Oralité
« La salle est le taxi et moi je suis le chauffeur »

Taxi Conteur
Taxi Conteur | © Stéphane Tourné

Adama Adepoju, alias Taxi Conteur, est sûrement l'artiste conteur ivoirien le plus connu de nos jours. Il est le fondateur de la Compagnie Naforo Ba (« La grande richesse » en Malinké) créée en 1999 dont l’objectif est la valorisation et le développement des arts du récit en Côte d’Ivoire. Dans l’interview, Taxi Conteur raconte plus sur sa passion pour le conte et comment raconter peut avoir un effet libérant.

Goethe-Institut : Pourquoi le nom d’artiste « Taxi Conteur » ?

Taxi Conteur : En Côte d’Ivoire il y a différents types de taxi : le taxi-brousse, le taxi communal (wôrô-wôrô), le gbaka (taxi mini-bus) et puis le taxi compteur. Le taxi est un véhicule qui permet de voyager et le conte permet lui aussi de se déplacer. Tous ceux qui viennent à mes spectacles sont invités au voyage. Au début, c’est parti d’un projet : je voulais aller dans les cours de récréation avec un vieux véhicule pour raconter une ou deux histoires aux élèves. Et un ami m’a dit : « ça c’est le taxi conteur! ». Mais j’avais deux problèmes : je n’avais pas de voiture, et pas de permis de conduire. Donc j’ai pensé plutôt à un taxi imaginaire, qui emmènerait beaucoup plus de monde : la salle est le taxi et moi je suis le chauffeur qui raconte les histoires. Quand un taxi vous dépose quelque part il faut payer la course. Donc j’ai développé une relation avec le public : quand je dis « Doléaooooh » le public répond « Dooooh », je dis « Alloooh » le public répond « Allo », et quand je dis «Et Taxi Conteur » le public répond « Zigui zagua ». C’est la manière de payer la course !

GI : D’où vous vient cette envie de (ra)conter ?

TC : Je ne suis pas issu d’une famille de conteurs. C’est une passion. J’ai commencé le théâtre à l’école primaire, en CP2. La première fois que je suis monté sur scène, je me suis bien senti et je n’ai plus quitté les planches depuis cet âge. J’aimais lire les poèmes. C’est plus tard, à l’université, que j’ai découvert le conte. Il faut dire que beaucoup d’Africains ont développé un complexe vis-à-vis de nos valeurs et de notre culture. Le conte était considéré comme ringard, villageois. A l’université, dans le cadre d’un cours sur la littérature orale africaine, j’ai découvert toute la richesse et la beauté de l’oralité. Cela m’a décomplexé, j’étais fier de découvrir tous ces récits de l’origine du monde et toute cette richesse.

GI : Quels rapports entretenez-vous avec le conte traditionnel ? Quels éléments nouveaux avez-vous introduit?

TC : J’ai trois axes de travail. Le premier, ce sont les histoires entendues, que je réécris et me réapproprie. Le deuxième, ce sont les histoires lues. Puis il y a les histoires que j’écris moi-même, par rapport à ce que je vois. Il faut dire que les histoires entendues représentent 60% de mon travail. J’estime que l’Afrique a un patrimoine riche et que ce sont des histoires qui ont besoin d’être racontées. On doit valoriser cela, pour être moins complexés.
Même si l’histoire est ancienne, les mots que j’utilise pour la raconter sont les mots d’aujourd’hui. La création vestimentaire sera inspirée d’aujourd’hui car je ne veux pas faire dans un folklore que je n’ai pas connu. Il y a un travail de traduction en français, d’actualisation pour que l’histoire touche les gens. En réalité, les contes sont toujours actuels, et véhiculent des valeurs ancrées dans l’homme : l’amour, le partage, la non-violence, l’acceptation de l’autre. Si je raconte par exemple l’histoire de l’hyène et du lièvre, on va peut-être dire que c’est vieux, mais en réalité les hyènes existent toujours… Il arrive que j’ajoute des éléments actuels : par exemple l’hyène peut envoyer un sms, mais je refuse de me dénaturer en fonction du public. Je fais mon spectacle en France comme je fais mon spectacle à Abidjan.

GI : Quelle est aujourd’hui l’importance du griot en Côte d’Ivoire ? Son rôle social semble avoir reculé, et la réputation des griots n’est pas toujours très bonne…on parle même d’abus…

TC : Dans la société Mandingue, le griot est un érudit, un doué, un savant, un maître, un professeur, un docteur, un historien agrégé, etc… qui s’occupe de l’éducation des jeunes princes/princesses. C’est quelqu’un de la haute société, un bel orateur qui a de l’importance. Il ne chante pas les louanges de n’importe qui. Il anime les cérémonies et répare les torts linguistiques du roi. Il est aussi pacificateur, et sait adoucir les cœurs par sa parole. Lors des récoltes, il y a toujours une part pour le griot qui est respecté par tous. Mais avec la colonisation, l’organisation des sociétés traditionnelles a été brisée et le griot est perdu dans la nouvelle société. Plus personne ne l’écoute. Le griot est réduit à la mendicité… Or comme le griot n’est pas manuel, pour ne pas mourir de faim, il a commencé à chanter les louanges de n’importe qui. Certains sont devenus des escrocs, ils ne connaissent même pas l’arbre généalogique de celui dont ils chantent les louanges...

GI : Dans le cadre du projet « Conter le Développement », vous formez les conteurs de demain et découvrez les nouveaux talents. Comment voyez-vous l’avenir du conte en Côte d’Ivoire ? Pour vous, quel rôle peut jouer le conteur dans la société ivoirienne d’après la crise ?

TC : Quand la Compagnie Naforo-Ba propose des formations aux jeunes, c’est aussi pour leur donner un avenir, un objectif, une occupation. Car l’oisiveté est mère des vices. Nous voulons contribuer à donner un espoir aux jeunes. Quand un jeune est en train de rêver, personne ne peut venir lui vendre un autre rêve. C’est quand il n’a pas de rêve qu’il est prêt à prendre le rêve de l’autre. Quand nous allons sur le terrain, nous donnons aussi la possibilité au public de s’exprimer (« Parole libérée ! »). Nous avons vécu une expérience formidable et terrible à la fois à Abobo. Un jeune qu’on prenait pour un malade mental, un fou, a demandé le micro. Il a commencé à raconter, et c’est là qu’on a compris qu’il n’était pas fou. Il avait besoin de parler, car il a vu des atrocités. Il a fait pleurer les gens et à la fin il a dit « je me sens libéré ». On a fait le travail d’un psy en lui donnant la parole...
Le conte est un art de proximité. Le conteur sollicite les gens, il a un rapport direct avec le public. Lors de la Caravane du Conte de 2012, après la crise, on a réussi à réunir tout le monde, à rassembler. Cette année le spectacle Eburnie 25/10 sera l’occasion de rappeler à la mémoire des gens ce qui s’est passé, de tirer les leçons car « un peuple sans mémoire est un peuple appeler à reproduire les mêmes erreurs ».

GI : Cette année Naforo Ba sera le principal organisateur de la Caravane du Conte. C’est un projet qui prend de l’ampleur. Imaginez-vous étendre le projet à d’autres pays ? Une Caravane internationale du Conte est-elle une perspective envisagée ?

TC : L’objectif du Goethe-Institut qui nous a sollicités au départ est de transmettre le projet à une structure locale et fiable, pour donner du travail à des jeunes et garantir la durabilité du projet. Nous contribuons au financement, à notre niveau, et démarchons différents partenaires. Pour des questions de budget, le festival a lieu uniquement en Côte d’Ivoire cette année et son caractère international réside dans le fait qu’on invite des conteurs de différents pays. Mais on espère qu’on pourra aussi aller dans les pays voisins lors des prochaines éditions !

GI : Vous avez reçu l'an dernier le Prix d’Excellence 2015 pour les Arts vivants. Ce prix va-t-il avoir des conséquences sur votre activité de conteur ?

TC : Oui absolument, des conséquences positives ! Nous saluons le gouvernement ivoirien pour avoir honoré le conte, et avoir présenté un art considéré mineur comme un art majeur. C’est un coup de pouce. Maintenant on va respecter les conteurs ! Travaillons bien, le public va nous suivre. C’est tout notre travail depuis 1999 qui a été récompensé et on aura l’occasion de fêter cela lors de la 5e édition de la Caravane du Conte en novembre.