Entre l'Allemagne et la Côte d'Ivoire
Écrire des histoires avec le bois

Jems Robert Koko Bi
© Jems Robert Koko Bi

Ivoirien de naissance, allemand par choix et artiste du monde. Sa discipline reine : des sculptures en bois. Dans l’interview Jems Robert Koko Bi parle de l’influence de la discipline allemande sur son travail et sa relation particulière avec le bois.

Goethe-Institut : D’où est née votre passion pour l’art ?
Jems Robert Koko Bi
: Je l'ai découvert dans le bus. J’étais étudiant en histoire espagnole à l’Université Felix Houphouët-Boigny à Abidjan et j’habitais à la cité universitaire de Yopougon. Un jour en route pour l’université, j'étais assis à côté d'un artiste qui tenait deux sculptures dans les mains. À ce temps-là, le plus important pour moi c’était mon activité d’illustrateur pour une revue d’une association étudiante. Mais même si je dessinais, je ne savais pas ce que c'est l'art. Je me suis demandé comment cet artiste arrive à faire ça et c'est cette curiosité qui m'a poussé. J’ai donc décidé d'arrêter l’histoire espagnole et de faire des études d'art à l'Institut National des Arts (aujourd'hui l'INSAAC).

 
GI : Vous travaillez surtout avec le bois. Pourquoi le choix de ce matériau ?
JKB
: Tout a commencé par l'arrivé d'un sculpteur allemand, Klaus Simon, qui était invité par le Lehmbruck Museum de Duisburg, en collaboration avec le Goethe-Institut Côte d’Ivoire, à donner un cours de sculpture à l’INA. Le bois, nous ne le connaissions pas, il n'était pas introduit dans notre programme de cours. C’était mon tout premier contact avec le matériau bois.
 
Personnellement, j'ai une relation particulière avec le bois. Je viens d'une région forestière marquée par l'histoire des masques. Chez nous, pour pratiquer la taille des masques on doit être sculpteur de masques. Mais moi je suis d'une famille d'agriculteurs, donc normalement je n'ai pas le droit de sculpter. Je suis donc d’abord retourné à mon village pour demander l’autorisation aux anciens. J'ai finalement commencé à sculpter et depuis, le bois et moi, on écrit des histoires. Le bois a vraiment déclenché une passion en moi.
 
 
GI : Aujourd’hui, vous vivez et travaillez en Allemagne.
JKB
: Après notre atelier de sculpture avec Klaus Simon on était invité par le Lehmbruck Museum à Duisburg pour présenter les résultats de notre travail. À mon retour à Abidjan j’ai repris des cours d’allemand au Goethe-Institut et puis j’ai obtenu une bourse du DAAD. Je suis ensuite parti à Düsseldorf où j'ai commencé mes études à l'Académie des Beaux-Arts. Ensuite, en 2000, quand je voulais rentrer en Côte d'Ivoire, la guerre y a commencé. Donc je suis resté en Allemagne. Je me considère comme un artiste du monde, je n’ai pas forcément besoin d’être à un endroit en particulier.
 
 
GI : Quelle influence l’Allemagne a-t-elle eu sur votre travail d’artiste ?
JKB
: Beaucoup. Je crois que dans un autre pays, je ne serais pas en train de faire ce que je fais aujourd'hui. En Allemagne, ce qui m'a marqué ce sont la discipline, la rigueur et l'honnêteté. Tout est carré, tout est droit, tout est propre. Et moi, mon histoire elle est ronde, un peu retouchée. Ce contraste m'a beaucoup guéri. J'ai pris le contrepoids de l'Allemagne pour me connaitre moi-même et mon histoire.
 
 
GI : Quels thèmes abordez-vous dans vos œuvres ?
JKB
: L'Homme m'intéresse beaucoup. C'est l'humanité qui fait le monde. Tout ce qui touche l'Homme, je le traite. Je me suis, par exemple, beaucoup intéressé à la chaise. Il y a aussi la barque, les têtes et les pieds. Je prends ces éléments pour construire l'histoire de l'homme et mon histoire. Après c'est mon histoire que je raconte. Toutes mes œuvres sont des parties de ma propre histoire. Chacun s’y retrouve, parce que je suis aussi comme tout le monde.
 
Jems Robert Koko Bi © Jems Robert Koko Bi
 
GI : Que souhaitez-vous exprimer par votre travail ?
JKB
: Comme l'a dit Gandhi : « Changez vous-mêmes, si vous voulez changer le monde ». Je ne peux pas changer le monde, je n'ai pas la prétention. Mais je m’efforce chaque jour à montrer au monde ce que je vois de mes propres yeux.
 
Par exemple, quand j'ai sculpté Darfur, j’ai regardé Darfur. J’ai regardé des enfants mourir. Je ne sais pas comment sauver Darfur, je ne sais pas comment sauver ces enfants. J’ai fait des sculptures assez fortes pour que les gens voient et ils pensent à Darfur et peut-être un jour, ils vont arrêter de faire mourir des enfants.
 
Quand j'ai fait No mans land c'est pour dire que le monde appartient à tout le monde et qu’on n'a pas besoin de chasser les autres. Il y a des frontières, mais on peut vivre partout et ensemble, parce que c'est un no mans land.
 
Quand j'ai créé Autopsie, j’ai fait l'autopsie de l'Afrique. L'Afrique pourrait être mieux que ce qu'elle est maintenant. C'est quoi le problème? Pourquoi on jette les papiers dans la rue? Pourquoi on s'est fout? Par mes œuvres je veux mettre un miroir, pour que chacun s’y regarde. C'est comme un livre, tout le monde lit un peu.
 
Jems Robert Koko Bi. Empty Denmark © Jems Robert Koko Bi 2016
 
GI : Dans quelle mesure, le monde de l'art en Côte d’Ivoire a-t-il changé ces dernières années?
JKB
: L'art ne change pas. C'est le monde qui change autour de l'art et qui l’influence. Notre premier président, Felix Houphouët-Boigny, a fait beaucoup pour l'art. Après il y avait d’autres qui s’intéressaient seulement à la politique. Entre 2000 et 2012, il y a eu beaucoup de guerres et il y avait un certain arrêt au niveau de l’art parce que les gens avaient d'autres préoccupations. Ils luttaient beaucoup plus pour leur survie que pour l'art. Donc l'art s'est un peu endormi. À partir d’un moment il y a eu la création de certaines structures, telles que la Fondation Donwahi, la Galerie Cécile Fakhoury ou la Rotonde et Arts. Grâce à ces structures, la situation c’est beaucoup améliorée. Les jeunes artistes savent où aller maintenant. Ils ont commencé à travailler et à se prendre en charge parce que maintenant il y a un but à atteindre.
 
 
GI : Quel est votre souhait pour le futur du monde de l’art en Côte d’Ivoire ?
JKB
: Que les jeunes n'attendent pas que les politiques fassent quelque chose avant qu'ils commencent. On peut partir de rien pour faire l'art, on n'a pas forcément besoin d'attendre de gros financements de l'Etat. Celui qui veut vraiment faire l'art et qui sent qu'il est artiste, il le fera. Quand je parle aux jeunes artistes, je leur dit toujours : « N'attendez pas que quelqu'un d'autre mette le couteau dans votre chair. Vous-même il faut vous pousser, vous forcer à travailler. Allez au-delà de ça, voyez différemment, soyez différents, provoquez vous-mêmes ! » C'est ce qu'il faut aujourd'hui à ces jeunes artistes : se surpasser et le vouloir eux-mêmes.
 
 
GI : Quel sera votre prochain projet?
JKB
: D'abord je pars au Mexique pour créer une forêt avec des jeunes issus de l'immigration et une fondation sociale. Puis j'ai une exposition à la Galerie le sud à Zurich. Après cela, j'ai un projet à cœur pour mon prochain retour en Côte d'Ivoire – un retour artistique.