Le dernier numéro de das goethe
Colonialisme numérique

Le Maroc fait partie des pays africains les mieux classés en matière de rapidité de la connexion Internet.
Le Maroc fait partie des pays africains les mieux classés en matière de rapidité de la connexion Internet. | Photo (détail) : © Art Directors & TRIPAlamy Stock

Le nouveau numéro de « das goethe » qui est consacré à la « société civile numérique » a paru en janvier 2020. La journaliste Ina Holev explique sur Goethe aktuell comment la colonisation se poursuit au sein de l’espace numérique.

De Ina Holev

On est tous égaux sur Internet, pensaient de nombreuses personnes, pleines d’espoir, au début du millénaire. Lorsqu’à la fin des années 1950, il passa peu à peu des groupes de réflexion militaires à la science et qu’il n’avait qu’un faible écho dans l’opinion, Internet ressemblait à une utopie. Derrière le masque de l’anonymat, tous les utilisateurs et toutes les utilisatrices devaient être égaux et bénéficier des mêmes droits. Sans aucune hiérarchie, pas même entre les utilisateurs situés dans différents pays.

Pourtant, cet espoir de disposer d’un Internet qui serait un espace non discriminatoire reste à ce jour une illusion. Au contraire, des structures de pouvoir se trouvent déjà fixées au niveau de l’infrastructure technique. Elles perpétuent l’histoire du colonialisme dans la sphère virtuelle sous la forme d’un « colonialisme numérique » ou « électronique ».

Des technologies racistes

Ainsi, de nombreux algorithmes utilisés par l’intelligence artificielle sont racistes. Beaucoup de programmes de reconnaissance faciale ne sont pas en mesure, dans le cadre de la surveillance, de reconnaître les « personnes de couleur ». Les femmes noires sont en particulier souvent mal identifiées par ces technologies. L’explication se trouve surtout du côté des programmateurs de ces applications : la plupart du temps, il s’agit d’hommes blancs issus d’un environnement occidental. Ils ont eux-mêmes beaucoup plus de mal à différencier les personnes « de couleur » que les personnes « blanches », ce qui façonne, plus ou moins inconsciemment, leur vision du monde et avec elle les technologies qu’ils développent.
 
Rien ne change. Même si on parle d’un réseau mondial, il existe toujours une séparation globale entre le « Nord » et le « Sud ». Les structures coloniales nées à partir du 16e siècle réapparaissent aujourd’hui sous une nouvelle forme. Le secteur des technologies de pointe ne s’en sortirait pas sans les matières premières venues du Sud. Ce sont aujourd’hui les terres rares qui arrivent dans le Nord par les routes empruntées jadis par les navires négriers. Elles sont extraites dans les pays du Sud, parfois dans des conditions terribles. Il en est ainsi pour le cobalt dans les mines du centre de l’Afrique.
Photo: Au Liberia, c’est avec leurs données personnelles que les gens paient pour bénéficier du service Facebook Free Basics.

Au Liberia, les gens paient pour utiliser le service Free Basics de Facebook avec leurs données.
Au Liberia, les gens paient pour utiliser le service Free Basics de Facebook avec leurs données. | Photo (détail): © John Moore/ Getty Images

Les cartels des géants de l’Internet

Mais le colonialisme numérique va encore beaucoup plus loin. Il s’infiltre presque complètement dans le réseau en engendrant « une nouvelle structure de pouvoir quasi impérialiste qui est imposée par des puissances dominantes à un grand nombre de personnes, sans que celles-ci aient donné leur accord », déclare Renata Avila, avocate spécialiste des droits de l’Homme, pour définir cette continuité du colonialisme.

Renata Avila est une activiste originaire du Guatemala et fait partie des critiques les plus éminents du colonialisme numérique. Dans le Internet Health Report de la Mozilla Foundation, fondation officiellement reconnue d’utilité publique, elle critique en particulier les liens étroits tissés entre politique et technologie. Le gouvernement américain, a ainsi, en réaction aux émeutes qui ont eu lieu à l’automne 2019 au Venezuela, ordonné à la société américaine Adobe de bloquer les services liés au Cloud dans ce pays d’Amérique du Sud. C’est pourquoi Renata Avila plaide avant tout pour une forte régulation des cartels et pour une technologie utile au bien commun. Elle réclame des alternatives aux géants du numérique qui dominent le marché et ont une présence internationale, comme Amazon, Facebook et Google. Les initiatives locales doivent être renforcées. Son mot d’ordre : « Décolonisez Internet ! ».

Les données personnelles comme mode de paiement

Mais les alternatives locales échouent souvent en premier lieu parce que de nombreuses régions du monde n’ont pas accès à Internet ou parce que les connexions sont beaucoup trop lentes. On se trouve face à un dilemme car on a bien sûr aussi recours aux offres des grandes sociétés internationales dans de nombreuses régions du Sud Global. Et là-bas aussi, les géants du web proposent volontiers leurs services, mais ils ne le font évidemment pas gratuitement. Comme on est ici souvent à court d’argent, les client·es de ces services paient surtout avec leurs données personnelles.

C’est ainsi que Facebook lança son offre Free Basics en 2014 dans quelques pays d’Afrique et du Sud de l’Asie. Il s’agit d’une application mettant à disposition une version allégée d’Internet. Elle est en particulier conçue pour des régions aux infrastructures médiocres et propose gratuitement une sélection de pages, beaucoup d’autres n’étant pas du tout accessibles. Mais pour pouvoir utiliser Free Basics, il est nécessaire d’avoir un identifiant, et donc un compte Facebook : on rend ainsi ses données personnelles accessibles.

L’Inde a interdit ce service en 2016 et fait partie avec d’autres pays des grands opposants à ces formes de colonialisme numérique. Il s’agit ici en général d’États qui ont une histoire coloniale et qui disposent aujourd’hui de relativement bonnes infrastructures. Elles sont en mesure de renforcer leurs propres services nationaux, et ainsi également leurs économies locales.

L’équité comme utopie

Dans le cadre de la discussion sur le colonialisme numérique, on remarque une impulsion croissante venant des arts visuels, notamment des arts numériques. En tant que « cyberféministes », de nombreux artistes critiquent les structures coloniales sur le web tout en utilisant ces mêmes moyens numériques.
L’avocate guatémaltèque Renata Avisa souhaite que tous les opposant·es au colonialisme numérique s’unissent. Il s’agit de peu à peu remodeler Internet dans de nombreux endroits. Elle sait très bien que c’est une utopie de penser qu’il existera un jour un Internet décolonisé, juste et non discriminatoire car le monde numérique ne se distingue pas en ce sens du monde réel.
 
Vous pourrez lire la version intégrale de cet article dans das goethe.