Villes jumelées Le journalisme professionnel est le même partout

Interview
Interview | © Zeitenspiegel-Reportageschule / Studio-Ecole Mozaik

Tilman Wörtz est journaliste, chef de projet du Studio-Ecole Mozaik à Abidjan et directeur de l’école de reportage Zeitenspiegel de Reutlingen. Cette année, un voyage de recherche avec un groupe d’apprentis journalistes allemands et ivoiriens l’a conduit à Bouaké. Dans cette interview, il explique ce projet de journalisme et la situation actuelle à Bouaké, qui était encore entre les mains de rebelles il y a quatre ans.

Tanja Schreiner : L’année passée, les apprentis reporters de Reutlingen ont fait leur voyage à l’étranger au Kosovo. Pour quelles raisons le choix s’est-il porté sur la Côte d’Ivoire cette fois –ci ?

Tilman Wörtz : C’est en raison de la coopération avec le Studio-Ecole Mozaik et de la relation personnelle entre le chef d’établissement de l’école de Reutlingen et moi-même. Nous nous sommes dits : Pourquoi ne pas faire quelque chose ensemble ? Et puis cela s’est produit naturellement, parce que Reutlingen et Bouaké sont des villes jumelées.

TS : Comment le projet s’est-il déroulé exactement ?

TW : Les élèves allemands ont commencé à réfléchir aux thèmes qui les intéressaient à propos du lieu de destination et ils ont ébauché un concept pour le magazine en ligne. Puis nous sommes partis sur place et nous avons échangé nos idées lors d’un grand tour de table chaque matin – c’est-à-dire entre Ivoiriens et Allemands. En journée, ils partaient faire des interviews. Le soir, nous discutions individuellement des résultats de la recherche. Cette phase a duré 10 jours. Les Ivoiriens en ont préparé des extraits radiophoniques pour le Studio-Ecole Mozaik et les Allemands ont réalisé des reportages multimédia pour leur magazine en ligne.

TS : Comment s’est passée la collaboration entre les étudiants allemands et ivoiriens ?

TW : Les étudiants ont très bien collaboré et se sont rapidement bien entendus. Nous avions plusieurs thèmes centraux, comme l’économie, la politique, la culture, la formation, autour desquels les groupes ont échangé.

Ils sont également allés ensemble aux entretiens, comme par exemple avec le maire ou le chef de la police. Pour autant, ils n’ont pas toujours travaillé ensemble sur un thème. Cela aurait été trop compliqué, parce qu’il s’agit de médias différents : d’un côté la radio, de l’autre une page multimédia, c’est-à-dire du texte, des photos et des vidéos.

Allez Bouaké! Les reporters voyagent en Côte d‘Ivoire
Des Rebelles sur des motos, des musiciens qui ne peuvent s’offrir d’instruments et des étudiants qui rêvent de devenir poètes. Une équipe d’apprentis journalistes allemands et ivoiriens racontent ces histoires et livrent leurs impressions sur la vie de Bouaké après la crise post-électorale dans le magazine en ligne « Allez Bouaké » paru en 2015.

TS : Quels différents thèmes les étudiants ont-ils abordés ?

TW : Le groupe « économie » s’est penché sur les moto-taxis et a notamment raconté l’histoire d’un conducteur de moto-taxi. À Bouaké, les conducteurs de moto-taxis sont indissociables des scènes de rue, en tant que facteur économique mais aussi en ce qui concerne la réintégration. Beaucoup d’entre eux étaient autrefois dans les rangs des rebelles.

Un autre thème était le campus, comment celui-ci est reconstruit et dans quelles conditions étudient les étudiants.

Nous avions également quelque chose sur le paysage des partis politiques à Bouaké. Là par exemple, il s’agissait de savoir si le FPI est à nouveau actif dans cette ancienne place forte des rebelles, ou comment se passe la coalition entre le RDR et le PDCI. Pour les Ivoiriens, il était justement intéressant d’observer comment la situation évolue à Bouaké par rapport au reste du pays.

Un thème, qui m’a beaucoup plu, a été proposé par les étudiants du Studio-Ecole Mozaik. Ils se sont simplement dits : Pendant de nombreuses années, les Ivoiriens du sud n’ont pas mis les pieds à Bouaké. Comment vit-on le fait de passer une journée dans la ville lorsque l’on vient du sud ? Que veut-on y voir, y observer lorsque l’on est simplement en visite ? Ils sont allés à la piscine municipale par exemple, un lieu assez populaire en Côte d’Ivoire. C’était la première piscine municipale du pays et il y a même une chanson « la piscine de Bouaké ».

Quand ils y sont allés, ils étaient complètement choqués de voir la piscine en ruines. Autour de la piscine, il y a avait autrefois un zoo et aussi plusieurs cafés et restaurants. C’est désormais un paysage en ruine envahi par les mauvaises herbes. L’entretien avec le maire a démontré qu’il s’agit là de l’un des deux thèmes les plus importants, parce que la reconstruction de la piscine municipale fait l’objet de fortes revendications.

TS : La semaine de recherche à l’étranger fait partie de la formation à l’école de reportage et doit former les apprentis à effectuer des recherches dans des circonstances difficiles. Quelles difficultés les étudiants ont-ils rencontrées lors de leurs recherches ?

TW : Ils devaient préparer des thèmes alors qu’ils n’étaient pas sur place. La langue a posé problème chez certains d’entre eux, pour lesquels nous avons engagé des interprètes. Un autre défi constituait à obtenir des informations sur le terrain au sujet de thèmes sensibles, et à ne pas se laisser intimider par des interlocuteurs hésitants. De plus, il fallait appréhender le fait qu’en recherche, un récit n’est pas toujours celui auquel on s’attend et il faut donc être capable de réagir.

TS : Quelles différences et quels points communs avez-vous relevés, en tant que journaliste, entre les approches allemandes et ivoiriennes ?

TW : Les différences ne sont pas si grandes, ce que les gens sur place ont toujours souligné. Le journalisme professionnel reste du journalisme professionnel, peu importe qu’il soit exercé par un Ivoirien ou un Allemand. Au Studio-Ecole Mozaik, nous ne faisons pas du journalisme typiquement ivoirien, que fait par exemple « Notre Voie ». On fait du journalisme professionnel et celui-ci est partout le même, à Mozaik comme à Reutlingen.

Plus je travaille en Côte d’Ivoire, plus j’arrive à la conclusion que les standards journalistiques sont les mêmes là-bas, ou du moins devraient l’être. La raison pour laquelle le journalisme en Côte d’Ivoire est parfois douteux, n’est pas imputable à un unique journaliste mais à la structure du secteur. Dans nos ateliers, les apprentis journalistes savent exactement comment le journalisme devrait fonctionner dans les faits, mais il leur manque simplement la pratique.

TS : « Bouaké après la crise » était le thème du voyage de recherche. Quelles conclusions pouvez-vous en tirer par rapport à ce thème ?

TW : Nous avons constaté que la situation est toujours très difficile à Bouaké. On ne peut pas parler d’un nouveau départ complètement réussi car les fractures et les obstacles à surmonter sont encore très nombreux. Il fut intéressant de constater que les Allemand se sont davantage penchés sur les problèmes et que les Ivoiriens se sont concentrés sur les aspects positifs. C’est sans doute l’écho du souhait des Ivoiriens et du côté allemand, c’est la position professionnelle du journaliste critique qui s’intéresse d’abord à ce qui pose problème et non à ce qui se passe bien.

TS : Le projet de recherche commun est issu d’une coopération entre deux écoles de journalisme de deux continents. D’après vous, qu’est-ce que cela a pu apporter aux étudiants ?

TW : De l’avis de tous, la manière de travailler ne diffère pas beaucoup entre les Ivoiriens et les Allemands. Je pense que le plus important, pour ce projet, a été de renforcer un sentiment professionnel commun. Il y a bien sur la barrière de la langue et des connaissances différentes, mais l’appréhension du métier est en fait la même.

TS : La coopération entre l’école de reportage et le Studio-Ecole Mozaik va-t-elle continuer ?

TW : Nous pouvons envisager de reconduire le projet encore une fois. Soit les étudiants de Reutlingen retournent en Côte d’Ivoire, soit nous inversons et ce sont les Ivoiriens qui viennent à Reutlingen. Par exemple, nous avons permis à une journaliste ivoirienne de venir en Allemagne, elle qui était invitée à une rencontre internationale pour les jeunes qui travaillent sur des processus de réconciliation. Elle a fait la connaissance des étudiants ici, qui, depuis, entretiennent le contact avec elle de diverses manières, notamment par Facebook.