Achille Mbembe « Pourquoi considérons nous la diversité comme un problème ? »

Achille Mbembe
Photo: Erick Christian Ahounou

Dans cette interview, le philosophe camerounais parle de la xénophobie, du nationalisme, de la place des étrangers, du danger d’une « culture unique » et des espaces d’expression de la différence.

Monsieur Mbembé, ma première remarque porte sur la diversité.
 
La question est donc : qu’entendons-nous par diversité ? Pourquoi nous est-elle si évidente ? Et comment faisons-nous face à la diversité ? L’hypothèse de base est que la diversité doit être reconnue et acceptée et en même temps surmontée. Donc, on part du fait que – pas seulement aujourd’hui, mais aussi aux temps les plus anciens de l’histoire de l’humanité – la diversité est un problème auquel nous devons faire face. Le premier pas à faire serait donc d’examiner minutieusement cette hypothèse. Comment se fait-il que nous considérons la diversité comme un problème ? Pourquoi n’est-elle pas simplement qu’un fait ? La diversité n’est alors un problème que si nous croyons que l’égalité est l’état normal. La diversité devient un problème politique et social à partir du moment où le contact violent entre les hommes occasionné par l’occupation, la colonisation et le racisme fait croire à certains qu’ils sont mieux que les autres. Dès que nous commençons à classifier et à établir une hiérarchisation au nom de la différence, et à agir comme si les différences sont naturelles et non pas construites, alors là, nous avons un problème.
 
Et quelques-uns se considèrent non seulement comme meilleurs, mais comme différents en ce sens que tout le monde devrait être comme eux-mêmes ?
 
En fait, cela signifie que tout le monde devrait être comme moi. Et celui qui n’est pas comme moi a un problème ou plutôt est un problème. Quelque chose ne va pas avec lui ou avec elle. Pour construire un monde commun, nous ne pouvons cependant pas commencer par ce genre de questions : « Pourquoi ne sont-ils pas comme moi ? » « Pourquoi ne se comportent-ils pas comme moi ? » « Pourquoi adorent-ils des Dieux ridicules ? » Nous devons d’abord commencer par l’hypothèse de l’unicité et de l’originalité. La diversité est ce qui nous manque. Nous devons nous défaire de la terminologie selon laquelle nous nous posons nous même comme la norme face à laquelle tout qui est autre est anormal, déviant et donc problématique. Le pouvoir d’établir ce qui est considéré comme norme doit être équitablement partagé. Il en est de même pour la possibilité de ne pas se conformer à la norme.
 
D’un autre côté, la diversité apparaît souvent sous différentes dénominations telles que « tradition », « culture », « religion », « genre », « race », etc.… Dans certaines circonstances, la diversité est comprise par certains de sorte qu’ils sont tentés de vouloir préserver leur propre manière de vivre ou ce qu’ils considèrent comme leur propre manière de vivre et parce qu’ils pensent que leur manière de vivre est menacée. La menace provient de l’extérieur ou de personnes étrangères qu’on a accueillies. Et, pour se protéger du danger, l’étranger doit être expulsé. D’autres font face à la diversité en usant de stratégies, soit comme un moyen de protection des droits que l’on aurait jamais eus autrement, ou alors comme justification du transfert de ces droits sur tous les groupes ou tous les peuples. La diversité apparaît plus ou moins sur le visage en fonction de la manière dont elle est utilisée, par qui et pour quelle raison.
 
C’est-à-dire qu’il doit y avoir des droits universels de l’homme, et pourtant certaines cultures font que les femmes par exemple ont moins de droits et sont moins libres ou sont vues autrement que les hommes.
 
Le concept « culture » est utilisé aujourd’hui pour l’affirmation d’une impossibilité de changement. Souvent, le concept est utilisé aussi lors des postulats de supériorité biologique. Ensuite, nous avons affaire à la justification idéologique des situations de pouvoir et de propriété existantes, à de grossières tentatives de justification des privilèges relatifs au statut ou au pouvoir. La culture a particulièrement affaire au devenir. Il s’agit de la créativité, de l’incertitude et de la transformation. Et non pas du retard et des sujets ou habitudes figés.
 
Souvent, la culture est utilisée comme moyen de consolidation des séparations établies dans les domaines du genre, de la religion ou de la race. Le fait est que beaucoup parmi ceux qui tiennent cette argumentation ne souhaiteraient pas être traités eux-mêmes de la même façon que les femmes des parties les plus conservatrices du monde étaient et sont traitées. Beaucoup de Blancs ne voudraient certainement pas être traités comme les Noirs l’étaient autrefois, au temps de la ségrégation raciale ou aujourd’hui encore dans le complexe industriel américain qui a tout l’air d’une prison. Beaucoup d’habitants de l’hémisphère ouest n’aimeraient pas être traités comme sont traités les musulmans en Europe et en Amérique. Donc souhaiter à quelqu’un d’autre d’être traité comme on ne souhaiterait pas soi-même être traité, et justifier cela avec la culture, la tradition ou la religion est une forme de présomption. Nous ne devons pas souhaiter pour les autres ce que nous ne souhaiterions pas pour nous même.
 
Voudriez-vous vous dire que si les cultures ne peuvent pas être stabilisées ou fixées et que la culture peut se développer par l’entremise des échanges et des influences d’autres cultures et qu’il n’y aurait finalement plus aucune différence ? Aurions-nous alors en fin de compte une culture unique ? Considérez-vous cela comme le résultat de la mondialisation ? Et comme nous avons connaissance de l’importance des différences, ne serait-il pas alors très important de tenir compte des différences et des différentes cultures dans le sens de leur conservation ?
 
L’idée d’une culture unique est mauvaise et dangereuse. Les hommes investissent énormément dans les différences. Même si nous croyons au même Dieu, si nous parlons la même langue, si nous mangeons la même chose, si nous chantons les mêmes chansons, si nous jouons des mêmes instruments, je suis sûr que cela ne serait pas la fin, mais que , bien au contraire, on ressortirait l’un ou l’autre accent perdu. Je répète : un monde des unicités n’est pas mauvais. Les problèmes apparaissent cependant lorsque nous commençons à régler les diversités, à attribuer les positions en raison d’indications arbitraires et sur la base desquelles, de ce qui n’a rien d’un avantage, on fait de la discrimination. Mais j’ai peur, à notre époque de l’hostilité généralisée, beaucoup sont ceux qui désirent vivre parmi leurs semblables. Le désir d’un retour de l’apartheid n’a jamais été aussi fort. L’histoire sera de nouveau érigée en loi naturelle. La diversité ne signifie plus originalité et unicité, mais séparation, construction de murs, militarisation des frontières, immunisation contre les menaces venant de l’extérieur, de manière réelle et inventée.
 
C’est donc un besoin fondamental d’être différent ?
 
Il est probable que si ce n’est pas un besoin fondamental d’être différent, c’est tout au moins un fort instinct ou une forte pulsion aussi bien pour les individus que pour les communautés. Je ne crois pas que le désir de diversité puisse jamais être supprimé. Il est probablement enraciné profondément dans ce qui fait l’humain. Mais rechercher l’unicité est différent de construire la différence. Ce n’est pas la même chose que d’ériger la différence en quelque chose d’absolu, de l’ériger en quelque chose pour lequel on est prêt à mourir ou à tuer. Dans le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui, nous trouvons beaucoup de gens qui, au nom de la différence, sont prêts à mourir ou à tuer, plutôt que d’engager leur vie pour la communauté. Nous courons le risque de perdre complètement de vue ce que nous avons de commun. Pas une seule fois le danger actuel d’une destruction écologique n’est parvenu à nous réveiller de notre sommeil dogmatique de la diversité. Pour moi, cela est très préoccupant.
 
Qui décide de la balance entre égalité et désir de différenciation ? Et de quels instruments disposons-nous pour maintenir cette balance et tout particulièrement en rapport avec la culture ?
 
Les forces indéniables et les forces sous-jacentes qui nous conduisent à l’homogénéisation sont très fortes. Les mécanismes de marché et le type de capitalisme que nous expérimentons dans la phase actuelle de l’humanité sont, à cet égard, de puissants vecteurs. Elles accélèrent la nouvelle dialectique d’homogénéisation et de différence. Une série de religions universelles – certaines formes de l’Islam et des Eglises pentecôtistes – sont conduites par des forces fortement homogénéisées. La plus grande religion – le monde marchand – représente en définitive une telle force. Nous ne devons donc pas sous-estimer ces processus. La diversité est l’équivalent de l’inconscient d’aujourd’hui.
 
Et il est bon de tenir compte d’un autre point et celui-ci concerne l’idée des droits de l’homme. Je le tiens pour un concept en crise. Non seulement parce que l’idéologie des droits de l’homme est manipulée aujourd’hui par toutes sortes de gens, mais parce qu’elle constitue une partie de la quête globale de l’hégémonie. Ainsi, je peux facilement reprocher à mon adversaire de bafouer les droits de l’homme et ignorer en revanche comment moi-même je ne les prends pas au sérieux. L’utilisation sélective de l’idéologie des droits de l’homme pour atteindre des objectifs géopolitiques est quelque chose que nous savons tous trop bien. Mais la crise dont je fais ici allusion est beaucoup plus grave parce qu’aujourd’hui il n’existe aucun consensus sur ce qui fait l’humanité ; l’humain est-il une sorte d’accident ou plus qu’un accident de la nature ?

Quel rôle croyez-vous que la culture joue dedans ?
 
On doit imaginer des actions et pratiques culturelles qui correspondent à une vue d’ensemble des droits. Nous devons partir sur la base de l’hypothèse que notre planète est peuplé de quelque chose de plus que seulement des hommes. Les hommes seuls ne doivent pas occuper le monopole du droit sur la planète. Même la démocratie, ou du moins dans sa version occidentale, n’était plus, jusque-là, qu’une démocratie de ceux qui sont toujours semblables. Si la créativité culturelle doit jouer actuellement un rôle dans la réorientation nécessaire, nous devons alors penser au-delà de l’humain lui-même.
 
Nous devons mener beaucoup plus de réflexion fondamentale sur la vie. Cette façon de voir exige un ensemble de nouvelles pratiques culturelles dont l’objectif, par conséquent, doit être de promouvoir cette sorte de sensibilité à l’égard du monde entier, ce monde dans lequel nous vivons ; et il serait beaucoup moins question de la conservation de ce que nous tenons pour nos origines ou pour notre particularité, mais beaucoup plus de ce qui a plus trait à la sollicitude, à une éthique de la sollicitude, une éthique de la sensibilité à l’égard de l’inconnu. Car actuellement, nous ne nous imaginons pas les traditions et les cultures comme quelque chose que nous connaissons. Nous savons ce qu’elles sont et nous voulons les protéger, les défendre et les conserver.
 
Et elles sont une propriété.  
 
Il faut trouver rapidement une issue à cette appréhension de la culture comme une propriété. Cela doit s’accompagner d’une acceptation consciente du lointain et de l’inconnu et, à partir de là, le développement des différentes attitudes et sensibilités ma paraît absolument indispensable.
 
Cela doit venir de sa propre sphère culturelle, car si cela vient d’une autre culture qui heurte quelque chose de nouveau, on en viendra à un conflit ou, du moins, on n’obtiendra aucun consentement.
 
Des exemples d’Afrique recommandent le contraire. Ce qui est remarquable ici, c’est la capacité des hommes à mobiliser les ressources culturelles indigènes pour l’accueil du nouveau, et cela de la même façon que ça vienne de l’extérieur ou non. Prenez l’exemple de la religion, des systèmes de gouvernement, des économies de marché. L’Afrique constitue un laboratoire extraordinaire. Les gens d’ici ont fait preuve d’une étonnante faculté d’intérioriser toute une série de choses qui ne proviennent pas d’eux. Ils les ont transformées en des choses qui leur sont utiles et il serait quelque peu inconséquent d’en conclure que cela ne ferait que montrer leur degré d’aliénation ; une toute autre logique était en cours dans les labos : la logique de la composition à la place de celle des frontières.
 
Sur ce point, nous devons avec précaution dans un monde dans lequel le racisme se focalise de plus en plus sur la culture pendant qu’au même moment, les justifications biologiques du racisme réapparaissent. Nous ne devons pas, au nom de, disons, « l’émancipation des femmes », du « développement des genres » ou du « droit à la reproduction », fermer les yeux sur la « zone grise » entre l’accent mis sur les droits de l’homme et l’exercice de la dominance culturelle ou la perpétuation des hiérarchies mondiales.

Examinons encore une fois la diversité. Mettre certaines cultures ou traditions en question est naturellement décisif pour le développement culturel. Mais cela ne peut-il pas entrainer un conflit ? Il y a des choses qui se passent au nom de la culture.
 
En fait, on en arrive à des choses horribles au nom de la culture. On en arrive à des conflits si quelqu’un de puissant commence à définir quelque chose comme « culture » ou « civilisation », quelque chose qui, en réalité, n’est rien de plus qu’une expression partielle de l’expérience humaine. Les conflits commencent là ou nous nous décidons à imposer aux autres ce qui, en réalité, n’est qu’une langue locale. C’est exactement ce qui se passe pour la consolidation.
 
Mais comment peut-on être choqué de l’intérieur ?
 
Cela peut venir de l’intérieur parce que ces choses ont toujours déjà été contredites. Il y a toujours eu le discours des grands et puissants hommes qui justifie ce qu’ils font avec la culture, mais lorsque l’on regarde dans l’archéologie de ces formations, on découvre qu’il y a des contre-discours. On se heurte à toutes sortes et à toutes formes de contre-discours et de contre-narration en fables, chansons, sculptures. Il y avait toujours une culture de la dissidence dont nous tendons à oublier l’histoire. Je voudrais dire qu’une radicalisation de ces sédiments de la dissidence constitue le premier pas du début d’une transformation en provenance de l’intérieur.
 
Une transformation qu’on ne peut pas rejeter tout de suite comme quelque chose d’étranger. Le meilleur exemple est l’affirmation selon laquelle l’homosexualité est quelque chose de « non-africain » - ce qui n’est pas du tout vrai. Elle ne vient pas de l’extérieur. Mais c’est exactement ici que l’imagination donne au travail de la connaissance et de la connaissance critique une si grande importance pour l’alimentation de nouveaux mouvements et tout particulièrement de nouveaux territoires à l’idée que quelque chose qui, quoiqu’ayant toujours été ainsi, ne doit pas à tout prix rester ainsi, mais que nous pouvons nous imaginer que quelque chose de tout à fait nouveau et radicalement nouveau en découle. Et c’est cette façon d’attendre de créer quelque chose de tout à fait radical qui doit être entretenue au leu de toujours se cramponner aux petites différences. Mais cela nécessite naturellement des mouvements sociaux, cela nécessite des hommes qui sont organisés. Cela nécessite des institutions.
 
Au cas où c’est effectivement une performance culturelle que d’accepter la transcendance et la diversité et non pas, au contraire, de ne pas vouloir accepter ni transcender la différence et que la culture n’est qu’un moyen pour conserver la diversité.
 
La reconnaissance de la diversité exige un effort culturel, mais aussi un travail politique , un travail institutionnel et tout particulièrement dans des contextes comme celui de l’Afrique du sud. Mais je pense aussi à d’autres contextes dans lesquels la diversité est utilisée comme un levier pour établir les conditions d’inégalité, d’injustice et de culture, comme d’autres instruments de la transformation politique utilisée elle aussi pour l’égalité sur le plan économique, dans la question de la répartition inégale ou institutionnellement pour un accès équitable aux droits civiques pour les hommes, les femmes, les Noirs, les Blancs, etc.
 
L’expression culturelle a besoin de la diversité parce qu’elle résulte des différences et sinon ne serait pas née. Mais nous avons aussi dit que l’expression culturelle peut être un moyen de résolution des crises, le début d’un dialogue parce que la diversité est intéressante. Ainsi, nous pourrions, d’une part, dire que les cultures sont à la base des conflits et, d’autre part, elles peuvent constituer un chemin vers une position commune, un espace commun. Ce qui m’intéresserait, c’est de savoir de quelle façon, dans quels formats, avec quelles idées ce genre d’approche positive peut être entreprise dans un dialogue ?
 
D’une part, cela peut passer par la connaissance – la connaissance de la propriété en question et l’importance des différentes formes d’expression culturelle. Ce qui est habituellement décrit comme « conflit des cultures » ou « Clash of Civilization » n’est rien de plus que le choc de l’ignorance. Une connaissance profonde est nécessaire parce que la compréhension ne peut venir que de la connaissance. Mais la connaissance en soi et en dehors de soi ne suffit pas ; le fait que nous reconnaissons quelque chose ne signifie pas que nous sommes nécessairement d’accord. Et je ne crois pas non plus que l’accord à tout prix doit être le dernier objectif doit être l’autorisation de nombreuses expressions de l’humain autant que faire se peut. De là, il ressort que c’est le devoir de la société démocratique de mettre l’espace dans lequel le pluralisme est exprimé et vécu à disposition. Le problème survient lorsque nous avons un conflit de valeurs et plus particulièrement lorsque l’Etat doit trancher entre différents concepts de valeurs.
 
Comment, selon vous, cette connaissance de l’acceptation de l’autre peut être obtenue ?
 
La connaissance en soi est naturellement attaquable. Mais les hommes peuvent au moins s’accorder sur un minimum de choses quand bien-même leur interprétation est quelque chose d’autre. Par exemple, personne ne niera le fait que quelques femmes musulmanes se voilent. Mais l’importance accordée à cet acte de voile peut tout à fait être contredite. C’est aussi un fait que tout un chacun ne peut être d’accord avec une décision telle que l’interdiction du voile dans les lieux publiques. Les différences culturelles deviennent un problème à partir du moment où une évaluation dans le sens d’une classification et une hiérarchisation a lieu, c’est-à-dire quand on essaie de dire : ce que tu fais n’est pas normal, c’est pourquoi tu dois le changer, ou plus précisément faire comme moi. C’est ainsi que se définit la culture coloniale. Elle se résume au fait que je viens et pense que la façon dont tu fais quelque chose n’est pas moderne mais primitive et irrationnelle et cela doit donc changer. Tu dois arrêter de faire quelque chose comme tu le fais et au lieu de cela faire comme je te le dis. A ce moment là, on rentre en conflit. La culture ne peut pas être une question de déterminisme.
 
Comment amèneriez-vous quelqu’un à accepter – par exemple en France – que les femmes n’ont pas le droit de couvrir leurs cheveux, sans préjugés, sans penser que c’est quelque chose qui restreint la liberté ? Comme interdiction, cela ne fonctionne visiblement pas.
 
Il n’y a absolument aucune raison pour laquelle les femmes qui veulent couvrir leurs cheveux n’ont pas le droit de le faire. Ce que je fais ou ne fais pas de mes cheveux ne concerne strictement personne. La loi est naturellement importante dans ce genre de choses. Mais la loi bute sur ses limites lorsqu’il s’agit de culture, ou plutôt de valeur ; il est difficile de réglementer les valeurs morales, les interprétations ou les significations. Ce que la loi fait généralement, c’est d’essayer de limiter la marge d’interprétation et nous ne savons que trop bien que la loi, dans la tentative de limitation de la marge d’interprétation, effectue particulièrement des changements des conditions du débat. A partir de là, il est particulièrement important de tenir la marge d’interprétation ouverte. Au vu de cela, tout le reste est secondaire. Changer les points de vue d’autres personnes à travers les films, la littérature, la musique, l’art, est important, mais il est encore beaucoup plus important de laisser ouverte la marge de l’articulation d’autres facultés de l’être.
 
Il s’agit donc d’une espèce de multiculturalisme et du droit de le vivre sans se gêner mutuellement ? Existe-t-il un endroit sur cette terre où cela se passe ?
 
A proprement parler, il n’existe que très peu de sociétés fermées, y comprises celles qui essaient de se définir elles-mêmes comme homogènes. Quelque chose comme une société fermée, il n’y en a presque jamais existé. Nous avons donc dans la société de l’humanité une énorme archive de coexistence, de croisement et de mélange. Il y est question, dans les empires de quelques religions qui l’autorisent. Je voudrais affirmer que l’humanité possède, pour ainsi dire, une longue tradition de communauté œcuménique que nous n’avons pas encore exploitée comme nous aurions pu le faire.

Naturellement, il y a aussi une longue histoire de conflits horribles, quelques fois meurtriers ou sanglants, mais comme nous parlons dans l’horizon contextuel d’une société démocratique, de droits de l’homme, cela renvoie à deux choses différentes : d’une part, le projet de démocratie – car il n’existe aucune démocratie qui n’associe pas les droits de l’homme ; et d’autre part, le projet d’une communauté humaine élargie, un projet cosmopolite. La démocratie est par principe profondément cosmopolite.
 
Le problème vient donc de la contradiction entre démocratie et nationalisme. Lorsque le nationalisme devance la démocratie dans sa double qualité de projet universel, de projet cosmopolite et les différences culturelles deviennent un problème. La question est donc de savoir comment l’on approfondit la démocratie. Le problème des droits de l’homme en tant que problème culturel est indissociable de la démocratie et le moyen de surmonter les différences est d’abord de les reconnaître et ensuite d’approfondir la démocratie et une éthique cosmopolite en opposition au nationalisme et aux nombreuses formes de l’indigénisme.
 
Souvent le nationalisme ne vient pas de l’Etat – il n’est pas provoqué par le mode de gouvernement, mais il nait de la culture d’origine, du sentiment d’identité, du sentiment d’appartenir à une culture commune, à la même langue, à la même éducation, au même lieu de naissance, aux mêmes ancêtres. Il conduit à une sorte de chauvinisme qui, normalement, ne présente pas une bonne base pour la démocratie.
 
La conclusion qui en découle comme un sentiment de solidarité est toujours qu’il faut avoir un Etat ; la connaissance de la structure Nation avec la structure Etat n’est précisément pas propice à la manière de la version cosmopolite de la démocratie de laquelle nous partons. Bien au contraire, elle limite en soi l’idée des droits de l’homme car, en principe, l’Etat national pense au droits de l’homme d’abord comme droits de ses citoyens qu’il distingue des droits de ceux qui ne sont pas ses citoyens. Avec cela, la diversité culturelle est manipulée dans le sens d’une séparation entre citoyens et non-citoyens, nationaux et non-nationaux d’une nation, entre hommes et femmes.
 
C’est la base de la xénophobie ou par exemple du statut flou des réfugiés. Le mouvement serait-il une alternative de l’engourdissement d’une nation ? Et si oui, le mouvement peut-il être déclenché ? Je pense que partout dans le monde, les hommes se déplacent et cela devient toujours plus banal d’aller et venir. Cela peut-il conduire à une forme d’acceptation des différences ?
 
La mobilité, c’est l’autre. La mobilité, le mouvement et l’autre, ce qui ne signifie pas que celui qui mène une vie de nomade devient nécessairement un sujet cosmopolite, mais l’on doit plutôt accepter les différences quand on est exposé à d’autres mondes et d’autres modes de vie. Voilà pourquoi je crois que oui. Car ce que font encore les Etats nationaux, c’est de chercher à se distinguer à l’extérieur. La question est donc de savoir dans quelle mesure la reconnaissance de la diversité et le fait de la surmonter exigent un monde sans limites – un monde sans frontières.
 

Achille Mbembé est philosophe, historien et intellectuel. Il réside à Johannesburg. Ce camerounais de naissance fait des recherches au Witwatersrand’s Institute for Social and Economic Research (WISER) et dirige en collaboration avec Felwine Sarr les Ateliers de la Pensée à Dakar et Saint-Louis. Il a obtenu son PHD à la Sorbonne, a enseigné à la Columbia University NewYork, au Brookings Institution, Washington D.C., à la Yale University, New Haven. Actuellement, il enseigne à la Duke University. Il a publié un certain nombre de monographies dans le domaine de la recherche postcoloniale.