Oralité Le slam au Ghana, en Côte d’Ivoire et en Allemagne

Est-ce qu’on peut vivre du slam? Quel rôle joue le slam dans la communauté ? Le slam, est-il pareil dans tous les pays ? Nous avons creusé ces questions en discutant avec quatre slameurs venant du Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Allemagne.

Benedict Kojo Quaye © Benedict Kojo Quaye Benedict Kojo Quaye, aussi connu sous le nom Yibor Kojo Yibor est un artiste africain de poésie Spoken Word vivant actuellement au Ghana. Cet ancien champion de slam sait manier la voix, le mouvement et le rythme et crée une poésie forte et grave à l'aide des mots ou autres éléments proposés par le public. De cette façon, il déconstruit l’idée selon laquelle la poésie ne serait que pour une minorité très éduquée et montre que les gens ordinaires peuvent aussi faire de la poésie.   

Il est le cofondateur de la scène de slam Ehalakasa d’Accra au Ghana. Il s’investit beaucoup dans l’organisation d’événements en rapport avec la poésie Spoken Word, d’ateliers, de projets dans les écoles en collaboration avec des institutions culturelles locales et internationales en Afrique et en Europe. Il utilise son art pour aborder des sujets tels l’identité, les questions sociales, politiques et culturelles et les défis du sous-développement en Afrique.  

Bien connu pour son exubérance poétique, performant dans le cadre de concerts et de festivals internationaux, à la télévision, la radio, lors d’expositions, de rencontres diplomatiques et de spectacle de poésie, Sir Black a remporté trois fois des prix de poésie Spoken Word.

Bee Joe © Goethe-Institut Côte d'Ivoire Joseph Baffrou, connu à l’état slamique sous le blaze de Bee Joe est un slameur ivoirien, titulaire d’un Master européen de communication, d’administration et de management. Il a une expérience professionnelle en entreprise de plus de 14 ans.

Il écrit depuis 1990 et découvre le slam en 2006. Il fait son premier spectacle de slam à Abidjan en 2013. Prix spécial du jury lors de la compétition panafricaine « Spoken Word Project » organisée par le Goethe Institut. Il est aujourd’hui le président du collectif « Au Nom du Slam » regroupant les finalistes de ladite compétition.
Ses textes sont un condensé de faits sociaux, de relations amoureuses, d’engagement et de critiques sociales.

Bee Joe a participé à plusieurs festivals de slam en Afrique, parmi eux le festival Poetry Africa de Durban en Afrique du Sud. De plus, il anime des ateliers d’écriture slam dans des écoles, une émission radio de slam et, ensemble avec son collectif, plusieurs scènes mensuelles à Abidjan.
 
Bas Böttcher © Felix Warmuth Bastian Böttcher, connu comme Bas Böttcher, est l’un des co-fondateurs de la scène germanophone du spoken word. Ses textes sont considérés comme des classiques de la scène lyrique contemporaine. Ils se retrouvent dans les livres scolaires et dans d’importants recueils de poésie allemande. Il a publié plusieurs livres, comme le recueil de poèmes „Vorübergehende Schönheit“ (Beauté passagère) ou „Die Poetry-Slam-Fibel“ (Le petit guide du poetry slam).

Bas Böttcher s’est produit dans différents pays, parmi lesquels la Chine, les Etats-Unis et la Pologne. Il est outre l’inventeur de différentes formes médiatiques pour la poésie lyrique telles que l’hypertexte électronique „Looppool“ comme nouvelle forme d’expression sur Internet. Bas Böttcher a enseigné dans différentes institutions, dont le Goethe-Institut.

Theresa Hahl © Theresa Hahl Theresa Hahl, née en 1989 à Heidelberg, est depuis 2009 un élément actif de la scène germanophone du spoken word ; elle anime des ateliers d’écriture et se penche de manière innovante sur la mise en scène du spoken word.

Elle a déjà été plusieurs fois récompensée, c’est ainsi qu’elle a par exemple remporté le championnat de slam de la Hesse. Elle s’est aussi rendue en Inde et en Afrique pour le compte du Goethe-Institut et de la Foire du Livre de Francfort où elle a organisé et mené à bien des projets avec des artistes internationaux et animé des ateliers. Elle a en outre travaillé à un projet d’inclusion avec des handicapés mentaux et des membres psychologiquement perturbés d’un atelier d’écriture. Ses textes ont déjà été publiés par différentes maisons d’édition.
 
Goethe-Institut: En tant que co-fondateur de la scène de slam de votre pays, pourriez-vous nous dire comment celle-ci est née et s’est développée ?
 
Bee Joe : Le slam en Côte d'Ivoire est en train de gagner de plus en plus en visibilité et en reconnaissance au regard du nombre de personnes qui ne cesse d'augmenter à chacune de nos scènes.
Nous avons en moyenne deux scènes mensuelles régulières dans des espaces, et nous avons réussi à fidéliser un public. Nous sommes également invités à participer à des salons sur le livre, des conférences, des colloques. Nous avons initié des scènes dans la rue afin d'amener le slam vers le public.
La scène actuelle de slam en Côte d'Ivoire est animée par le collectif Au Nom du Slam. Notons que le collectif est né à la suite de la compétition panafricaine de slam "Spoken word project" organisée par le Goethe Institut en 2013. Après donc la finale en décembre 2013, neuf des participants ont décidé de se réunir en collectif afin de promouvoir leur art. Ainsi est née la première scène de slam à Treichville à l'After work (un bar), puis la scène du Pams(Bar) soutenue par le Goethe-Institut et aujourd'hui la scène de Lebasquiat Gallery art.

Sir Black : La scène de slam a été créée pour relever le niveau de la poésie Spoken Word au Ghana. Le mouvement ne grandissait plus, il agonisait plutôt. Le public et les poètes vous diront qu’ils avaient l’habitude d’entendre les mêmes poèmes à chaque fois.
Nous avions à la fois de nombreux spectacles de slam toujours avec les mêmes poètes et les mêmes poèmes, et des organisateurs qui tenaient à une configuration et à un déroulement similaires.
Nous avons donc décidé de mettre la barre un peu plus haute et de nous confronter à une nouvelle expérience pour stimuler la création de nouveaux poèmes. D’où le slam.
Le slam a permis une transformation de la scène de poésie Spoken Word du pays. Nous avons de vieux poètes qui créent désormais de nouvelles pièces pour le slam. De nouveaux poètes participent à la compétition avec leur vision unique de la poésie, et des amateurs ont maintenant la possibilité de s’exprimer dur la scène de slam.
Cela a apporté une dimension nouvelle à la scène, où chacun est impatient de découvrir le prochain gagnant de chaque slam et de savoir qui deviendra le champion de l’année. Nous avons pu utiliser la scène de slam pour développer un effet de surprise et de suspense et cela renforce l’enthousiasme de notre public.

Bas Böttcher : Le mouvement de slam s'est développé en Allemagne, Suisse et en Autriche. Autrefois, il fallait expliquer sans cesse ce qui se cachait derrière la notion de slam. Il nous a fallu faire un gros travail sur nos scènes pour convaincre. Beaucoup de critiques ont fait l'erreur de critiquer le slam dans sa totalité. Alors qu'il faut bien sûr considérer chaque poète de manière individuelle.
J'ai participé à plusieurs premières de formats différents: les premières compétitions en langue allemande (1997), le premier Poetry Slam en Suisse (1999), les premières vidéos de Slam (2001), le Premier Dead or Alive Slam au théâtre (2003), la Textbox (2006). A travers ces différents formats, le slam est arrivé jusque dans les universités et aussi dans le milieu du commerce. Il y a une bonne connexion entre les organisateurs, les poètes et le public. Autrefois, on ne savait pas s'il fallait inscrire le slam dans la catégorie théâtre, littérature ou musique. Finalement, les slameurs sont présents à des festivals de ces différentes formes d'art.

GI : Selon vous, peut-on vivre du slam ?

Sir Black : Selon moi, il n’est pas possible de vivre du slam, simplement parce qu’il n’y a actuellement aucune rémunération suffisante. Je crois cependant que tout art doit être financièrement indépendant mais que tous les artistes ne savent pas comment faire pour relever ce défi.
Le Slam est un nouveau mouvement, et aussi un nouveau marché pour nous, avec très peu de soutien en termes de sponsor et de financement pour les récompenses dont nous avons besoins pour nos compétitions. Cela signifie qu’il n’y a pas de motivation directe pour le poète et cela constitue un défi.
Le slam a lieu une fois par mois, donc vous ne pouvez être sûr de rien avant la prochaine occasion. Et même si vous remportez une fois le prix, vous ne pouvez pas être sûr de gagner la prochaine compétition car il y a sans arrêt de nouveaux participants et quelqu’un d’autre peut gagner. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas de sécurité de l’emploi, et que c’est un vrai challenge.

Bas Böttcher : Dans l'espace germanophone, on compte environ 20 à 30 slameurs qui gagnent leur vie en tant qu'artistes Spoken Word.  Mais les spectacles de slam n'ont pas le gain financier pour objectif. L'essentiel, c'est le partage et le message. Certains organisateurs offrent cependant le gîte et le couvert et paient le transport des slameurs qui viennent de loin (les slameurs professionnels passent près de la moitié de leur temps sur les routes).
Les activités susceptibles de fournir un revenu aux slameurs sont: les ateliers d'écriture dans les écoles ou universités, les spectacles en solo, les commandes de textes pour les radios, musées, congrès et manifestations culturelles. Il y a eu aussi des commandes pour des produits commerciaux, des soirées privées ou des partis politiques. Mais cela est souvent vu d'un œil critique. Je connais beaucoup de slameurs, qui font très attention et choisissent avec précaution pour qui ils s'engagent et à qui ils vont prêter leur nom. Nous ne sommes effectivement pas des publicitaires et ne nous laissons pas dicter ce que nous allons écrire.

Bee Joe : Le slam est une discipline artistique et non un emploi salarié mensuel. Cependant comme toute autre activité, il est possible de vivre du slam. Il y a des spectacles, des compétitions, des ateliers, des festivals, des supports discographiques, des recueils de slam et bien d'autres produits qu'on peut et qu'on doit développer autour de la pratique du slam. Il faut s'inscrire dans une démarche entrepreneuriale, élaborer des projets capables de générer des ressources ponctuelles et permanentes. C'est vrai qu'aujourd'hui à l'exception de certains partenaires institutionnels, on a très peu ou pas de sponsors et annonceurs pour accompagner les projets slam. Alors, il appartient aux slameurs d'être créatifs afin de susciter d'abord de l'engouement auprès du public ensuite les annonceurs pourront s'y joindre, parce qu'eux, ont besoin de visibilité et d'audience. Et moi, je reste convaincu que chez nous avec le travail qu'abat le collectif Au Nom du Slam, nous avons espoir que à court terme, on pourra vivre ne serait que décemment de notre art.

GI : Vous venez tous les trois de pays différents. En Europe, domine la culture de l'écrit, alors que l'Afrique de l'Ouest est marquée par la littérature orale. Pensez-vous que cela a une influence sur le slam (sa diffusion, sa popularité, ses caractéristiques) ?

Bas Böttcher : Je crois que la supposée dominance de la culture de l'écrit en Europe concernant la poésie est issue d'une incompréhension et est une erreur. La poésie est, depuis son apparition, une affaire de sons. Il s'agit, du moins selon ma définition de la poésie, de rythme, d'assonances, de nombre de syllabes d'intonation et aussi de silence entre les mots. En même temps, il s'agit de partage d'idée et d'émotions.
Un poème est fait pour être dit. La forme écrite ne sert que d'aide-mémoire. Les troubadours, les maîtres chanteurs, les sonnets, les ballades etc…sont toutes des formes de récitations.
Peut-être que si les spectacles de Slam ont tant de succès en Europe, c'est justement  parce que la poésie lyrique a été enfermée dans le monde silencieux des livres depuis près d'un siècle et est redécouverte aujourd'hui à travers le slam.
Jandl, Gernhardt, Rühmkorf, Kraus, Eich, Morgenstern et beaucoup d'autres ont souligné la dimension sonore et musicale de la poésie. Finalement, une culture qui existait depuis des années réapparait aujourd'hui par le renouvellement des formes de récitations.

Sir Black : Je dois dire que la distinction entre une supposée culture de l'écrit en Europe et la littérature orale en Afrique de l'Ouest montre bien que chaque société a ses forces et faiblesses. Pour moi, il y a clairement des différences entre l'Europe et l'Afrique de l'Ouest, mais je ne suis pas certain qu'elles aient une influence sur le slam. Je considère pourtant que les caractéristiques du slam ne sont pas le silence mais la liberté et le mouvement, c'est-à-dire exactement ce que la littérature orale utilise. Cela peut expliquer la diffusion et la popularité du slam alors même qu'il se développe seulement depuis peu ici.

Bee Joe : Je ne crois pas que la question se pose en termes de culture de l'oralité ou de l'écriture. Le slam justement est une bonne fusion ou un mariage de l'écriture et de l'oralité, et toutes les cultures s'y retrouvent. Je crois que c'est le regard qu'on porte aujourd'hui sur la poésie, considérée comme une discipline trop sérieuse, trop élitiste, trop ennuyeuse, trop académique, qui constitue un frein auprès du grand public. Le but in fine du slam c'est de vulgariser la pratique de la poésie, démocratiser et même déscolariser la poésie en vue d'en faire un art populaire, alors il nous faut investir les rues, les amphis, les écoles, les marchés et autres lieux publiques afin que les opinions changent.

GI : Y a-t-il des thèmes particuliers qui sont abordés dans les textes et propres à chaque pays ? (politique, critique de la société, humour…)

Sir Black: Non, dans mon pays les slameurs peuvent aborder n'importe quel thème. Cela permet de surprendre à chaque fois notre public.

Bee Joe : Non, le slameur ne peut s'embrigader dans un thème donné puisque lui-même refuse de se mettre dans le formalisme académique de la poésie classique. Il est donc libre d'aborder tous les sujets. Chaque pays a sa réalité sociale, politique et économique et l'angle de vue peut être différent. Maintenant vous avez des thèmes, je dirais "universel" comme l'environnement, la scolarisation, le chômage...Et donc le slameur peut naviguer sur tous ces thèmes selon ses aspirations et inspirations. Cependant, je reconnais quand même qu'il a des slameurs qui se "spécialisent" sur des sujets donnés.

Bas Böttcher : Il n'y a pas de thème que le Slam ne peut pas aborder. Tout dépend de la sensibilité des slameurs. Le vote du public est aussi une indication. Les bons Maîtres-Slameurs (c'est ainsi qu'on appelle les organisateurs) sont cependant vigilants et veillent à ce que le slam ne soit pas détourné pour diffuser des propos discriminants, racistes. Le respect mutuel est à la base du slam.
La plupart des textes de slam dans le monde germanophone traitent du quotidien, qui est présenté avec des points de vue différents. Ainsi derrière un sujet du quotidien auquel on prête peu attention d'habitude ou bien une petite phrase d'apparence anodine peut se cacher quelque chose de plus important sur le plan symbolique ou sociétal.

GI : Quel est la place des femmes dans le slam en Côte d'Ivoire? Au sein du collectif elles ne sont pas nombreuses, mais c'est peut-être différent au dehors? Sinon pourquoi ?

Bee Joe : Les femmes occupent une place importante dans l'évolution du slam en Côte d'Ivoire. Elles constituent un véritable défi pour les hommes qui hésitent. C'est vrai que dans le collectif sur 11 membres, elles ne sont que 3, mais de plus en plus de jeunes filles s’intéressent et elles nous approchent en vue de partager avec nous nos différentes scènes. Mais ce n'est jamais aisé pour un tout nouveau de prendre la parole en public. Et justement, notre devoir c'est d'encadrer toutes ces filles, les motiver à franchir ce premier pilier. Cependant, il faut noter que dans bon de nombre de pays, de plus en plus de femmes s’intéressent au slam comme moyen d'expression.

Bas Böttcher : Le poète slameur allemand le plus connu et ayant le plus grand succès commercial est une femme – son nom est Julia Engelmann ; elle est devenue célèbre à travers une vidéo postée sur You Tube et a actuellement atteint avec un seul poème 9 millions de clics sur You Tube. Toutefois, les hommes dominent encore en nombre. Comme le poetry slam est un format scénique ouvert et qu’il n’existe aucun obstacle, les femmes et les hommes ont tout naturellement accès à tout moment à la scène du slam. A la Volksbühne, un grand théâtre berlinois, a eu lieu récemment un « poetry slam », un concours de poésie performée dénommé « Lutte des sexes », au cours duquel poètes et poétesses se sont affrontés de façon ludique. Ce n’est donc pas seulement en termes de nombre que le thème du rapport des sexes est pris au sérieux dans le milieu du poetry slam

Sir Black : La place des femmes parmi les slameurs au Ghana est identique à celle des hommes, mais nous ne pouvons pas nous vanter de voir beaucoup de femmes sur les scènes slam aujourd'hui. Celles qui sont présentes ont toujours été un bon challenge. Cependant, nous souhaitons que les femmes se positionnent elles-mêmes stratégiquement pour avoir une représentation égale en termes de passages sur scène.

GI : Quel est le plus important pour vous dans un texte de slam: le thème, la forme (rythme, son, poésie...) ?

Bas Böttcher : Dans le meilleur des cas, on arrivait à créer, quand on écrivait, un équilibre entre la forme et le contenu. Dans certains de mes poèmes, la forme et le contenu fusionnent véritablement. Ou bien la forme contredit ce qui a été dit. On peut ainsi établir des contrastes et des paradoxes dans le poème. A mon avis, la scène du poetry slam a rendu possible la redécouverte de la sonorité dans la poésie lyrique. Le rythme, le tempo, les assonances, les effets d’écho ne deviennent vivants que sur scène et ils transportent, miroitent ou brisent les idées thématiques.

Bee Joe : Le slam est un mariage de l'écriture et de la performance oratoire, donc les deux éléments du couple sont importants. J'écris généralement de façon très basique comme  une rédaction d'école en suivant la structure: introduction, développement, conclusion. La gestuelle généralement suit le rythme du texte, en réalité elle sert à donner plus de vie à mon rendu et partant de communiquer avec le publique...

Sir Black : De façon générale, je ne suis pas un écrivain. Cependant j'imagine que, dans chaque texte, chaque élément a de l'importance. Ces éléments, règles, standards me sont inconnus, je vais selon mon inspiration qui est pour moi la chose la plus importante. Tout ce que je veux au final, c'est être simple. Je pense que la simplicité est divine et que la divinité est indéfinie, c'est tout.

GI : Selon vous, le slam a-t-il une mission particulière à accomplir ?

Bee Joe : Le slam, je crois a pour vocation de démocratiser la pratique de la poésie donc de libérer l'écriture et la parole. Le slam étant un moyen d'expression libre et sans contrainte, il permet d'éveiller les consciences, de dénoncer, même également de distraire.

Sir Black : Oui, je vois le slam comme un missionnaire dans nos sociétés, avec pour mission d'apporter l'espoir aux désespérés, une voix à ceux qui n'en n'ont pas, de l'audace aux timides, de l'argent à nos poches, changer les gens et les perceptions, toucher les institutions et les générations. Ce n'est pas seulement une idée, c'est la réalité, ces changements ont lieu, doucement mais sûrement. Partout où il y a du slam, les gens font l'expérience de ce que j'appelle l'oxygène poétique (poetic oxygen), c'est-à-dire le pouvoir du slam qui aide à vivre.
Si vous devriez écrire un slam sur l'Allemagne, le Ghana ou la Côte d'Ivoire, de quoi parleriez-vous?

Bas Böttcher : Je pense que notre langue influence notre manière de percevoir le monde. De nombreux mots sont non seulement neutres dans leur caractérisation, mais ils portent aussi en eux des souvenirs, des jugements et des conventions sociales. En Allemagne, de nombreux mots ont été traînés dans la boue par la propagande nazie ou abusivement utilisés à des fins criminelles. Les écrivains ont certainement vis-à-vis de la société la mission de sensibiliser à la langue et aux tentatives de fraudes par la langue. En outre, les poètes slameurs peuvent attirer l’attention sur de petits détails et ainsi créer un public. Mais, contrairement à certains auteurs-compositeurs-interprètes, de nombreux poètes slameurs savent aussi qu’ils ne sont pas eux-mêmes des anges et qu’ils commettent eux aussi des erreurs, raison pour laquelle je refuserais aussi de me considérer comme une « autorité morale ». Au contraire : j’ai écrit un morceau dans lequel je me réjouis des erreurs que je commets. Quant à savoir si cela est ironique ou si cela doit être pris au sérieux, je laisse la question ouverte.

GI : Si vous devriez écrire un texte de slam sur le pays d’une personne interviewée, de quoi parlerait-il ?

Bee Joe : Sur le Ghana de la préservation des valeurs traditionnelles... Le Ghana est respectueux des rois et ils occupent une place importante dans la société et leur avis comptent énormément dans la gestion du pays....Alors, je crois que de ce point de vue, ils ont su préserver leur culture, ce qui n'est pas toujours observable dans nos pays déstructurés bien souvent par l'esclavage et la colonisation. De l'Allemagne, du mental fort, du courage, de la discipline, du travail, ce sont des clichés qu'on a, bien sûr. C'est là toute la difficulté d'écrire par exemple sur commande sur des choses qu'on n'a pas vécues ou vues, à moins de faire de la création imaginaire.

Sir Black : Sur l'Allemagne, il s'agirait de regretter son implication dans le partage de l'Afrique (Conférence de Berlin, 1884) et de ses conséquences, ce que j'ai déjà fait. Concernant la Côte d'Ivoire, je n'ai besoin de ne décider de rien, en raison d'Ubuntu, c'est-à-dire, en bantou, l'humanité, la communauté. Nous sommes tous liés les uns aux autres et nous réalisons grâce aux autres. Je laisserai juste couler les mots.

Bas Böttcher : On ne devrait vraisemblablement pas écrire sur des choses ou des pays qu’on ne connaît soi-même que de seconde ou de troisième main. Les médias, grand public allemand, font malheureusement souvent des reportages comme si nous les Allemands, nous savons ce qui est bon, juste et raisonnable pour les autres. Je trouve cette position particulièrement arrogante. Une situation intéressante se dégage dans l’ère numérique actuelle : médiatiquement, tous les gens se rapprochent les uns des autres à travers SKYPE, Moneygram, les e-mails, l’Internet etc., mais les images véhiculées par les médias ne sont souvent que des caricatures ou des demi-vérités. En ce qui concerne le Ghana, j’écrirais sur les beats, à commencer par le Hiplife et j’essaierais de revenir sur les beats traditionnels des différents peuples du Ghana ; on pourrait aussi tracer un parallèle entre le développement des différents beats et le développement de la population. Je décrirais la Côte d’Ivoire par un texte parlant d’une rencontre entre un habitant de grande ville ivoirien moderne et cultivé muni d’un Smartphone et d’un ordinateur portable, et un paysan bavarois provincial et chargé de préjugés. A la fin du texte, il serait évident que les pensées claires et une vie cosmopolitique n’ont rien à voir avec le pays d’origine. Tout se passe uniquement dans nos têtes.

Theresa Hahl : Mon texte sur la Côte d’Ivoire parlerait sans aucun doute de la fascination que représentent toutes les nouvelles impressions que j’ai pu me faire là-bas. Des impressions difficiles à imaginer à moins de les avoir expérimentées avec tous ses sens : le climat, la végétation, les bruits, les odeurs, la circulation, la nourriture, en particulier les énormes papayes et mangues, tout ce qui frappe dans un pays aussi différent. J’essaierais de mettre des mots là-dessus et d’emmener le public en Côte d’Ivoire avec mon texte, sans oublier d’ajouter quelques anecdotes et de parler de mes nouveaux amis de l’autre bout du monde, ceux qui m’ont chaleureusement accueillie comme si j’étais une parente éloignée. Panpanly Oridjidji!
 
GI : Theresa Hahl, vous connaissez la scène de slam en Allemagne et avez découvert la scène de Côte d’Ivoire en 2013. Quels sont les points communs et les différences ? Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?

Theresa Hahl : Le slam est basé sur la passion pour les mots, et celle-ci est forte dans les deux pays, même si elle s’y exprime différemment, ce qui est dû en partie aux différences culturelles. En Allemagne, la scène de slam est déjà très structurée car elle a eu 20 ans pour s’établir et mobiliser des soutiens. La taille des manifestations dans les théâtres, les salles de concert et le flux de spectateurs montrent bien, que dans aucun autres pays n’ont lieu des spectacles de Slam d’une ampleur aussi importante qu’en Allemagne. Tout a commencé de façon bien modeste il y a une vingtaine d’années et j’imagine qu’après quelques années, ça ressemblait à ce que j’ai pu voir en Côte d’Ivoire lors de mon séjour. Il y a bien sûr d’autres différences, par exemple concernant la longueur des textes, car le temps autorisé en Allemagne est nettement plus court. La performance est aussi beaucoup plus expressive que chez la plupart des poètes allemands. En Allemagne, quand on entend « Slam », on pense surtout à de courtes histoires plutôt amusantes, ce qui à mon sens n’est pas toujours le cas, mais en Côte d’Ivoire le slam sert vraiment de porte-voix, pour pointer les problèmes et les injustices, il est en moyenne plus axé sur la critique, même si on trouve aussi cela en Allemagne. Ce qui m’a le plus marqué c’est l’engagement et l’enthousiasme incroyable de mettre sur pieds des projets, la curiosité et l’ouverture pour apprendre de nouvelles choses et surmonter les barrières linguistiques, sans parler de la chaleur et de l’hospitalité des poètes.