a pas de raison de s’en faire, il n’y a pas de problème d’approvisionnement, l’approvisionnement des denrée alimentaires de base est couvert à 100 % en Allemagne, il y a toujours de la viande de porc et des pommes de terre et il y en aura toujours ; possible, oui, mais des rayons au supermarché sont complètement vides. Le seul produit dont personne ne veut, même face à la crise sanitaire, est une sorte particulière de courtes pâtes aux œufs.
Un phénomène intéressant à Berlin, dans la partie nord de Prenzlauer Berg : plus les supermarchés sont chers, plus les rayons sont vides. Chez Rewe, il n’y a plus rien, mais on trouve de tout chez Lidl.

La peur de s’appauvrir n’a rien d’inhabituel chez les gens de théâtre. Tous se forgent des plans d’urgence au cas où les « réserves » ne suffiraient plus. Indépendants et intermittents ne reçoivent pas d’allocation chômage. Tous se demandent : que se passera-t-il quand il n’y aura plus rien sur le compte en banque ?

Les théâtres sont fermés.

Qui le peut, doit rester à la maison. « Fermé » voit-on écrit aux portes du cinéma du coin. Le monde se transforme en un archipel de solitudes. Le virus nous envoie tous dans le désert du divertissement offert par les fournisseurs de streaming. On voit partout des hommes, surtout des hommes, qui sont armés. Ben Affleck et Mark Wahlberg détruisent et sauvent le monde en même temps, seul Jean-Luc Picard est encore plus gentil qu’à son habitude, un « Troglodyt » découpe, à l’aide d’une hache sculptée dans l’os, le ventre de Kurt Russell et dépose une flasque brûlante directement dans son foie. Nous devons prendre soin de nous, beaucoup même.

Silence total dans la salle comble. Parfois seulement, quelqu’un réprime une petite toux.
« Merci », dit au public l’homme dans la lumière de l’unique projecteur, « merci pour tout. C’était bien avec vous. Avec vous tous. J’espère que nous nous reverrons bientôt. Prenez bien soin de vous. »
Puis d’énormes applaudissements retentissent exprimant de la colère, de la défiance, des encouragements, de la solidarité et célébrant la vie ; ils ne s’adressent pas à l’homme sur scène, mais au théâtre et à son public. Ou alors : des applaudissements retentiraient peut-être, exprimant une colère, une défiance et célébrant la vie, mais en réalité, le théâtre vide reste silencieux. Et il restera encore longtemps silencieux. L’homme désespéré se trouve dans un théâtre fantôme. Personne n’est là, même pas lui.