Kinzonzi, le conciliabule des artistes ouvert aux Kinois
Laboratoire Kontempo 3 

Débat pendant le Laboratoire Kontempo 2021
©Laboratoire Kontempo

Né dans la scène artistique kinoise, le Laboratoire Kontempo se propose de présenter l’art contemporain tel qu’il est vécu et exprimé à Kinshasa. Sa démarche actuelle consiste à ramener dans un cadre plus formel les discussions et discours informels des artistes alimentant les discussions autour d’un verre. Et la formule adoptée pour ce faire est le Kinzonzi, une réappropriation du terme kongo qui renvoie à la palabre africaine. Au sein du Laboratoire Kontempo, l’enjeu est de constituer un espace de réflexion ouvert pour la création et la recherche commune des perspectives nouvelles conduisant aux solutions qui s’imposent pour un art plus vrai, une expression plus authentique.

La joie de l’organisation, c’est de pouvoir tenir l’événement initié par le duo congolo-allemand Mukenge/Schellhammer en présentiel cette année. Ce, à la différence de l’an dernier où suite aux strictes règles sanitaires imposées par la covid-19, elle était essentiellement digitale, virtuelle. Cette fois, le format virtuel sera en accompagnement à l’exposition que va abriter le Musée national pendant un mois, soit du 15 octobre au 15 novembre. Le virtuel, c’est là aussi une autre perspective du Laboratoire Kontempo. En effet, fort du constat que la grande majorité, si pas l’essentiel des contenus de la scène contemporaine kinoise ne sont pas des productions locales. Le plus souvent, les propositions rencontrées sur le Net sont celles d’étrangers, occidentaux pour la plupart dont le regard n’est pas toujours celui que les artistes portent en eux et sur eux. C’est donc là une des motivations premières du Laboratoire Kontempo qui tient à sortir des clichés habituels où misère, exotisme et autoflagellation restent en vogue.

Composée en majeure partie d’installations réelles ou virtuelles, l’exposition qu’a abritée le nouveau Musée de Kinshasa du 15 octobre au 15 novembre, quoique mise à mal avant sa clôture officielle, a eu l’avantage d’accueillir déjà un bon monde à son vernissage. Ainsi, les interactions spontanées avec les artistes kinois et berlinois sur le lieu l’ont fait apprécier à sa juste valeur à partir de cette soirée.

Nza - vidéo artistique de Koko Kabamba, séquence vidéo

Le Compas flottant de Raul Walch ce grand pavillon que l’on avait tendance à prendre pour une sorte parachute déployé dans la cour centrale du musée est la première chose sur laquelle se posent les regards au moment du vernissage. Ensuite, il y a cette série de vidéo que l’on découvre sur le circuit particulier de l’exposition. Les déplacements de Koko Kabamba dans Nza font penser à un vers de terre. Il est recouvert de la tête aux pieds d’un vêtement singulier inspiré de la tapisserie ancestrale remise au goût du jour à travers un assemblage de bouts de tissus dont l’esthétique force l’admiration. L’on découvre également dans cet espace couvert réservé aux vidéos, le révolté Billy Ngalamulume dans sa performance Bilobela TV lokuta FM qui s’insurge contre l’audiovisuel avec lesquel il entretient résolument des rapports confus. L’artiste veut s’affranchir du diktat des réalisateurs qui l’obligent à entrer dans le moule ordinaire quitte à se créer sa voie faisant table rase d’un passé auquel il ne s’identifie pas. La rage du performer, sa violence laissent pantois plusieurs spectateurs, elles leur donne matière à réflexion alors qu’ils assistent à la destruction des écrans à laquelle il se complait.

Alors que la musique adoucit les mœurs, la danse suscitée a pour effet de détendre. Danse de deuil ou de joie qu’importe ! Aussi, les expressions corporelles du couple de danseurs Guelord Vulu et Dedhel Bulamatadi dans Matanga charment. Même si l’on a définitivement compris la détresse émanant du décor inspirant leur chorégraphie, ce deuil défilant sous leurs yeux, l’on ne peut s’empêcher non plus de constater la beauté de leurs mouvements si bien que l’on en vient à oublier le triste contexte l’entourant.

L’hommage à Dorine Mokha, est l’autre tableau de danse qui s’offre à la vue non sans interloquer. Ceux des visiteurs pour qui il était inconnu, ont découvert le chorégraphe dans une vidéo-performance d’une quarantaine de minutes à Berlin. Un extrait de sa trilogie autobiographique Voyage « Entre deux », solo développé au fur et à mesure de 2013 à 2020, avant que Dorine ne passe de vie à trépas au début de cette année 2021. Laboratoire Kontempo a choisi de mettre en lumière une étape de travail de cette pièce qu’il peaufinait à Lubumbashi. Elle s’est arrêtée net suite à son décès inopiné. Plusieurs visiteurs ont été impressionnés de constater son bon maintien esquissant des pas de danse perché sur des talons dame, vêtu d’une longue robe bleue. L’hommage rendu au danseur contemporain question de le garder en mémoire, l’a forcément ancré dans leur souvenir autant qu’il demeure vivace dans les esprits de ses pairs artistes. Les questionnements soulevés par la vidéo ont fait jonction avec les préoccupations du disparu qui s’interrogeait, lui, sur un possible dialogue de sa personne avec sa société. Car, Voyage « Entre deux » évoque les choix opérés par le chorégraphe quitte à assumer son orientation sexuelle.

Le gif de Rachel Nyangombe, Fight the power, évoque l’accessibilité au digital question de populariser l’art le plus possible. Le digital a sa place dans l’univers kinois mais il n’est pas encore à la portée de toutes les bourses. Dès lors, le gif se présente tel un produit qui le rend accessible aux petits budgets. Une évidence sociale qui ne peut être éludée à l’instar de la lutte inévitable pour se garantir le pain quotidien, est traduite par « La Cohue des petites utopies », quatre vidéos proposées par Sinzo Aanza, en collaboration avec Isaac Sahani. Les dures réalités du contexte qui caractérise le labeur des acteurs de l’économie de la ville de Kinshasa, frustrations, peines du métier, etc., ne manquent pas de rappeler combien il y a parfois à se surpasser pour juste vivre.

Pool Malebo - Installation Multimédia par Mukenge/Schellhammer

Les installations impressionnent
Encastré dans un corridor qui aboutit au hall central, à prédominance verte et fuchsia, Pool Malebo l’installation multimédia, peintures numériques et analogiques du duo congolais-allemand Mukenge/Schellhammer se distingue sortant de la pénombre alentour. Censé recréer le décor fictif de Malebo, l’œuvre exerce un certain attrait de sorte que les visiteurs y participent. Ils intègrent quasiment l’univers de l’installation se laissant aller à une imagination qui contraste avec la réalité du véritable Pool Malebo suite à la belle caricature qu’en ont donné les artistes le sublimant carrément.

L’entrée principale du Musée, vers laquelle certains choisissent de se diriger tout de suite les places nez à nez avec l’œuvre de Sammy Baloji. Les copies de la longue « Lettre d’Alfonso Ier, roi du Kongo, à Manuel Ier, roi du Portugal, concernant l’incendie de la «  grande maison des idoles », royaume du Kongo, 5 octobre 1514 » reprises sur les quatre faces d’un cube rouge est l’essentiel de la réalisation. A côté, deux traductions du courrier, une version française et anglaise, informent sur sa quintessence. Le document renvoie au cours d’histoire qui renseigne sur l’épisode du royaume Kongo marqué par le règne d’Alfonso Ier (1456-1543), son deuxième monarque chrétien. De se trouver face à cette archive séculaire a du coup donné plus de sens à ce passage enseigné à l’école écrit dans les livres qui est passé dès lors de mythe à la réalité. Y croiser là l’actuel ambassadeur du Portugal tout ému de revoir le document dont il a affirmé avoir vu l’original à Lisbonne était une aubaine. Et de l’entendre dire que les relations d’autrefois méritaient d’être ravivées, un des instants uniques et marquants du vernissage de cette exposition.

La nef des fous - Installation de Jérôme Chazeix

Toujours dans le hall d’entrée, impossible de ne pas voir l’imposante installation de tissus assortie à une musique et performance de Jérôme Chazeix, La nef des fous. L’effet de surprise provoqué alors qu’elle oblige à lever les yeux pour bien la voir. Elle est, avec celle du duo Prisca Tankwey et Paulvi Ngimbi, assez impressionnante. A l’instar de la réalisation du photographe Sammy Baloji qui le précède, il s’agit à nouveau une histoire d’époque dépoussiérée. A défaut du bateau, c’est une partie de la balustrade de l’escalier qui mène à l’étage du musée que l’artiste transforme à l’image du fameux Narrenschiff (La nef des fous), sa source d’inspiration. Ironie du sort, le texte d’antan, Sébastien Brant (1494), point de départ de son travail, proposé telle une allégorie satirique de la condition humaine et une métaphore de la fuite d’une crise immanente trouve un écho dans cette période de pandémie du Covid-19.

Mayangani - Installation multimédia de Paulvi Ngimbi et Priska Tankwey

Surpris par La nef des fous, les visiteurs se sentent concernés par la dialectique de l’installation sans titre de Prisca Tankwey et Paulvi Ngimbi. Dans une atmosphère fascinante est dressée une tente toute illuminée dans laquelle s’entend en toile de fond Vanitas. Le tableau est complété par les sculptures, peintures et photos qui tapissent le sol. Dans cet univers très coloré, le discours sensibilisateur servi par deux voix féminines rejoint les illustrations évoquant les questions liées à la pigmentation invitant à l’acceptation de soi, à se décomplexer.

Réalisée en collaboration avec Acud Macht Neu de Berlin, le Kinzonzi s’est donné pour ambition de réinvestir les perspectives de la pratique artistique entre Kinshasa et la capitale allemande. Ainsi le Laboratoire Kontempo l’a pensé comme un nouvel espace de création étalé sur deux ans, 2021 et 2022, dont l’exposition initiale organisée dans la ville-province de la RDC a donné le ton. Une occasion qui s’est offerte aux amateurs d’art kinois de se faire une autre idée de l’art contemporain, notamment la performance dont les codes leur échappent, assimilé des fois à de l’exhibitionnisme.

Nioni Masela