Oralité
Éveiller la conscience sur la richesse linguistique

Mical Dréhi remettant un présent à Irina Bokova, Directrice Générale de l'UNESCO.
Mical Dréhi remettant un présent à Irina Bokova, Directrice Générale de l'UNESCO. | © UNESCO

Mical Drehi est Présidente-directeur général des Editions Livre Sud (EDILIS) et Présidente de l’ONG Savoir Pour Mieux Vivre (SA.PO.MI.VIE) créée en 2006. Après des études d’histoire-géographie et de français à l’Ecole Nationale Supérieure (ENS), Mical Dréhi a travaillé dans les Nouvelles Editions Africaines puis a créé en 1993 les Editions Livres Sud (EDILIS). Elle a reçu en 2013 le Prix Confucius UNESCO pour la littérature comme reconnaissance de son engagement pour l’alphabétisation. Dans l’interview elle parle de la transmission orale du savoir et des langues maternelles.

Goethe-Institut : Dans le cadre de votre travail, en tant que présidente des Editions Livres Sud, vous cherchez à sensibiliser les gens à l’éducation et à la lecture et à leur faire partager votre amour des langues. D’où vient votre engagement pour la promotion et la diffusion des langues maternelles ?

Mical Drehi : Mon père était instituteur et ma mère venait du village. A la maison, nous parlions le français et le bété et ma mère était polyglotte (baoulé, dioula, guéré, wobè). Pour moi c’est le livre qui porte la connaissance. Mon père avait plein de livres et j’étais toujours en train de les feuilleter. J’étais amoureuse du livre. Quand j’étais au collège, mon père était agent commercial dans un magasin de vente de chemises et je lui demandais de récupérer les housses que j’apportais ensuite à la documentaliste pour protéger les livres.
Les éditions EDILIS se sont très tôt investies dans la production d’ouvrages d’alphabétisation et de post-alphabétisation que je considère comme la clé d’un développement humain durable. Nous publions en français et en langues maternelles, dans le but de promouvoir l’apprentissage et l’acquisition des compétences de la vie courante auprès des jeunes et des adultes. Nous avons initié une collection dénommée « Je lis ma langue » qui voit la parution d’une série de syllabaires en langues maternelles ivoiriennes.
 
GI : Quels sont vos objectifs concernant les langues locales en Côte d’Ivoire ? En combien de langues publiez-vous ? La demande est-elle forte ? D’où provient-elle majoritairement ?

MD : Notre objectif principal est la promotion de l‘alphabétisation en français et en langues maternelles afin de contribuer à la réduction du taux d’analphabétisme en Côte d’Ivoire par la création et le développement d’une culture de l’écrit en français et en langues maternelles nationales et africaines. Il y a un ouvrage, « Les Confidences de Médor » de Micheline Coulibaly, que nous avons traduit en 23 langues. Nous avons pu l’éditer en trois langues seulement, car nous manquons de moyens…
Nous souhaitons attirer l’attention de tous sur le fait qu’apprendre sa langue maternelle, la parler, la lire et l’écrire est reconnu comme un droit et éveiller les consciences ivoiriennes sur la richesse linguistique du pays. Pour nous il faut sensibiliser la population sur la nécessité d’apprendre à écrire et à lire les langues nationales (nous voulons donner à chaque Ivoirien l’envie d’apprendre au moins cinq langues maternelles) car cela aide à lever les barrières de la méfiance et contribue à la cohésion sociale. Nous visons à créer un environnement lettré en langues maternelles par la production d’ouvrages, de matériel pédagogique, de jeux pour l’alphabétisation en langues maternelles en vue de renforcer les acquis par la lecture courante d’une littérature en langues maternelles.
 
GI : Quels rôles jouent l’école et les média ivoiriens dans la préservation des langues maternelles et dans la transmission des traditions ? Quels sont les moyens d’action de votre ONG SAPOMIVIE pour la préservation des langues maternelles ?

MD : Aujourd’hui de nombreux acteurs, issus d’organisations gouvernementales ou internationales et de la société civile, reconnaissent que les langues nationales sont au cœur de toutes les manifestations de la vie sociale, économique et culturelle. Au niveau de la télévision il y a des émissions en langues maternelles sur l’actualité. Mais il n’y a pas de journaux en langues maternelles (contrairement au Burkina Faso).
L’ONG SAvoir POur MIeux VIvrE (SA.PO.MI.VIE) a vu le jour en 2006 pour appuyer EDILIS et l’accompagner par des actions sur le terrain comme par exemple des enquêtes au niveau de la population pour détecter le besoin d’apprentissage des langues maternelles, de la sensibilisation à travers l’organisation de la Quinzaine des Langues Maternelles (concours, conférences, exposition d’ouvrages, jeu de société « Côte d’Ivoire, 60 langues = 1 Nation », initiation à la lecture et écriture en langues maternelles), ou encore des séances d’apprentissage (« Entre midi et deux, j’apprends », « Les mercredis des langues maternelles »).
 
GI : Les langues maternelles et la littérature orale sont source de savoirs. Comment votre maison d’édition contribue-t-elle à la diffusion des connaissances ancestrales (médecine, environnement, histoire, traditions) ?

MD : La langue est la porte de la culture. Edilis met à disposition des ouvrages sur des thématiques importantes, comme par exemple : les techniques culturales, l’hygiène, la santé (en dioula, sénoufo et abron). Nous avons aussi des ouvrages sur les proverbes sénoufo, gban et dioula
 
GI : (Comment) peut-on retranscrire ces langues orales sans menacer la tradition de l’oralité ?

MD : À notre avis, la transcription, loin de menacer la tradition orale, participe à sa protection et Á sa préservation. Les chercheurs ont en effet démontré que quand une langue est écrite, elle devient vivante, elle est protégée elle connait une promotion, elle devient moderne et est diffusible. Nous avons pour exemple notre collection de proverbes bilingues qui sont très appréciés par le public parce qu’ils mettent en exergue un pan important de nos cultures.
 
GI : Etes-vous confrontée à des difficultés/résistances dans le cadre de votre projet de diffusion des langues maternelles ? Quels sont les plus grands défis qu’EDILIS cherche à relever ?

MD : Les difficultés sont surtout d’ordre financier. Nous avons en effet beaucoup de manuscrits en langues maternelles qui sont prêts mais le processus éditorial est bloqué par manque de fonds pour l’impression.
 
GI : Concernant l’avenir : comment voyez-vous le rôle des langues maternelles en Côte d’Ivoire dans 50 ans ?

MD : Vous allez voir, avec le soutien de tous, on va se mettre à apprendre quelques langues. Chaque année on nous dit que des langues disparaissent. Mais il faut que chaque citoyen puisse dire « ma langue, je ne veux pas qu’elle disparaisse ». Chaque groupe doit essayer de prendre sa langue au sérieux.
Concernant l’enseignement des langues, il ne faut pas imposer une seule langue sur le plan nationale. Mais sur le plan régional, on peut enseigner la langue dominante. Si quelqu’un veut travailler dans une région, il faudrait qu’il apprenne la langue de la région.