Les écrivains européens s'expriment sur la crise migratoire Notre engagement doit aller au-delà de nos livres

Journées de la littérature européenne 2015
Journées de la littérature européenne 2015 | Photo (extrait) : Sascha Osaka

Comment les écrivains peuvent-ils réagir à la crise migratoire actuelle ? À l'occasion des Journées de la littérature européenne, 13 auteurs de cinq pays différents se sont penchés sur la question.

Tenue en octobe 2015 à Spitz et Krems en Basse-Autriche, la 7ème session des Journées de la littérature européenne avait pour thème central Les émigrants, en référence à l'œuvre éponyme de W. G. Sebald retraçant l'histoire de plusieurs Juifs allemands, à travers lesquelles l'auteur aborde les multiples formes d'émigration et leurs conséquences. Tous les auteurs invités aux Journées vivent et évoquent aussi leur exil très différemment. Certains ont eux-mêmes été réfugiés, comme l'Irakien Najem Wali qui habite Hambourg, la Libanaise et désormais Parisienne Iman Humaydan ou l'Afghan Atiq Rahimi. Tous ont dû fuir la guerre qui déchirait leur pays d'origine. D'autres ont été contraints de partir pour des raisons familiales et ont intégré dès leur enfance ce sentiment d'être étranger, à l'image d'Ilma Rakusa, née en Slovaquie et vivant en Suisse à présent.

Nous devons montrer des visages

Tous ces écrivains cherchent désormais leur propre voie pour réagir à la plus grosse crise migratoire connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Pour Ilma Rakusa, il s'agit surtout de ne pas voir les réfugiés comme un « essaim humain » à cause de leur nombre effrayant, mais de les présenter comme des individus. « En tant qu'écrivains, nous devons montrer des visages », explique-t-elle lors de l'ouverture des Journées à Krems, « nous devons parler de détails, du contexte, nous devons aussi poser des questions, mais il faut le faire avec amour, empathie et imagination car c'est souvent cela qui manque aux politiques. Ils parlent de stratégies, de chiffres et de plein d'autres choses, mais jamais de visages ni de destins individuels. »
Objet de nombreux débats l'été 2015, la rencontre entre Angela Merkel et la jeune réfugiée arrivée du Liban montre à quel point Ilma Rakusa a raison. La jeune fille pleure alors de peur d'être reconduite à la frontière. La Chancelière, visiblement touchée, la console puis reprend immédiatement son rôle officiel : « C'est parfois dur aussi la politique », explique t‑elle, « mais tu sais aussi qu'il y a des milliers et des milliers de personnes dans les camps de réfugiés palestiniens au Liban. Si nous disons maintenant, vous pouvez tous venir, nous n'y arriverons pas. » L'auteure écossaise Alison Louise Kennedy ajoute à ce sujet : « Nous devons prendre le relai là où la politique s'arrête ». Militante anti-guerre, elle compte parmi les auteures européennes contemporaines les plus renommées et a appelé à Krems, lors de son discours d'ouverture largement suivi, à la responsabilité des créateurs d'art et de culture. « Si l'art échoue, il cède la place à l'inhumanité, car la cruauté humaine naît du manque d'imagination […] L'échec des artistes aide la cruauté à nous opprimer tous, même dans des sociétés relativement libres. »

Tout le monde n'a pas le rôle d'éclairer les esprits

Les auteurs ne manquent certes pas d'imagination, mais il leur faut du temps pour réagir de manière appropriée à un sujet aussi complexe que la crise migratoire. Beaucoup d'écrivains éprouvent ainsi le besoin, au-delà de leurs livres, de s'exprimer aussi politiquement. Les échanges avec les médias ne sont cependant pas toujours simples, et Lena Gorelik, auteure russe résidant à Berlin, le sait bien. Elle s'énerve à juste titre d'être presque obligée de s'exprimer sur les réfugiés parce qu'elle vient de Russie et de se voir souvent réduite à son passé de migration au lieu d'être considérée comme une simple personne. L'auteur irakien Najem Wali, qui dans son roman Bagdad Marlboro met en lumière la guerre en Irak du point de vue irakien et américain, endosse le rôle de médiateur culturel : « Ma fonction est d'éclairer les esprits. Après les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo, j'ai publié un grand article dans le Neue Zürcher Zeitung sur les réactions de la presse arabe, et beaucoup de lecteurs se sont montrés reconnaissants envers moi de leur avoir fait partager ce que l'on entend jamais. »

La langue appropriée pour exprimer les bons mots

Au-delà de leur forme d'engagement, ces écrivains qui vivent entre les cultures s'interrogent sur la langue à choisir pour exprimer les bons mots et raconter leur propre histoire ou simplement une autre histoire. L'auteure libanaise Iman Humaydan ne pourrait jamais abandonner sa langue maternelle. Pour Najem Wali aussi, écrire ses romans en arabe est une évidence : « C'est ma langue et c'est avec elle que je voudrais avant tout atteindre les lecteurs de mon pays ». Cela fut par contre impossible pour Atiq Rahimi. Son roman Syngué sabour. Pierre de patience, primé et adapté au cinéma, décrit la guerre en Afghanistan à travers une jeune femme qui parle de l'oppression sexuelle subie dans son pays à son mari plongé dans le coma. Il y aurait trop de tabous en arabe pour pouvoir écrire ouvertement sur tout, confie l'auteur qui habite Paris.
La singularité du destin de tout réfugié est aussi forte que la diversité de l'approche littéraire qui peut en être faite. Les Journées de la littérature européenne l'ont clairement prouvé.