Photographie Afropolitaine
Le photographe Ananias Léki Dago

Entretien entre Ananias Léki Dago, photographe et Franck Hermann Ekra, critique d’art, curateur indépendant.

Pierre d’angle de la photographie d’art de Côte-d’Ivoire, Ananias Léki Dago se voit enfin présenter à Abidjan dans un cycle monographique qui rassemble plusieurs institutions culturelles au nombre desquels l’Institut Goethe, lequel l’avait exposé antérieurement à Johannesburg (2008), puis Nairobi (2010). 

L’agenda du photographe est particulièrement chargé à l’occasion de cette rentrée 2013. En plus d’une exposition à la Fondation Donwahi (Afropolitain), d’une projection-photo et d’un dialogue-critique (Photographier est un acte poïétique) suivis d’une dédicace d’essais, Ananias Léki Dago va participer à l’animation d’un mouvement avec d’autres acteurs de la scène artistique : le collectif texte-caché. 
Ce collectif entend porter, à partir de la Côte-d’Ivoire, un regard alternatif sur le champ culturel transafricain et refuser le statut de l’artiste ou de l’intermédiaire culturel désœuvré, comme l’assignation à résidence. 
C’est dans ce contexte que se situe l’entretien qui suit. 

FHE:
Ananias, pour la première fois en 20 ans de métier, la Fondation Donwahi pour l’art contemporain, l’Institut Goethe d’Abidjan et la Galerie Jean Brolly présentent un cycle monographique autour de ton parcours. Quelle signification donnes-tu à cet évènement (à ce temps d’arrêt), à titre individuel d’abord, pour la photographie de Côte-d’Ivoire et la photographie transafricaine ensuite ? 

ALD:
Tu sais, 20 ans de pratique professionnelle de la photographie, c’est tout juste assez pour considérer qu’on atteint la maturité. Mais c’est une étape décisive. En principe à ce niveau-là, on a suffisamment de distance pour faire son autocritique. Ce temps d’arrêt me donne l’occasion d’analyser mon choix sous différents angles. D’abord en tant qu’individu, c’est le temps d’une mise au point entre moi et moi. C’est le moment de questionner avec exigence ce petit bout de chemin parcouru. Une des questions qui m’apparait fondamentale est de savoir si je suis toujours la ligne de mon point de départ que j’appelle "A" en référence à la première lettre de mon prénom. 
La réponse est : oui ! 

Ensuite, en ce qui concerne la Côte-d’Ivoire, je peux affirmer que je suis encore animé de cette ferveur qui m’avait amené, dans la première décennie de mon parcours, à me soucier du destin de la photographie en Côte-d’Ivoire, de la photographie de Côte-d’Ivoire. Même si, avec le temps, l’expérience et la maturité, je n’aborde plus ces questions avec la même fougue. 

J’ai toujours des projets de regroupement, ils sont désormais plus construits. Ils sont mûrs et seront révélés sous peu. Enfin, au-delà de ma personne, ce qui me préoccupe premièrement c’est la place de la Côte-d’Ivoire dans le débat photographique en Afrique et ailleurs. 

FHE: 
A cette étape fondatrice d’Abidjan, tu as choisi de rassembler trois séries qui portent témoignage de ta démarche urbaine à Bamako (Mali), Johannesburg (Afrique du Sud), Nairobi (Kenya). Est-ce là un moyen de partager avec nous tes géographies intimes ? Pourrais-tu dire un mot du contexte de production qui laisse penser à ceux qui te fréquentent que, comme dit le photographe voyageur à la solitude heureuse Raymond Depardon : "il y a toujours la place d’une femme aimée au bord du cadre"? 

ALD:
Ma photographie a un lien étroit avec ma vie intime. Elle se raconte à la première personne du singulier, ce qui a forcement quelque chose de subjectif. Si je décide de montrer mon travail cela veut tout simplement dire que je désire, s’agissant de cette exposition, partager ce qui a ponctué mes périples. C’est en quelque sorte mon carnet de notes en images que j’ouvre généreusement à ceux qui viendront voir cette exposition. Elle est symboliquement placée sous la thématique Afropolitain, qui correspond à la manière dont je me vis aujourd’hui, urbain et nomade, refusant pour l’Afrique la place de la victime. Elle porte sur trois villes africaines à la fois semblables et différentes, au cœur de ma réflexion. Ma quête des villes a souvent été abordée comme s’il s’agissait de conquête féminine. Cette démarche a bien sûr son lot de douleur et de joie. C’est une question d’amour truffé de surprises de toutes parts où on ne sait jamais ce qui nous attend. Et puis rien ne devrait être pris pour acquis. Mais ce qui est jouissif, c’est le fait de me laisser porter vers un ailleurs à la rencontre d’un autre-moi. 

FHE:
Je sais bien que tu te méfis des classifications, mais s’il fallait accepter le jeu de te voir encadré te sentirais-tu à l’aise dans la catégorie des photographes d’expression, du fait du caractère engagé et interprétatif de ton écriture d’image ? 

ALD:
Mes photos sont déjà encadrées, ça ne suffit pas ? [Rire] Je ne sais pas si je me laisserai accoler cette étiquette... Mais c’est vrai qu’il y a de l’engament dans mon expression photographique. Et cet engagement est entre autres, artistique. Je bouscule. Je pousse les limites autant que je peux. 

Cela dit, mon engagement n’est pas qu’au niveau de l’écriture photographique, il est aussi manifeste dans mon attitude de photographe. Par exemple, mon intégration au mouvement des artistes ivoiriens Daro-Daro en 1996 et la création des Rencontres du Sud (le mois de la photographie à Abidjan) en 2000, sont incontestablement l’expression d’un engagement. Il m’a fallu braver, déranger, et repousser les limites pour poser ces actes, qui malheureusement étaient incompris par mes pairs à ce moment là. 

FHE:
Au fil du temps, tu as développé un style « vieille-école » en privilégiant l’argentique, le noir et blanc et forgé une pratique très personnelle, une relation spécifique au sujet. Tu as établi ce qu’on pourrait considérer comme une règle que tu t’imposes, un « paradigme de la cinquième pellicule » pour juger de la pertinence du traitement d’un thème. Est-ce une manière de poser le geste photographique à l’heure de l’urgence, du déluge de la couleur et de la visibilité à tout prix ? 

ALD:
A Paris, dans une rue, je portais autour du cou mon inséparable LEICA. Et une demoiselle visiblement plus jeune s’est approchée de moi par curiosité pour voir de près mon appareil photo. Elle m’a avoué avoir été formée à l’école du digital. Tout en étant son contemporain, j’ai, à travers son regard, eu le sentiment d’appartenir à une époque très éloignée. Pour être franc, je me suis senti comme un jeune dinosaure. Et pourtant l’avènement du numérique n’est vieux que du début des années 2000. Tout ceci pour dire combien le monde va à une vitesse effrayante et à quel point les mutations qui traversent la photographie sont radicales. En ce qui me concerne, je me situe entre deux générations. J’ai le privilège de prendre de chaque côté ce qui est le plus en accord avec ma philosophie. Je n’ai jamais cédé à l’urgence et la précipitation. J’ai une patience photographique qui prend en compte toutes les étapes du processus de création dans ce domaine. Je viens de cette école où le temps joue un rôle capital. Et toute la magie réside dans ce principe. 

Avec le numérique, cette esthétique tend à disparaître. Je ne refuse pas le changement, bien au contraire. Je m’adapte en fonction de mon rythme. J’aime me fixer des contraintes de production et ce que tu qualifies de « paradigme de la cinquième pellicule » en est une. Il s’agit simplement de prendre mon temps pour sentir mon sujet et de jauger sa pertinence. La symbolique du chiffre 5 renvoie au nombre de l’état de grâce que revendiquait Julien Levy dans ses choix exceptionnels de galeriste révolutionnaire. Je suis dans un tâtonnement et c’est au bout de la cinquième pellicule que mes cinq sens se mettent vraiment en éveil pour entrer dans le sujet. Je cherche toujours à faire sens. 

FHE:
Ton travail est introspectif, il pose inlassablement la question d’où se situe le plus court chemin de soi à soi. Tu sembles considérer, comme le philosophe Paul Ricœur, qu’il passe par l’autre. Ce partage du sensible est une esthétique du vivre l’Afrique, en Afrique et hors d’Afrique dans un monde qui bouge, que l’on résume par un mot au carrefour de l’identité plurielle et de la ville que tu viens d’évoquer : Afropolitain. Ce cycle marque un temps de pause, de transit à Abidjan après dix ans d’absence relative, t’est t’il déjà arrivé de ne plus vivre la Côte-d’Ivoire ? Quel est en définitive ton lien aux territoires? 

ALD:
Il est vrai que le voyage, ou plus exactement la découverte de l’ailleurs, est essentiel dans mon travail. C’est une démarche qui s’inscrit dans la quête de soi. C’est justement ce que confirme l’ethnologue voyageur Jacques Meunier en disant, "je pars pour en tant qu’homme savoir d’où je viens". 
Il m’a fallu partir pour que les contours de l’Afrique se précisent à mes yeux, autrement dit afin que je prenne véritablement conscience d’où je viens. C’est un enjeu dans ma traversée du monde. Dans les premiers moments de ce processus, des notions qui semblaient être établies en moi ont été subitement bousculées. C’est un peu comme lorsque vous êtes dans le cabinet d’un psychanalyste et que tout ce qui était enfoui, par des révélations, vous remonte à la tête. Il y a cette espèce de sentiment d’amour-haine qui vous envahit, et avec lequel vous devez vous battre avant de connaître éventuellement un autre espace de sérénité et de quiétude. Ainsi mon attachement à mon continent d’origine s’est développé par l’observation de l’autre. Autant partir peut me paraître important, autant revenir s’avère nécessaire. C’est cette force qui se manifeste dans la culture qui provoque en moi la nécessité du retour. 

Ma mère me disait que la poule du village a beau s’enfuir dans la forêt elle reviendra à coup sûr ! En revanche, il ne m’est jamais arrivé de ne plus vivre la Côte d’Ivoire même si mon champ de vision s’est enrichi d’autres rencontres et s’est élargi au grand- angle. La question du vivre l’Afrique en Afrique ou en dehors doit nécessairement prendre en compte la dimension culturelle. Mon lien aux territoires se définit justement par les valeurs culturelles et je refuse toute assignation à résidence.